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Taper sur les États-Unis pour mieux couvrir la Russie: la nouvelle stratégie chinoise

Temps de lecture : 7 min

Pour Xi Jinping, il n'est désormais plus question de jouer les médiateurs, mais de trouver le meilleur positionnement pour ne pas écorner l'image de son pays. Sans pour autant lâcher Vladimir Poutine.

Les présidents Joe Biden et Xi Jinping lors d'un précédent sommet virtuel, le 15 novembre 2021. | Mandel Ngan / AFP
Les présidents Joe Biden et Xi Jinping lors d'un précédent sommet virtuel, le 15 novembre 2021. | Mandel Ngan / AFP

Venu à Bruxelles participer à des réunions de l'Alliance atlantique, du G7 et de l'Union européenne, et en se rendant ensuite en Pologne, le président américain Joe Biden n'a cessé d'affirmer le soutien que les États-Unis et les pays occidentaux entendent apporter à l'Ukraine. En revanche, à Pékin, le comportement à adopter à l'égard de la Russie est moins facile à définir. Depuis un mois, les dirigeants chinois ont soigneusement évité de mettre en cause l'entrée de l'armée russe en Ukraine. Mais ils ne peuvent que constater que rien ne semble se passer comme Moscou l'avait prévu.

Quand, le 4 février à Pékin, Vladimir Poutine a présenté à Xi Jinping les intentions belliqueuses de la Russie en Ukraine, il est très probable qu'il envisageait une offensive rapidement victorieuse. Or, la résistance des Ukrainiens bloque considérablement l'avancée des troupes russes. Celles-ci sont également confrontées à toutes sortes de difficultés d'organisation et de ravitaillement qui n'avaient à l'évidence pas été envisagées à Moscou. Au résultat, l'armée russe assiège plusieurs villes, les bombardements par son aviation sont intenses, et malgré cela, elle ne progresse pas vraiment.

Tout cela est soigneusement observé à Pékin. Mais apparemment, du point de vue chinois, il n'est pas question d'abandonner l'allié russe alors qu'il connaît de sérieuses difficultés. Pour la Chine, la priorité n'est plus, comme au début du conflit, d'équilibrer son point de vue entre la Russie et l'Ukraine. Il y a trois semaines, la position chinoise était de regretter que cette guerre ait lieu et même d'adresser des messages de sympathie à l'Ukraine.

Coûte que coûte

Désormais, l'important semble être de manifester un soutien à la Russie de Vladimir Poutine. Dès le 7 mars, Wang Yi, le ministre chinois des Affaires étrangères, déclarait que «l'amitié» sino-russe est «solide comme un roc» et que «les perspectives de coopération futures sont immenses».

Dans cette logique, l'un des objectifs de Pékin est de chercher à présenter des explications au comportement offensif de Vladimir Poutine. Ce qui revient à reproduire, sans le moindre recul, certains éléments de la propagande russe. Dès le 8 mars, le ministère chinois des Affaires étrangères a repris une théorie selon laquelle les États-Unis contrôleraient en Ukraine des «laboratoires biologiques dangereux».

Le 17 mars, la même agence Xinhua publie un éditorial sous le titre «Washington, le plus grand tyran du monde».

Selon l'agence de presse chinoise officielle Xinhua, «les États-Unis possèdent vingt-six laboratoires biologiques et autres sites connexes en Ukraine, sur lesquels le Pentagone exerce un contrôle total. En outre, il est exigé que tous les agents pathogènes dangereux en Ukraine soient stockés dans ces laboratoires, et que toutes les activités de recherche soient supervisées par la partie américaine.»

La presse de Pékin reprend ces accusations et ajoute que «ces révélations sur les activités militaires biologiques des États-Unis en Ukraine suscitent de nombreuses inquiétudes, mais elles ne révèlent que la partie émergée de l'iceberg de “l'empire militaire biologique” américain dans le monde».

Le 17 mars, la même agence Xinhua publie un éditorial sous le titre «Washington, le plus grand tyran du monde» qui estime que les États-Unis ont «une histoire belliqueuse parsemée d'intrusions militaires et de subversions dissimulées […]. La culture américaine primaire de piraterie, qui défend les pillages et les conquêtes, a été accentuée par Washington, au point de devenir une politique étrangère hégémonique, consistant à jouer des muscles dès que l'occasion se présente, à brutaliser les autres quand cela lui chante et à dicter les règles de conduite du monde comme si c'était naturel.»

Toujours le 17 mars, Zhao Lijian, l'un des porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, développe une idée très répandue en Russie selon laquelle «les États-Unis et l'OTAN sont responsables de la guerre en Ukraine». Ce qui l'amène à dire: «Nous espérons que les États-Unis et l'Otan pourront réfléchir à leur rôle dans la crise ukrainienne, assumer les responsabilités qui leur incombent, et prendre des mesures pratiques pour [...] apporter une solution rapide au conflit.» Cette présentation n'envisage pas la moindre responsabilité russe dans la situation actuelle en Ukraine.

Pénurie de concret

Avec un tel état d'esprit côté chinois, il n'est pas surprenant que, côté américain, la conversation en visioconférence de près de deux heures le 18 mars entre Xi Jinping et Joe Biden ait été jugée décevante. La presse chinoise rapporte que Xi Jinping a commencé par dire à Joe Biden: «La crise ukrainienne est quelque chose que nous ne voulons pas voir.» Il n'a pas pour autant condamné l'invasion russe et il a parlé de «conflit» ou de «confrontation» sans jamais utiliser le mot «guerre».

Mais Xi Jinping a tenu à souligner le rôle que, selon lui, la Chine, au même titre que les États-Unis, est en mesure de jouer pour éviter ce genre de conflit. Au président américain, il a dit: «En tant que membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU et [étant] les deux plus grandes économies du monde, nous devons [...] assumer nos responsabilités internationales et faire des efforts pour la paix et la tranquillité mondiale.»

Xi Jinping laisse ainsi entendre que les États-Unis ont besoin de la Chine pour arrêter les hostilités en Ukraine. Mais il ne va pas plus loin, en tout cas pour l'instant. Et le 25 mars, le Quotidien du peuple, l'organe officiel du Parti communiste, résumait la position actuelle du gouvernement chinois par ce titre: «Injectons plus de stabilité dans un monde turbulent et changeant».

Nombreux sont ceux qui, sur internet, se rallient aux explications qui attribuent à l'Amérique la responsabilité de la guerre.

À Washington, les conseillers de la Maison-Blanche semblent avoir été déroutés par les propos peu concrets de Xi Jinping. Ils ont pris le temps de les réécouter avant d'indiquer dans un communiqué que Joe Biden avait expliqué la position des États-Unis et de leurs alliés et partenaires sur cette crise.

Sur ce sujet, le président Joe Biden a donné des précisions lorsqu'il est venu à Bruxelles, le 24 mars. Lors d'une conférence de presse, il a expliqué ce qu'il avait dit: «Je n'ai pas formulé de menaces mais j'ai clairement fait comprendre à Xi Jinping et je me suis assuré qu'il comprenne les conséquences d'une aide à la Russie.» Et d'ajouter: «La Chine comprend que son futur économique est bien plus étroitement lié à l'Ouest qu'à la Russie.»

À tout le moins, ces échanges du 18 mars entre les présidents américain et chinois dénotent une profonde méfiance réciproque. Celle-ci provient à l'évidence du climat de concurrence et des sanctions commerciales que Donald Trump a institués à l'égard de la Chine et que Joe Biden n'a pas remis en cause. Il semble que Xi Jinping évite soigneusement de se montrer d'accord avec les Américains.

D'autre part, ce qui ne simplifie sans doute pas non plus l'attitude de la Chine sur la question ukrainienne, ce sont les débats actuels entre Chinois sur le comportement de la Russie. Nombreux sont ceux qui, sur internet, se rallient aux explications qui attribuent à l'Amérique la responsabilité de la guerre. Mais il y a aussi des étudiants des universités de Pékin qui se sont réunis pour dénoncer fermement la guerre et rappeler que la Chine a signé en 1994 un pacte de sécurité mutuelle avec l'Ukraine.

À Pékin également, d'éminents professeurs d'histoire ont publié, dès le début du conflit, une lettre ouverte qui dénonçait «l'invasion par la Russie d'un État souverain, en violation des normes internationales». Il y a aussi des internautes qui, sur leur compte Weibo, se posent des questions à propos de ce conflit en Ukraine telles que: «Sommes-nous encore dans une période féodale où le but est d'étendre son territoire?»

D'autres préoccupations

Par ailleurs, un article sur la question ukrainienne paru dans la presse interne du Parti communiste a été traduit en anglais, le 12 mars, dans un journal américain spécialisé sur l'actualité chinoise, le US-China Perception Monitor. L'auteur de cet article est Hu Wei. Il est vice-président d'un centre de recherche du gouvernement chinois en même temps qu'il est professeur à l'Institut d'études marxistes de l'école du Parti communiste de Shanghai et il a écrit que «cette opération militaire en Ukraine constitue une erreur irréversible».

Dès lors, Hu Wei considère que «la Chine doit éviter de se trouver isolée comme l'est devenue la Russie» et il poursuit: «La Chine ne peut pas être liée à Poutine et doit rompre ses liens avec lui dès que possible. La Chine doit se débarrasser de ce fardeau au plus tôt. Elle doit adopter une attitude de neutralité.» Le 20 mars, la censure a fait en sorte que cet article devienne introuvable en Chine.

Faute de bonne solution, le numéro 1 chinois semble pour l'instant ne pas chercher à intervenir pour tenter d'arrêter l'invasion russe de l'Ukraine.

Il est clair que les dirigeants chinois ne tiennent pas à se précipiter dans une initiative qui viserait à arrêter les hostilités en Ukraine. Pour que ce résultat ne soit pas parfaitement aléatoire, il faudrait de véritables changements sur le terrain. Or, les combats se prolongent bien au-delà de ce que Vladimir Poutine avait très probablement annoncé à Pékin en février.

De plus, pour le Parti communiste chinois, il y a cette année d'autres dossiers considérables à gérer: maintenir une croissance économique acceptable alors que la demande intérieure chinoise est décevante, contrer la forte hausse des matières premières ou encore empêcher l'épidémie de Covid de se propager dans le pays. Et cet automne, le Parti communiste va tenir son vingtième congrès, au cours duquel Xi Jinping a décrété qu'il serait investi pour un troisième mandat de secrétaire général. Cela, alors que ses prédécesseurs avaient dû se limiter à deux mandats de cinq ans.

Cependant, Xi Jinping peut difficilement effacer la relation privilégiée qu'il a mise en scène avec Vladimir Poutine. Les deux hommes se sont rencontrés trente-huit fois depuis 2013 et ils ont voulu montrer qu'une volonté commune russo-chinoise serait capable de supplanter la domination des États-Unis et de leurs alliés sur les affaires du monde. Aujourd'hui, Xi Jinping sait qu'il serait ouvertement critiqué dans le Parti communiste s'il tournait le dos à Vladimir Poutine. Au contraire, s'il continue à éviter de critiquer l'attitude de Moscou, cela risque d'associer la Chine à la guerre en Ukraine.

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Faute de bonne solution, le numéro 1 chinois semble pour l'instant ne pas chercher à intervenir pour tenter d'arrêter l'invasion russe de l'Ukraine. En attendant peut-être qu'une évolution de la situation et des combats lui permettent de jouer un rôle d'arbitre. Ce qui ne pourrait qu'être bénéfique pour son image internationale.

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