Médias / Culture

Lolita Pille: «Le milieu littéraire est un boys' club»

Temps de lecture : 7 min

Vingt ans après la parution entachée de scandale de son premier livre, «Hell», l'autrice publie le deuxième volet de sa série autofictive, «Une adolescente». Rencontre.

Lolita Pille sur le plateau de Clique TV, en mai 2019. | Clique TV via YouTube
Lolita Pille sur le plateau de Clique TV, en mai 2019. | Clique TV via YouTube

C'est un passage qui occupe seulement une dizaine de pages de son nouveau roman, Une adolescente (éditions Stock). «Je ne suis pas une victime, écrit Lolita Pille. J'ai été violée à mon tour en juin 2020, à Paris, par un homme. Cet état m'a occupée pendant quelques heures: la même durée qu'une escale, un jour, à l'aéroport de Canton.» La comparaison et la mise à distance frappent. Quand le jour de l'entretien, on s'aventure à aborder le sujet, l'autrice répond du tac au tac: «Précisément, j'avais pour crainte qu'on ne me parle que des événements traumatiques et pas du style.»

Après un moment de réflexion, elle reprend: «Il faudra un jour décider quel impact accorder à un tel événement. Je ne veux pas le minimiser, mais pas non plus qu'il prenne dans ma vie plus de place que ça n'en a. La reconnaissance des violences infligées aux femmes est une très bonne chose après tant de siècles de négation, mais mon féminisme fait une légère différence entre cette reconnaissance et réduire une femme aux violences qu'elle a subies. Pour moi, cela équivaut à nous enfermer dans une forme de martyre, et je ne veux pas qu'on oublie que nous sommes avant tout des créatrices.»

Une adolescente, c'est l'aboutissement d'une jeune femme qui a acquis la clé du féminisme, quelques années après la parution entachée de scandale de son premier livre, Hell. Et qui vingt ans après, rouvre la possibilité pour elle de se «libérer», de se «disculper» de la violence qu'elle a subie.

«Vous participez à des orgies?»

Quand Hell sort en 2002, l'écrivaine a 19 ans. Le succès du livre est tel que les ventes s'envolent à plusieurs milliers d'exemplaires (38.000 en grand format, 280.000 en format poche) et qu'une adaptation est réalisée au cinéma. Dans les cours de lycée, les adolescentes s'échangent le livre entre elles, s'identifient à son personnage féminin provocateur, qui se décrit dès la première page en ces mots: «Je suis une pétasse. Je suis un pur produit de la Think Pink génération. Mon credo: sois belle et consomme.»

Quand on la questionne au sujet de cette période de sa carrière et de sa vie, Lolita Pille la décrit comme «très contrastée», avec d'un côté la liberté de l'argent gagné, qui lui a permis de quitter le toit familial et de prendre son indépendance; et de l'autre, la solitude face à la violence et au caractère pernicieux des médias de l'époque.

«Quand j'allais sur les plateaux de télé, les questions c'était: Est-ce que vous êtes nympho? Maso? Vous vous droguez, vous participez à des orgies?” Ce n'était jamais: Préférez-vous Emily Dickinson ou Emily Brontë?” Au lieu de me parler de littérature, ils m'interrogeaient sur ma conduite, comme s'ils avaient été des juges et moi une mineure arrêtée pour incitation à la débauche.»

«Ils m'ont déguisée en idiote absolue et m'ont exhibée au public comme un phénomène de foire.»
Lolita Pille

Elle s'arrête, puis reprend: «J'écris au début de Hell: Je suis une pétasse”, et malgré le mot roman” sur la couverture, ces gens ont statué que c'était moi. J'étais une jeune femme, et donc forcément narcissique et incapable d'ironie.» Nouveau silence. «Ce qui est amusant, c'est que la sexualité a toujours été pour moi un terrain où je suis beaucoup moins à l'aise que celui de la littérature. Je maîtrise mieux les choses de l'esprit que celles du corps.»

S'il fallait illustrer la misogynie des journalistes de l'époque, le succès de Lolita Pille serait un cas d'école. Dans une chronique intitulée «Le roman de la pétasse» (c'est déjà très problématique, mais passons), un certain journaliste écrit qu'il faudrait «renvoyer Lolita Pille chez papa et maman avec une bonne fessée»; qu'avec «un tel prénom, dommage que Lolita Pille n'ait sans doute jamais ouvert un vrai livre».

D'autres, visiblement circonspects qu'une femme aussi jeune puisse écrire un tel roman, sont allés jusqu'à l'accuser de ne pas l'avoir écrit et à affirmer que c'était Frédéric Beigbeder qui en était le véritable auteur. Comme si une telle oeuvre ne pouvait être l'œuvre que d'un homme. «Ils m'ont déguisée en idiote absolue et m'ont exhibée au public comme un phénomène de foire», résume-t-elle.

«Ça lacère une vie»

Ironique, quand on sait qu'à 7 ans déjà, la toute jeune Lolita Pille passait ses journées enfermée dans sa chambre pour écrire des romans ou lire les livres qui n'étaient pas encore programmés à l'école, et qu'à 10 ans, elle n'avait qu'une seule envie: apprendre le latin et le grec. «Je déteste l'expression haut potentiel” et je trouve celle de surdouée” un peu clinique. Je préfère enfant précoce”. Mon enfance a été merveilleuse, sauf lorsqu'il s'est agi de trouver ma place parmi les enfants de mon âge. Socialement, je n'étais pas du tout surdouée”.»

Elle évoque notamment le passage de la puberté et le harcèlement scolaire dont elle a été victime –harcèlement qu'elle analyse également dans Une adolescente– et qui s'est soldé par un rejet de ses facilités intellectuelles. «J'ai tenté de me composer une personnalité socialement acceptable, celle d'une frivole et redoutable reine du lycée. Ce sont sous ces traits-là que je suis entrée sur la scène médiatique, mais au fond, j'étais toujours la même: une personne sensible.»

«Aujourd'hui, j'ai trouvé mon ancrage. J'ai la chance d'avoir les amis qui m'ont manqué adolescente. Je suis moins vulnérable qu'à l'époque.»
Lolita Pille

Pendant toute sa vingtaine, Lolita Pille supporte tant bien que mal l'image que lui construisent les médias et les critiques: une fille à papa, usurpatrice, incapable d'écrire, inculte. «Le milieu littéraire est un boys' club. Écrire, c'est une pratique et un art, mais publier un livre, c'est se confronter à des milieux et des cercles au sein desquels les femmes tiennent éternellement les rôles d'égérie, de faire-valoir ou de sorcière à brûler en place publique.» Elle publie deux autres livres, Bubble Gum en 2004, puis Crépuscule ville en 2008.

À 27 ans, elle renonce à la vie sociale, prend ses distances avec l'alcool, les drogues et les amitiés toxiques, et retourne vivre chez ses parents, à Boulogne puis à Brest. «Le fait d'être prise pour quelqu'un d'autre avec autant de conviction, ça lacère une vie. J'ai eu la rage de prouver qui j'étais.» Elle profite de cette longue pause de sept ans pour étudier la philosophie et écrire le premier jet d'une autofiction en plusieurs volumes. En 2019, elle revient pour publier le premier: Eléna et les joueuses. «Aujourd'hui, j'ai trouvé mon ancrage. J'ai la chance d'avoir les amis qui m'ont manqué adolescente. Je suis moins vulnérable qu'à l'époque.»

«La jeunesse des femmes, c'est un abattage»

À la lecture du deuxième volet de sa série, Une adolescente, on a le sentiment qu'il est une manière pour l'autrice de régler ses comptes, de se réapproprier sa vie après des années de calomnie. Mais quand on lui partage notre ressenti, Lolita Pille nous recadre gentiment. «Mes raisons d'agir sont littéraires et politiques avant d'être personnelles. J'ai dû me résoudre à en passer par le personnel pour me situer, car la littérature et la politique m'étaient déniées. Mais si on me disait que mon livre n'a qu'une valeur de mise au point, je ne saurais pas pourquoi je l'ai écrit.»

Politique, ce nouveau livre l'est à plusieurs niveaux. En recréant son quotidien d'adolescente à Boulogne-Billancourt, Lolita Pille s'attaque une nouvelle fois à la manière dont sont perçues les jeunes femmes et au rôle qui leur est assigné très tôt dans la société, comme à l'époque de Hell.

«J'ai ressenti une forme de désillusion et d'amertume quand j'ai commencé à sortir, à 14 ans, se rappelle-t-elle. J'ai compris qu'une fille était considérée comme une moins que rien si elle n'était pas jolie, et que si elle n'était que jolie, c'était une putain”. Il fallait avoir un père riche, correspondre à l'idéal de la jeune fille blanche de bonne famille. Bien sûr, les hommes aussi sont évalués selon des positions sociales et économiques. Mais à eux, on leur laisse la possibilité de faire leurs preuves.»

Elle prend une gorgée de thé, puis lâche: «À moins d'être très bien éduquée, d'avoir des parents formidables, la jeunesse des femmes, c'est un abattage. Dès lors qu'une adolescente déroge à la norme de la féminité, elle est considérée comme un monstre.» Sa «différence de femme», les distinctions de genres, Lolita Pille les a appréhendées sur le tard; mais encore aujourd'hui, ce sont des choses auxquelles elle ne croit pas.

«J'ai rêvé d'habiter à la cité, et après j'ai rêvé d'habiter dans le XVIe. Je voulais simplement appartenir à quelque chose.»
Lolita Pille

Dans son livre, elle évoque également un milieu social qui existe peu en littérature: celui d'un entre-deux, ni bourgeois (comme elle a pu le décrire dans Hell, ou comme l'a fait Françoise Sagan avant elle), ni populaire (comme dans les livres d'Annie Ernaux). Car si elle a passé une partie de son adolescence à traîner avec des mecs et des filles de la cité, Lolita Pille a grandi dans une résidence.

Précisément, elle note «une nette différence» entre elle et ses anciens amis. «Mais il y en avait une aussi avec les gens que je côtoyais à l'école et qui habitaient dans des hôtels particuliers à Paris. J'étais au milieu. J'ai rêvé d'habiter à la cité, et après j'ai rêvé d'habiter dans le XVIe. Je voulais simplement appartenir à quelque chose.»

Fille d'un père «de bonne famille» et d'une mère vietnamienne des classes populaires, elle commence par s'identifier à la figure paternelle, un homme «drôle et doux», qui passait le plus clair de son temps à lire. C'est bien plus tard qu'elle prendra conscience des années de «sacrifice» de sa mère qui, elle, n'avait pas de temps à consacrer à la détente, et encore moins à la lecture et à l'écriture. «J'en ai un peu parlé avec elle. Cette reconnaissance lui a fait du bien, mais c'est aussi quelqu'un de très pudique, elle n'a jamais voulu qu'on sache qu'elle ait pu souffrir et avoir une vie dure.»

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Ce livre serait-il un moyen de lui donner une voix? «Je crois plutôt que c'est elle qui me permet de chanter», répond Lolita Pille après un court instant de réflexion. «Finalement, le côté du père, celui des livres, me donne les outils pour exprimer le côté de la mère qui ne s'exprime pas.» Et c'est dans ces combinaisons-là que l'écrivaine a peut-être réussi à enfin trouver sa place.

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