Life

A quoi ressemblait le féminisme en 1970?

Katha Pollitt, mis à jour le 12.06.2010 à 17 h 16

Ce n'est pas Martin Amis, auteur de «La Veuve enceinte», qui vous le dira.

La première chose que j'ai comprise en lisant la critique de The Pregnant Widow (La Veuve enceinte), c'est que je n'allais pas l'aimer. Amis proclamait qu'on lui avait dit que le livre allait «lui valoir des problèmes avec les féministes», comme le rapportait Alison Flood en novembre à l'occasion de la promotion du livre dans le Guardian, pourtant il insistait que c'était un livre «très féministe» et qu'elles ne pouvaient pas prouver le contraire.

C'est amusant, en fait, cette idée qu'il y a une armée de harpies qui passent leur temps à critiquer des livres et qui n'attendent que des éditeurs leur donnent un tel sujet en or pour en faire le procès. (En fait, à l'exception de Michiko Kakutani qui l'a massacré dans le New York Times, les seules critiques du livre que j'ai lues dans la presse britannique et américaine ont été écrites par des hommes. Ils l'ont aimé.)

Mais peu importe, ai-je pensé. Martin Amis est notoirement connu pour ses remarques débiles visant à faire de la provoc –tous les gauchistes sont des staliniens, les Musulmans britanniques devraient être arrêtés au hasard des rues pour être fouillés à corps– et qui ne témoignent en rien de la peinture de la vie moderne qu'il pratique dans ses romans souvent géniaux.

La révolution sexuelle de Shéhérazade

La Veuve enceinte parle surtout des cabrioles sexuelles d'un groupe de jeunes riches britanniques qui passent leurs vacances d'été dans un château en Italie en 1970. Keith Nearing, le double de l'auteur, est un aristocrate anglais empoté («il occupait le territoire très disputé entre 1m68 et 1m70») qui accomplit tous les soirs son devoir conjugal avec sa copine Lily, intelligente certes, mais pas très belle, pendant qu'il se languit pour sa meilleure amie, Shéhérazade, une ravissante blonde.

Keith aura-t-il l'occasion de coucher avec Shéhérazade? C'est la révolution sexuelle, alors, en théorie, tout est possible –et puis, en plus, Shéhérazade est plutôt frustrée, comme Lily le confie à Keith au travers de détails explicites, car son copain continue de décaler son arrivée en Italie pour continuer à chasser des bêtes plus exotiques en compagnie de princes arabes. Des personnages secondaires entrent sur scène et disparaissent aussitôt, et il y a beaucoup de bronzage seins nus, beaucoup de discussions sur la façon dont le féminisme permet aux filles de se comporter «comme des garçons» c'est-à-dire d'initier des rapports sexuels sans suite, et beaucoup de lecture aussi. Keith dévore de la littérature anglaise, des romans classiques de Richardson à Hardy, qui semblent tous avoir comme sujet la vertu sexuelle chez les femmes:

Tombera-t-elle? Tombera-t-elle cette femme? De quoi parlera-t-on, se demanda-t-il, quand toutes les femmes seront tombées. A ce moment, il y aura de nouvelles façons de tomber...

En effet, la poursuite maladroite faite par Keith de la douce, étrangement collet monté Shéhérazade par Keith prend presque autant de temps que le siège de la virginale Clarissa par Lovelace –et, quoi qu'usant de procédés différents, elle est presque aussi décevante.

Après presque 1.200 pages, Lovelace drogue et viole Clarissa, après quoi elle se suicide, le laissant avec un sentiment infini de culpabilité. Keith tente maladroitement de droguer Lily pour qu'elle dorme pendant ce qu'il espère être le grand soir, mais Shéhérazade change d'avis au dernier moment. Keith se console avec Gloria Beautyman, dont le manque d'inhibitions n'a pas d'équivalent. La conjonction de ces deux événements –le rejet par la divine Schéhérazade, un rapport sexuel peu glorieux avec la singulière Gloria– plonge le pauvre Keith dans un «trauma» et une confusion sexuelle qui dureront 25 ans. Les hommes font d'ordinaire ça sans y penser, et l'ironie ici, c'est qu'il est le seul à en souffrir.

Martin Amis peut être très drôle —j'ai ri tout au long de L'Information, l'histoire d'un Lothario qui connaît échec sur échec avec les femmes malgré son vocabulaire impressionnant. La Veuve enceinte s'en inspire sur quelques aspects (ainsi du personnage d'Adriano, un comte italien, dont la courtoisie exquise et la bravoure ne l'aident pas à séduire les dames car il ne mesure qu'1,47m; c'est un personnage comique d'une puissance considérable. («Je suis le seul amant de Furiosi qui ne s'est pas cassé le nez», dit-il de son équipe de rugby hyper-violente. «Le demi de mêlée est aveugle d'un oeil. Et plus personne en mêlée n'a de dents. De plus, mes deux oreilles ont gardé leur forme. Elles ne sont même pas calcifiées».)

Le paradigme du roman est malin —si seulement Keith avait passé plus de temps à lire! Les chapitres qui se passent de nos jours, dans lesquels le pauvre Keith a la cinquantaine, s'attarde sur son corps vieillissant et ses succès modestes, sont touchants et sonnent juste:

En ouvrant les yeux ce matin, Keith pensa: quand j'étais jeune, les vieux ressemblaient aux vieux, s'adaptant doucement à leurs masques d'écorce et de noyer. Aujourd'hui, les gens deviennent vieux autrement. Ils ressemblent à des jeunes qui sont restés beaucoup trop longtemps. Le temps passe, mais ils rêvent d'être restés les mêmes.

Détracteur de la Veuve

En revanche La Veuve enceinte ne m'a pas séduit en tant que roman. A part Keith, les personnages sont tous assez vagues —quelques-uns ne sont que des noms (Prentiss? Dodo? Oona?)— ce qui n'est pas surprenant car la seule raison d'être des personnages dans ce livre est d'illustrer un aspect du titre, métaphore sombre d'Alexander Herzen pour la société moderne, qui se débat entre vieilles et nouvelles mœurs.

Pour ce que je comprends, Amis semble penser, de façon d'ailleurs erronée, que le féminisme et la révolution sexuelle sont une seule et même chose qui a obligé des filles correctes comme Lily et Shéhérazade à se comporter contre leur vraie nature, c'est-à-dire à se comporter comme des garçons et non comme des filles, tout en interdisant à des filles délurées, comme Gloria, de faire des enfants car elles se sont retrouvées trop vieilles quand la danse s'est arrêtée.

En d'autres termes, la disparition des contraintes sociales met les femmes en situation de risque –elles sont plus vulnérables aux pulsions des hommes et moins capables de contrôler les leurs. Amis développe ces idées assez peu originales avec l'histoire tragique de la sœur de Keith, Violette, une femme facile, alcoolique, et peut-être atteinte de troubles psychologiques. Dans des entretiens, Amis dit que le personnage de Violette est inspirée par sa propre soeur Sally, qui, il a insisté sur ce point, aurait pu être sauvée d'une mort prématurée si elle s'était convertie à ... l'islam.  Ni alcool ni «sortie avec une équipe de foot» pour les filles du Prophète —problème résolu.

Peut-être est-ce la façon pour Amis de se faire pardonner ses précédentes remarques provocatrices contre les musulmans, mais elle me semble prétentieuse, ignorante et intéressée. C'est une chose de faire une fiction à partir de la vie terriblement triste de sa sœur, c'en est une autre de s'en servir pour faire de la «provoc» pour son propre compte. De toute façon, le thème islamique suggère un malaise sur la question de la liberté sexuelle des femmes. A la fin de l'histoire, Shéhérazade devient chrétienne évangélique; et Gloria, la femme qui s'était vantée d'être un «coq», porte un hijab. Ce n'est sans doute pas la peine de signaler qu'aucun des libertins masculins qui traversent ces pages n'est puni pour avoir eu beaucoup de relations charnelles.

Où sont passées les seventies?

Ce qui m'a le plus gêné dans La Veuve enceinte, c'est qu'il est à côté de la plaque quand il parle du féminisme tel qu'il fut vécu par les femmes en 1970. Je n'ai pas exactement le même âge que Martin Amis, et, il est vrai, nos vies ont été très différentes. (Il était où le magique château italien?) Quand même, je me suis souvent demandée: les jeunes se sont-ils vraiment comportés comme ça à l'époque? Les jeunes femmes se rasaient-elles le pubis? (Non). Employaient-elles le mot «fuck» pour dire «avoir des relations»? Proféraient-elles des insultes sexistes (et racistes) vis-à-vis d'autres femmes? Lily, qui se considère comme féministe, dirait-elle à Keith que Shéhérazade se masturbait dans la douche? Shéhérazade ne se poserait-elle pas des questions avant de trahir Lily, sa meilleure amie?

L'éveil des consciences, la fraternité entre femmes, le lesbianisme politique, la politique de gauche, la guerre et la bombe, le «ne pas se raser les jambes ou les aisselles», le mouvement pour la santé féminine, le mythe de l'orgasme vaginal, où tout cela est-il passé? Et je ne parle pas des Rolling Stones, des robes de grand-mère, de la mescaline, et de l'herbe. Je me souviens de 1970 comme l'année où un nombre surprenant de jeunes femmes dans ma classe ont décidé de faire des études de médecine.

Lily et Shéhérazade font des études de droit et de mathématiques, des spécialités rares pour les femmes à l'époque, mais à la différence de Keith, elles ne montrent aucune curiosité vis-à-vis de leurs études et n'ont aucune pensée au sujet de leur avenir. Elles ne pensent qu'à leur corps et à leur beauté physique, au sujet desquels elles ont le genre d'idées que les hommes rétrogrades leur prêtent mais qu'elles n'ont en fait jamais. Je doute par exemple très sérieusement qu'il existe une touriste sur la planète qui puisse être ravie d'être suivie dans des villages italiens par des jeunes gens qui la sifflent, ou une autre, comme Shéhérazade, qui puisse jalouser une autre femme à cause de ce harcèlement.

La Veuve enceinte a ses plaisirs –plus de plaisir que de profondeur, ce qui n'était peut-être pas l'objectif d'Amis. Il gagne en vitesse sur la longueur. Mais si vous voulez vraiment savoir à quoi ressemblait l'expérience des femmes à la confluence de la révolution sexuelle et du féminisme, ce qu'il faut lire, c'est le roman de Marge Piercy, Small Changes (1973). Elle comprend tout, du sentiment d'être partie prenante d'une transformation sociale à la fois personnelle et politique, à l'immense et fatale attraction des gourous de la contre-culture qui disaient des choses comme: «Etes-vous suffisamment femme pour me donner tout? » Oui, à l'époque, des hommes parlaient comme ça. Et oui, ça marchait. Le pauvre vieux Keith aurait dû essayer ça.

Par Katha Pollitt

Traduit par Holly Pouquet

Photo: Unrequited / arianne via Flickr License CC by

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