Monde

L'Asie fonce droit dans le mur démographique

Temps de lecture : 5 min

À l'est du continent, les populations font de moins en moins d'enfants, atteignant des creux historiques. Les gouvernements tentent de remédier à la situation, mais s'y prennent-ils de la bonne façon?

Une membre du personnel s'occupe de nouveau-nés, dans une maternité de Shanghai, en Chine, le 17 mai 2018. | AFP

 
Une membre du personnel s'occupe de nouveau-nés, dans une maternité de Shanghai, en Chine, le 17 mai 2018. | AFP  

Après le miracle économique, la crise démographique? C'est la question que l'on peut se poser au regard des inquiétantes statistiques dans les pays de l'est de l'Asie. Le taux de fécondité (soit le nombre moyen d'enfants que chaque femme met au monde) y est partout en berne, à des niveaux inférieurs aux pays occidentaux. Pays le plus peuplé du monde (1,4 milliard d'habitants), la Chine fait office de symbole. Les données de 2020 du Bureau national des statistiques indiquent que le taux de fécondité y est de 1,3 enfant par femme, loin du seuil de renouvellement des générations (2,1).

Cette année-là, 12 millions d'enfants sont nés dans le pays. En 2021, ce nombre a encore baissé, passant à 10,6 millions. Cette tendance s'est installée depuis la prise de pouvoir du Parti communiste, en 1949. À ce rythme, la population chinoise pourrait commencer à diminuer avant 2030.

Ailleurs, ce n'est pas mieux: selon la Banque mondiale, le taux de fécondité est de 0,9 en Corée du Sud, 1,1 à Hong Kong et Singapour, 1,4 au Japon. Les pays qui ont la trajectoire la plus inquiétante en Europe sont l'Espagne (1,2) et l'Italie (1,3), fort loin de la France qui se défend assez bien dans ce domaine (1,9 enfant par femme).


Le contrôle des naissances, une obsession révolue

On est bien loin de l'après-guerre, quand les gouvernements asiatiques redoutaient une surpopulation qui aurait eu des conséquences dramatiques dans un continent alors pauvre. En 1979, le gouvernement chinois met en place la politique de l'enfant unique, manière radicale de limiter les naissances. Mais les autres pays ne sont pas en reste, ayant pour la plupart recours à des mesures fortes –quoique plus libérales– pour réduire la taille des familles. De grandes campagnes de sensibilisation sont organisées pour faire connaître les moyens de contraception. De nombreux centres de santé sont ouverts, qui installent gratuitement des quantités astronomiques de stérilets. Les petites familles sont avantagées fiscalement, voire priorisées au moment d'obtenir un logement social.

Cela fonctionne, mais cette intervention étatique ne fait qu'accompagner un mouvement plus naturel, explique Stuart Gietel-Basten, professeur à l'Université de science et technologie d'Hong Kong et spécialiste du sujet: «À ce moment-là, c'était dans l'intérêt de beaucoup de gens d'avoir moins d'enfants.» Car dans le même temps, l'économie asiatique s'envole. Les jeunes ont de meilleures opportunités de carrière, ils vivent davantage dans de petits appartements en ville. Forcément, ils ont moins d'appétit pour une grande descendance…

La situation n'est pas différente aujourd'hui. La preuve, malgré l'abandon de la politique de l'enfant unique en Chine (droit à deux enfants en 2016, puis à trois en 2021), le nombre de naissances ne remonte pas. En parcourant les journaux de différents pays, on comprend que le coût de la vie est un puissant facteur de démotivation. Aux loyers élevés, il faut ajouter les frais de garde puis éventuellement, dans ces sociétés axées sur la performance, une coûteuse école privée, et des cours du soir ou particuliers. «Le fardeau n'est pas seulement financier, mais aussi psychologique, note Gietel-Basten. Il faut pousser ses enfants à réussir.»

@candiselin86 CCP is so desperate they are willing to allow single mother to have kids #china #chinese #policy #family #culture #fyp ♬ original sound - Biteable

L'auteur du livre The “population problem” in Pacific Asia pointe aussi l'effet des rôles de genre dans le continent. «On attend des femmes qu'elles prennent soin des enfants tout en travaillant. Vu qu'elles sont de plus en plus diplômées, avoir un enfant représente un très grand coût d'opportunité pour elles.»

Cerise sur le gâteau, il est rare (et plutôt mal vu) d'avoir des enfants hors mariage en Asie. Avant de se consacrer à sa progéniture, il faut donc s'engager maritalement, avec toutes les conséquences que cela implique. Cela peut décourager bien des jeunes; d'ailleurs, le nombre de mariages est aussi en chute libre.

Le filet social, grand gagnant

Pour un gouvernement, la faible natalité est un problème. À long terme, une baisse du nombre de contribuables menace le financement des missions sociales de l'État et des caisses de retraite. Plus généralement, comment l'Asie pourra-t-elle atteindre la domination économique mondiale qu'on lui prédit avec une démographie en berne? Et qui remplira les écoles demain? À Taïwan, le problème est déjà très concret: une dizaine d'universités ont été absorbées par d'autres, ou ont carrément fermé. Un tiers des 152 qui restent devraient subir le même sort dans les prochaines années.

Pour remédier au problème, les différents États mettent le paquet. Un peu partout, on parle de mieux rembourser la procréation assistée, d'accorder davantage de congés de maternité, de rendre les crèches plus accessibles. Stuart Gietel-Basten pense qu'il s'agit de bonnes politiques pour aider les jeunes couples à améliorer leur quotidien, mais il doute qu'elles parviennent à remplir leur objectif (c'est-à-dire redresser considérablement le taux de natalité). «Elles ne s'attaquent pas directement aux racines de la basse fertilité, comme la culture de travail ou les inégalités de genre.»

Plusieurs villes, notamment au Japon et en Chine, ont décidé de donner de l'argent aux familles à chaque naissance.

Selon lui, il est simpliste de considérer le problème uniquement sous l'angle nataliste. «Si ce qui vous inquiète, c'est le système de sécurité sociale, alors faire plus d'enfants ne vous aidera pas à court terme, les bébés ne travaillent pas, ils détournent même des ressources de la population active! Si le financement des retraites est menacé, je vous dirais simplement: réformez-le.»

D'autres moyens bien plus originaux ont été utilisés lors des dernières années pour encourager les familles à avoir des enfants. Par exemple, plusieurs villes, notamment au Japon et en Chine, ont décidé de leur donner de l'argent à chaque naissance. Fin 2020, le Japon a décidé d'investir dans des programmes d'intelligence artificielle afin d'aider les célibataires à trouver leur moitié. En Thaïlande, le gouvernement veut faire appel aux influenceurs du web afin que ceux-ci chantent les louanges de la vie de famille.

Les droits des femmes, grands perdants?

Ce désir d'enfants pourrait-il toutefois virer à la pression sur les jeunes, et en particulier sur les femmes? Gietel-Basten l'observe déjà dans des campagnes publicitaires qui, en encourageant les femmes à enfanter, blâment aussi subtilement le choix de ne pas le faire. Il cite par exemple cette affiche coréenne où on voit deux plantes: l'une a une seule feuille et mauvaise mine, quand l'autre, celle avec deux feuilles, est en parfaite santé. Le slogan? «Un, ce n'est pas assez.»

Une affiche de la campagne coréenne «One is not enough», qui vise à encourager les femmes à enfanter.

Mais c'est encore de Chine que proviennent les plus grandes craintes: en septembre dernier, le gouvernement y a dévoilé les grandes lignes de son plan pour le «développement des femmes». Un point a retenu l'attention: l'engagement de «réduire les avortements réalisés pour des raisons non-médicales».

En mars 2022, Hua Yawei, membre du Comité national de la Conférence consultative politique du peuple chinois (une assemblée que le gouvernement consulte avant de décider des lois) réitérait cette volonté: il suggérait de bannir l'avortement, sauf pour les adolescentes ou en cas de grossesses à risque, et de mieux surveiller les cliniques qui le pratiquent.

Il s'agirait d'un bouleversement dans un pays qui a eu un recours massif à l'avortement depuis quarante ans. Yawei espère aussi réduire les discriminations envers les mères célibataires. Actuellement, elles sont privées de congés de maternité et de soins médicaux gratuits durant la grossesse, et doivent payer une taxe spéciale –comme autrefois les couples avec plusieurs enfants.

Bref, un changement de politique majeur va intervenir dans l'ancien pays de l'enfant unique, mais peut-être ne fera-t-il que changer le mal de place…

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