Monde

Gaza abandonné au Hamas

Shmuel Rosner, mis à jour le 07.06.2010 à 9 h 54

Les radicaux et les terroristes ont plus de patience et de constance que la communauté internationale.

En janvier 2009, quand la fumée s'étendait au-dessus de la bande de Gaza et que les soldats israéliens menaient l'opération Plomb Durci, le Conseil de sécurité des Nations Unies adopta la résolution 1860. Elle demandait aux Etats membres de l'ONU «d'intensifier leurs efforts pour garantir, afin de maintenir le calme et un cessez-le-feu durable, l'arrêt de tout trafic illicite d'armes et de munitions». C'était une résolution raisonnable. Si vous voulez «le cessez-le-feu et le calme», vous devez être sûrs que des armes ne seront pas introduites à Gaza. Raisonnable, mais sans aucune action concrète ensuite. A l'exception de celles menées par Israël et l'Egypte.

Avec la rapidité avec laquelle les évènements se succèdent au Moyen-Orient et un paysage politique qui change de semaine en semaine, peu d'observateurs se rappellent l'origine de la situation d'aujourd'hui à Gaza. Après le retrait unilatéral israélien en 2005 de Gaza, la politique du Quartet (Etats-Unis, Russie, Union européenne et ONU) a été depuis 2007 d'isoler le gouvernement qui contrôle ce territoire après que les forces du Hamas ont chassé celles de l'Autorité palestinienne lors d'un coup de force. «En cinq jours de combats intenses», racontait alors Der Spiegel, le Hamas a pris le pouvoir sur les 1,4 million de Palestiniens qui vivent dans la bande de Gaza. Les troupes du Fatah ont offert de façon surprenante une faible résistance. A la fin de la semaine, les combattants victorieux du Hamas conduisaient les hommes restés fidèles aux dirigeants du Fatah à moitié nu dans les rues avant de les exécuter dans le désert.

Il y avait donc de très bonnes raisons pour faire pression sur le Hamas et tenter d'isoler la bande de Gaza. Il est vrai que le gouvernement qui dirige Gaza est un sérieux problème pour Israël. Mais il l'est tout autant pour le représentant légitime des Palestiniens, l'Autorité palestinienne dirigée par Mahmoud Abbas. Ceux qui veulent renforcer les partis de la paix ont un choix à faire: reconnaître le Hamas signifierait que l'Autorité palestinienne ne représente plus le peuple de Gaza. Cela signifierait que le monde a l'intention de travailler avec un groupe qui refuse –même de façon seulement rhétorique– de vouloir la paix et qui a abandonné toute ambition d'améliorer la vie des Palestiniens de Gaza.

Et le monde les a, de fait, abandonné. Déguisés en pacifistes, voulant faire quelque chose contre les souffrances palestiniennes sans savoir comment, les flottilles, mélange de naïveté et de malice, ont pris la mer. «Dans la mesure où elles apportent de la nourriture et des médicaments à Gaza, elles sont humanitaires, mais dans la mesure où elles portent un coup au gouvernement de Gaza, elles sont anti-humanitaires», écrit Léon Wieseltier dans un article du magazine New Republic intitulé «Opération: se faire haïr par le monde» très critique de l'action d'Israël. Wieseltier met l'accent sur le danger de l'isolement et de l'apitoiement dans lesquels les Israéliens sont aujourd'hui tombés. Enumérant les justifications à cet apitoiement, il fait référence «aux dirigeants, Etats, organisations, et peuples dont l'hostilité à l'Etat juif est irrationnelle et absolue» mais il oublie une raison tout aussi importante à ce sentiment d'isolement: la dangereuse impatience et le manque de fiabilité de la communauté internationale. L'hostilité envers Israël a joué un rôle dans le festival de critiques qui a suivi le raid sanglant sur la flottille la semaine dernière. Mais non moins problématique était le spectacle de ces dirigeants, ces Etats et ces organisations indignes de confiance qui n'ont pas pu résister à la tentation de définir la situation à Gaza comme «inacceptable et intenable» même les Etats-Unis, pourtant plutôt modérés dans la condamnation du raid.

La Secrétaire d'Etat Hillary Clinton a ainsi déclaré: «Nous avons à gérer la situation à Gaza d'une façon qui permette à la fois de protéger les intérêts de sécurité légitimes d'Israël et d'assurer les besoins du peuple de Gaza.» Cela laisse penser que la conséquence la plus probable de l'affaire de la flottille de la paix sera que les besoins de sécurité d'Israël seront assurés mais moins vigoureusement et que le «peuple de Gaza» sera abandonné. Il va recevoir plus d'aide, plus de nourriture et d'autres biens –peut-être quelques routes et quelques bâtiments seront réparés– mais il sera abandonné. Laissé aux mains d'un régime brutal et non démocratique sans la moindre protestation et objection internationale.

En octobre 2006, le dirigeant du Hamas Khaled Mashaal était interrogé par la BBC. «Les gens qui veulent leur liberté, libérer leur sol, l'auto-détermination, l'indépendance et se débarrasser de l'occupation... doivent être patients.» Vous pouvez facilement trouver des centaines de déclarations similaires, des milliers d'appels à la «patience» des dirigeants des mouvements terroristes arabes. «Cette guerre ne va pas nous ébranler... Nous allons y faire face avec patience et confiance», déclarait au début de l'année Hassan Nasrallah, le numéro un du Hezbollah libanais. Pour Nasrallah, la patience a déjà montré toute sa valeur. Ayant survécu à la guerre de 2006 avec Israël et encore à une autre résolution de l'ONU appelant «au désarmement de tous les groupes armés du Liban», il a maintenant plus d'armes que jamais. Des armes, qui selon le Département d'Etat, «peuvent avoir non seulement un effet déstabilisateur sur la région mais sont une menace immédiate pour à la fois la sécurité d'Israël et la souveraineté du Liban».

Tout ce qu'il a eu à faire est d'accepter la vision du philosophe Edmund Burke selon laquelle «la patience apporte plus que la force». Il a juste eu à attendre que le monde soit fatigué de penser que «l'avenir du Liban est très important» pour reprendre les propos de l'ancienne Secrétaire d'Etat américaine Condoleezza Rice et soit prêt à accepter, de fait, la présence, l'influence et le pouvoir du Hezbollah au Liban. Est-ce une nuisance pour Israël? Bien sûr. Mais comme pour Gaza, c'est avant tout un abandon du peuple libanais, de ceux qui voulaient vivre «dans un Liban fort, indépendant et démocratique» auquel le président Barack Obama avait apporté son soutien.

Les gens qui viennent sur des bateaux, qui affrontent le blocus israélien, qui veulent soi-disant une vie meilleure pour le peuple de Gaza –une vie meilleure qu'il mérite– envoient surtout un signal au Hamas qu'avec un peu plus de patience, leur premier objectif va être atteint. La domination du Hamas à Gaza sera légitimée et le gouvernement du Hamas recevra de l'aide, des soutiens matériels, des visites de dignitaires et des invitations à des rencontres et des sommets internationaux. Et la condamnation mondiale d'Israël montre que la patience internationale a déjà atteint ses limites. Cela explique le sourire sur les visages des membres du Hamas et la supposé «indifférence» en Israël à tout ce que le monde peut penser et dire.

Shmuel Rosner, chroniqueur de Slate.com basé à Tel Aviv. Il tient un blog le Rosner's Domain.

Traduit par Eric Leser

À LIRE ÉGALEMENT SUR LA FLOTTILLE DE LA PAIX: Le blocus israélien de Gaza est-il illégal?, L'enfermement israélien, La Turquie islamique ne se cache plus et L'armée israélienne est incompétente.

Photo: Les forces de sécurité du Hamas à Gaza  Suhaib Salem / Reuters


Shmuel Rosner
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