Monde

Les nouveaux soldats de la guerre contre la drogue

Marcelo Bergman, mis à jour le 07.06.2010 à 18 h 26

La lutte anti-drogue des États-Unis rend les cartels mexicains plus violents

Le responsable de la lutte anti-drogue de l'administration Obama, Gil Kerlikowske, a affirmé vouloir en finir avec l'expression «guerre contre la drogue». Mais à la frontière américano-mexicaine, où cette expression ne relève pas que de la métaphore, les États-Unis ne ménagent pas leurs efforts pour prouver qu'ils restent un allié déterminé. Cette année, les secrétaires américains à la Défense et à la Sécurité intérieure, accompagnés de la secrétaire d'État et du chef d'état-major interarmées, se sont ainsi rendus en grande pompe au Mexique pour faire montre de la solidarité nord-américaine dans la lutte livrée contre les narcotrafiquants. Si, plus que son prédécesseur, l'actuel gouvernement américain reconnaît qu'il est nécessaire de réduire la demande de drogue aux États-Unis, c'est encore chez le voisin méridional que se jouent les plus importantes opérations, tant dans l'aide consacrée à renforcer les moyens militaires du Mexique que dans la promotion de l'Etat de droit.

Malheureusement, les États-Unis n'ont pas trouvé de stratégie concluante pour affaiblir les intervenants les plus puissants du narcotrafic: la poignée de cartels mexicains qui contrôlent le passage transfrontalier de la marchandise. Pire, les efforts américains déployés en ce sens semblent avoir l'effet inverse à celui escompté, puisque le commerce illicite de la drogue s'est éparpillé entre d'innombrables petites mains, tandis que les narco-poids lourds sont de plus en plus difficiles à combattre. En d'autres termes, telle qu'elle est menée par les États-Unis, la guerre contre la drogue renforce les cartels.

La fin du trafic en famille

Chaque année, le territoire américain absorbe illégalement plus de 200 tonnes de cocaïne, 1 500 tonnes de cannabis, 15 tonnes d'héroïne et 20 tonnes de méthamphétamines. Et les quelque 50 milliards dépensés au cours du dernier quart de siècle pour bannir la consommation ont à peine entamé la demande. La lutte contre la drogue a cependant modifié la structure du narcotrafic. Dans les années 1960 et 1970, la production de cannabis et d'héroïne au Mexique était le fait de petites entreprises, souvent de type familial, qui pouvaient faire circuler la marchandise sans trop de risques à travers une frontière américano-mexicaine alors relativement poreuse. C'est l'épidémie de cocaïne et la déclaration de «guerre anti-drogue» proclamée par les États-Unis qui a bouleversé la donne.

Alors que les Nord-Américains ont axé leur stratégie autour des points névralgiques de la narco-circulation, c'est-à-dire dans les Caraïbes et à la frontière mexicaine, tout en payant leurs alliés latino-américains pour qu'ils fassent de même en d'autres plaques tournantes, il est devenu plus compliqué de faire passer de la drogue aux États-Unis. Aujourd'hui, les trafiquants doivent compter avec les soldats américains, les agents de la Drug Enforcement Administration (DEA, service américain de lutte contre le narcotrafic) et les douaniers. On estime actuellement à environ 30 % la proportion de drogue destinée aux États-Unis, saisie avant de franchir la frontière. La marchandise qui parvient à passer aura échappé aux navires militaires et aux gardes-côtes en mer, à la surveillance radar dans les airs, et aux divers périls terrestres prévalant en Amérique centrale et au Mexique, qu'il s'agisse des barrages policiers et militaires où les pots-de-vin, proportionnels au prix de la drogue concernée, sont courants, ou encore des trafiquants et autres gangs criminels rivaux. Une fois à la frontière mexicano-américaine, encore 15 à 20 % sont pris, plus 10 % à l'intérieur même des États-Unis. Autant de pertes auxquelles s'ajoute le risque de sentences judiciaires parfois très lourdes pour les contrebandiers.

Pourtant, rien de tout cela n'a ralenti le commerce de la drogue. Encore une fois, la demande est restée quasi-constante. En revanche, la mise de fonds pour entrer sur ce marché a fortement  augmenté. Pour contrecarrer des lois de plus en plus draconiennes, les trafiquants ont besoin de portefeuilles bien fournis afin d'administrer la logistique complexe à même de déjouer les localisations et les saisies, de payer les indispensables dessous-de-table et de supporter les pertes substantielles en cas de prise. Ces obstacles multiples ont eu pour effet de concentrer le trafic dans les mains de quelques puissants acteurs: d'abord les cartels colombiens de Medellín et de Cali dans les années 1980 et 1990, et aujourd'hui, les cinq principaux cartels mexicains. Dans le même temps, les petites structures se sont reconverties dans les activités moins dangereuses que sont la fourniture et le service aux grands syndicats du crime.

Moins nombreux, plus dangereux

En conséquence de quoi, ce marché qui, par le passé, jouissait d'un certain degré de concurrence, est devenu un oligopole. L'industrie de la drogue pourrait aujourd'hui être représentée sous la forme d'un sablier: à la base et en bout de chaîne, c'est-à-dire aux niveaux production et vente de détail, officient des centaines de milliers d'intervenants - paysans, préparateurs, distributeurs, dealers. Au milieu, aux niveaux transport et circulation, n'existe qu'une poignée d'intervenants, pour qui les enjeux sont énormes. Ainsi, les trafiquants qui assurent le passage de la marchandise entre le Mexique et les États-Unis se réservent un quart du prix de détail sur chaque kilogramme de cocaïne, lequel s'achète en Colombie à 1 700 dollars (1 380 euros) et se revend au tarif de gros à 25 000 dollars (20 330 euros) aux États-Unis. Ces vingt-cinq dernières années, les recettes du narcotrafic au Mexique auraient été multipliées par dix, tandis que le nombre d'organisations qui en profitent est resté stable: en 2006, six cartels mexicains contrôlaient 90 % des importations illégales de drogue aux États-Unis.

Si le nombre d'acteurs majeurs s'est réduit, la pression exercée par les autorités nord-américaines et mexicaines ainsi que par la narco-concurrence s'est considérablement renforcée, ce qui a poussé les organisations du crime à perfectionner leur équipement et à redoubler de violence. Les cartels mexicains dépensent aujourd'hui des millions de dollars en armes d'assaut, explosifs, véhicules utilitaires blindés et opérations de renseignements pour contourner les interdits et éliminer les rivaux.

Tel est le grand paradoxe de la lutte contre la drogue: à moins d'intercepter toute la marchandise qui traverse la frontière - ce qui relève pratiquement de l'impossible - les offensives menées ne font que produire des adversaires plus redoutables. Les profits des cartels continueront de croître, et avec eux, les dangers qui pèsent sur les autorités et le peuple mexicains.

Marcelo Bergman

Traduit de l'anglais par Chloé Leleu

photo: tracé d'un cadavre en cocaïne, P-A-S, via Flickr CC License by

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