Égalités / Société

#BalanceTonBar: guide de survie face aux dangers de la soumission chimique

Temps de lecture : 6 min

Certains réflexes peuvent être adoptés pour réduire les nombreux risques liés aux «drogues du violeur».

Des manifestantes marchent à Toulouse contre les violences sexistes et sexuelles, le 25 novembre 2021. | Lionel Bonaventure / AFP
Des manifestantes marchent à Toulouse contre les violences sexistes et sexuelles, le 25 novembre 2021. | Lionel Bonaventure / AFP

«Apparemment, ma tête marchait plutôt bien, je parlais de façon assez claire. Mais mon corps, lui, ne fonctionnait plus. Il ne voulait plus avancer.» Voilà comment Maya* nous raconte, douloureusement, sa soirée dans un bar de Lyon en novembre dernier. Ce soir-là, elle a été droguée par un inconnu.

«Mon amie me tend un verre d'eau, je ne me méfie pas et je bois mécaniquement, raconte-t-elle. Sauf que c'est un gars qui venait de le lui donner, en laissant croire que je l'avais demandé.» À partir de ce moment, l'étudiante ne se souvient de rien: ni de s'être évanouie en plein milieu du bar avant d'être virée par les videurs, ni d'avoir été raccompagnée par son amie. Un gigantesque trou noir de huit heures. Cinq mois plus tard, elle n'a toujours aucun souvenir de cette soirée.

Ce qu'a vécu Maya est loin d'être un cas isolé, et porte le nom de «soumission chimique». Cette pratique est définie par l'Académie nationale de médecine comme «l'administration à des fins criminelles ou délictueuses de substances psychoactives à l'insu de la victime». Il peut s'agir de piéger des verres avec du GHB ou des médicaments ou, comme ce fût le cas récemment à Nantes, être injecté directement à la seringue. Le plus souvent, le but de l'opération est de commettre un viol ou une agression sexuelle en profitant de l'état second de la personne.

Un produit inodore et incolore

Évidemment illégale, (et punie de cinq ans de prison et 75.000 euros d'amende), cette pratique est répandue dans les milieux festifs. Fin 2021, #BalanceTonBar est lancé à Bruxelles pour dénoncer le phénomène, ainsi que la complicité de nombreux établissements. À l'origine du mouvement, dix-sept plaintes déposées contre le serveur d'un bar de la capitale, accusé d'avoir drogué ses victimes au GHB avant de les violer. Le parquet de Bruxelles refuse tout commentaire sur cette affaire, car l'enquête est en cours.

Des manifestations ont éclaté et des milliers de témoignages ont commencé à affluer, principalement sur des pages instagram sous le hashtag #BalanceTonBar. Le mouvement s'est ensuite diffusé en France, où plusieurs comptes ont été créés dans différentes villes.

Le GHB, ou «drogue du violeur», est un produit couramment utilisé dans les cas de soumissions chimiques. Il est inodore et incolore, et se dissout facilement, ce qui le rend pratiquement indétectable à l'œil nu. L'intérêt pour les agresseurs est qu'il possède des propriétés sédatives et amnésiantes. Au-delà du risque d'agression, c'est un produit dangereux car le mélanger à de l'alcool accentue les effets et augmente les risques d'overdoses.

Il est parfois difficile de différencier les symptômes que présente une personne ivre de ceux d'une personne droguée au GHB. De nombreux témoignages, comme celui de Maya, le confirment: «​​​​​​Mon amie ne savait pas que j'étais sobre. Elle pensait que j'avais bu avant de la rejoindre. Alors elle ne s'est pas doutée que je venais de me faire droguer.»

Il existe d'autres produits que le GHB qui peuvent servir le même dessein. Des effets similaires sont provoqués par certains stupéfiants, ou encore le Rohypnol, qui est un sédatif hypnotique.

Des réflexes à adopter en cas de doute

Le plus important pour Célia Texier, chargée de sensibilisation à l'association Consentis, c'est de ne jamais, sous aucun prétexte, laisser la victime seule. Il faut l'accompagner prendre l'air, ou lui faire boire un verre d'eau. Puis l'interroger sur son état, attendre au maximum à ses côtés, et établir un rapport de confiance. En cas de doute, l'association conseille à la victime d'uriner dans une bouteille, afin de garder une trace chimique de la substance, qui n'est détectable dans le sang que quelques heures seulement.

«Au sein des équipes de l'établissement, il est important de communiquer au maximum et d'apprendre à reconnaître les cas», ajoute la militante. Si l'agresseur est identifié, la chargée de sensibilisation explique aussi qu'il faut tout mettre en œuvre pour éviter de faire «monter la violence de la situation», afin de ne pas traumatiser davantage la victime. Il faut l'éloigner du potentiel agresseur, et s'assurer, si elle quitte les lieux, qu'elle est accompagnée d'une personne de confiance.

Plusieurs examens toxicologiques sont possibles en fonction du temps qui s'est écoulé entre les faits et les analyses.

Si vous pensez avoir été victime d'une tentative de soumission chimique, il existe des examens qui permettent de détecter des traces de GHB, de sédatifs, ou autres substances toxiques dans l'organisme. Ils ont malheureusement un coût psychologique et souvent financier. Cependant, connaître leur existence est utile car ils peuvent servir dans un dossier judiciaire si une plainte est déposée.

Plusieurs examens toxicologiques sont possibles en fonction du temps qui s'est écoulé entre les faits et les analyses: le GHB disparaît au bout de six heures environ du sang, et de douze heures des urines. D'autres substances comme les benzodiazépines disparaissent au bout de deux ou trois jours. Une fois ces délais dépassés, il n'existe qu'un seul moyen de détecter la présence de drogue dans l'organisme, les tests capillaires. Ceux-ci peuvent être réalisés jusqu'à plusieurs semaines après l'exposition mais sont très coûteux.

Un autre risque est celui d'être infecté par une maladies sexuellement transmissible à la suite d'un viol ou d'une agression commise par soumission chimique. Pour le virus du VIH, il existe le Traitement Post Exposition (ou TPE) qui se réalise aux urgences ou dans un Centre de référence VIH et peut permettre d'empêcher une contamination. Il est à réaliser dans l'idéal quatre heures après l'exposition et jusqu'à 48 ou 72 heures au maximum.

Marc-Antoine Bartoli, coordinateur prévention et ancien président de l'association Act-up Paris, explique: «C'est un traitement assez lourd. Il y a d'abord un rendez-vous avec un médecin, puis un premier test. En tout, il faut compter trois mois avec plusieurs examens, des comprimés à prendre une fois par jour à heures fixes pendant un mois et parfois des effets secondaires.» Le militant conseille de venir au rendez-vous accompagné. Il lutte aussi pour que les associations soient autorisées à réaliser les premiers soins du TPE, pour les personnes qui n'osent pas se rendre aux urgences. «L'accueil n'est pas toujours correct. Parfois, les médecins n'en connaissent même pas l'existence.»

Un plan «anti-GHB» controversé

La soumission chimique est une violence sexiste, et doit être combattue au même titre que toutes les autres. Lorsque le petit ami de Maya est retourné au bar où elle avait été droguée pour interroger les salariés, ceux-ci ont refusé de regarder les caméras de surveillance. Leur justification: «Il ne fallait pas laisser ta femme sortir dans ce genre d'endroit.»

Grâce à l'ampleur du mouvement et de la mobilisation contre ces agressions, le gouvernement français a lancé le 15 février un «plan anti-GHB». Mais ce dernier ne fait pas l'unanimité parmi les nombreuses associations de sensibilisation et de réduction des risques, qui lui reprochent notamment de mettre sur le même plan les tentatives de soumission chimique et la consommation de GHB volontaire à des fins récréatives.

Le projet prévoit l'installation d'un QR code dans tous les établissements festifs, afin de contacter directement les secours et la police en cas de suspicion. Des formations devraient aussi être dispensées aux professionnels de la nuit par les forces de l'ordre.

«Il n'y a rien qui va, même le nom, déplore Célia Texier. Ce n'est pas le GHB le problème, ce sont les agresseurs.» La jeune femme milite pour promouvoir une culture du consentement dans les milieux festifs. Or selon elle, le plan du gouvernement contre le GHB n'explicite pas clairement la notion de violence sexiste. «Comme d'habitude, on déresponsabilise et on déculpabilise les agresseurs», déplore-t-elle. Célia Texier ajoute que la lutte contre ces violences doit passer aussi par l'éducation au consentement, notamment à l'école.

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La militante estime aussi qu'il n'y a aucune chance que la police se déplace systématiquement en cas de QR code flashé. Un avis partagé par des établissements parisiens avec lesquels l'organisme s'est réuni pour discuter de ce sujet, et dans lesquels la police ne vient déjà pas toujours à chaque appel.

*Le prénom a été changé.

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