Monde

La Turquie islamique ne se cache plus

Ariane Bonzon, mis à jour le 06.06.2010 à 14 h 52

A Paris, samedi 5 juin lors de la manifestation de soutien à Gaza, les drapeaux turcs étaient plus nombreux que les drapeaux palestiniens.

A Istanbul lors des derniers jours, des milliers de manifestants, hommes d'un côté, femmes voilées de l'autre, sont venus crier leur rage après la mort des huit Turcs, tués à bout portant par les commandos israéliens qui avaient pris d'assaut le bateau Mavi Marmara en route pour Gaza.

Drapeaux et  banderoles exprimaient tout à la fois leur fidélité à Allah, leur soutien aux Palestiniens et leur colère contre Israël. Déversés par bus entiers au cœur de la ville européenne, très encadrés, mais sans grande présence policière visible, ces militants offraient l'image d'une Turquie musulmane politique, comme désinhibée et décomplexée parce que pouvant enfin s'exprimer sur le drame de leurs «frères palestiniens».

Des manifestants  en phase avec le discours carré de leur premier ministre, le 1er juin devant le Parlement turc. Tayyip Erdogan y a rappelé que la Turquie était «l'un des pays les plus engagés pour la paix dans la région» et qu'il n'était pas question pour lui de «laisser Israël impuni». La communauté internationale ne doit pas se contenter «d'anathèmes», a poursuivi Tayyip Erdogan, «ce n'est pas suffisant, cette fois nous devons obtenir un résultat», et  exiger d'Israël la «fin immédiate du blocus inhumain imposé sur Gaza».

Grande ordonnatrice de ces manifestations turques, la Fondation des droits de l'homme, des libertés et de secours humanitaire (IHH), qui a joué un rôle majeur dans la constitution de la flottille pour Gaza. Son Président, Bulent Yildirim, était présent sur le Mavi Marmara. Tandis que certains Turcs, tel le journaliste Ali Ihasan Aydin, comparent l'IHH à «une sorte de secours catholique musulman», Israël pointe le passé extrémiste d'IHH et ses liens supposés avec le Hamas et al Qaida.

Crée en 1992 pour venir en aide aux musulmans bosniaques, l'IHH a des programmes humanitaires dans plus de 40 pays, en Afrique et en Haïti dernièrement,  quoique la priorité aille aux pays frères musulmans. En 1999, par exemple, des combattants tchétchènes étaient soignés dans un  hôpital privé d'Istanbul grâce à plusieurs organisations caritatives, dont l'IHH, au grand dam de la Russie qui avait accusé  le gouvernement turc d'alors  de jouer le jeu des «terroristes». Autre exemple,  suite au bombardement américain de 2004, l'IHH avait envoyé un hôpital mobile à Faluja en Irak.

A sa création, l'IHH est proche du parti islamiste de la prospérité (Refah) de M. Erbakan, qui fut lui-même premier ministre de 1996 à 1997. En 1999, l'armée turque lui refuse d'ailleurs  de participer aux secours des dizaines de milliers de  victimes du tremblement de terre qui secoua l'ouest du pays. Et jusqu'en 2002, l'IHH est sous étroite surveillance des autorités d'Ankara et de l'armée turque laquelle est engagée dans une coopération militaire très étroite avec Israël, officialisée par les accords de 1996.

«Israël n'a jamais eu véritablement bonne presse en Turquie, mais pendant longtemps de 1992 à disons 2002/2003, l'enjeu était avant tout interne: la coopération avec Israël a été voulue par les militaires, contre le Premier ministre N. Erbakan, et elle fut décrite comme une ligne que ne pouvaient pas franchir les islamistes. Arrivés au  pouvoir en 2002 avec  le Parti pour la justice et le développement (AKP) Tayyip Erdogan et Abdullah Gul -dont le mentor fut longtemps N. Erbakan - ont fait très attention à ne pas jouer sur ce dossier là; mais la politique menée par Sharon, le Liban Sud et Gaza ont changé la donne» explique le chercheur français Laurent Mallet, auteur de «La Turquie, les Turcs et les Juifs».

En décembre 2008, Tayyip Erdogan voit ses espoirs de médiation entre la Syrie et lsraël réduits à néant. Il entre dans une colère noire lorsqu'il découvre qu'Israël a lancé l'opération Plomb Durci sur Gaza sans même en avoir été  informé par le premier ministre israélien, Ehud Olmert, en visite en Turquie la veille du début de l'opération. Nouvelle humiliation à Davos, en janvier 2009, lorsque le modérateur laisse longuement parler le Président Israélien Shimon Peres, justifiant l'intervention militaire à Gaza mais l'interrompt lui rapidement. «Vous savez très bien comment tuer» lance Tayyip Erdogan au visage de Shimon Peres. Et lorsque  le modérateur pose la main sur le bras de Tayyip Erdogan pour l'enjoindre de se taire, c'est le geste familier de trop: le Premier Ministre turc se lève et quitte la salle.

La dernière humiliation date de janvier 2010 lorsque l'Ambassadeur de Turquie  est convoqué par le vice ministre israélien des Affaires étrangères. Voulant le réprimander pour la diffusion en Turquie d'un feuilleton jugé à juste titre «antisémite et antiisraélien», Danny Ayalon fait asseoir le diplomate turc   sur un canapé bas face au vice ministre israélien des Affaires étrangères qui le domine ostensiblement. Sur la table, un seul drapeau, israélien. Une mise en scène, filmée par les télévisions, qui blesse les fiers héritiers de l'empire ottoman.

Depuis Davos, Tayyip Erdogan et son gouvernement se sont progressivement radicalisés sur la question. Le premier ministre turc multiplie les sorties contre Israël, ce qui libère la parole contre l'allié militaire de la Turquie, jusqu'ici intouchable. Exemple? Les propos de Bulent Yildirim, le  Président de l'IHH justement, qui compare le traitement des Palestiniens par Israël à l'extermination des juifs d'Europe. «Hitler a installé des camps de détention en Europe. Maintenant, le sionisme crée un camp de prisonniers en Palestine» déclarait-il récemment reprenant une rhétorique bien connue du Hamas dont l'IHH a reçu les représentants à deux reprises au moins en 2006 et 2009.

La flottille pour Gaza ne peut dès lors pas avoir été constituée, sans au moins l'accord tacite du ministère turc des Affaires étrangères d'autant que Tayyip Erdogan a plusieurs fois répété que la levée du blocus de Gaza était une priorité pour le  gouvernement turc. Les islamo-conservateurs  de l'AKP au pouvoir ne peuvent pas fonder leur nouvelle politique étrangère sur les anciennes alliances mises en place par l'establishment militaro-kémaliste dont ils veulent réduire l'influence.

Pour s'émanciper, ils ont dû trouver de nouveaux réseaux, de nouveaux partenaires  dans des régions longtemps ignorées par la Turquie. Ainsi les voyages africains du Président de la République de Turquie sont  organisés en grande partie grâce  aux contacts  d'un mouvement religieux turc à dimension internationale, le mouvement Gulen dont Abdullah Gül est proche. Et lorsqu'il voyage à l'étranger le premier ministre peut compter sur un efficace réseau d'hommes d'affaires anatoliens qui ont remporté des marchés dans  des pays arabes d'autant plus ouverts à la Turquie que Tayyip Erdogan est devenu le nouvel hérault de la cause palestinienne.

C'est dans ce contexte aussi qu'il convient de replacer le rôle pivot qu'a joué l'IHH dans la flottille pour Gaza. Israël peut pointer du doigt la dimension politique et activiste de l'IHH. Mais celle-ci est désormais en phase avec le premier ministre turc et non plus comme dans les années 90 en opposition avec la ligne militaro-kémaliste du pouvoir.

La rhétorique israélienne consistant à brandir la menace islamiste pour resserrer les rangs derrière Jérusalem ne fonctionne évidemment pas en Turquie. Ankara a d'ailleurs renforcé ses relations au cours des derniers mois avec l'Iran et le Hamas. La Turquie est pourtant membre de l'Otan et a été victime de plusieurs attentats d'al Qaida en 2003 qui ont fait 63 morts.

A Paris, samedi 5 juin dans après-midi lors de la manifestation de soutien à Gaza, les drapeaux turcs étaient même plus nombreux que les drapeaux palestiniens. Comme un symbole de cette Turquie musulmane qui veut exister en tant que telle et assumer son passé ottoman. Désinhibée, émancipée, et décomplexée.

Ariane Bonzon

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Image de Une: Drapeaux Turcs et Palestiniens agités en attendant le retour des activistes de la «Flottille pour la paix» emprisonnés en Israël Murad Sezer / Reuters


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