Politique

En évoquant un nouvel ordre mondial, Joe Biden affole les complotistes

Temps de lecture : 4 min

En trois mots prononcés lors d'un discours apparemment ordinaire, le président américain a involontairement fourni du grain à moudre à la sphère complotiste.

Joe Biden lors du discours donné à Washington, le 21 mars 2022. | Nicholas Kamm / AFP
Joe Biden lors du discours donné à Washington, le 21 mars 2022. | Nicholas Kamm / AFP

L'expression «nouvel ordre mondial» a un caractère fascinant tant elle hystérise les réseaux sociaux et les complotistes à chaque fois qu'elle est employée dans un cadre politique classique. Parfois utilisée en géopolitique pour décrire une période de changements majeurs, elle est régulièrement détournée pour alimenter une théorie du complot sur fond de gouvernement totalitaire mondial dirigé par des forces obscures comme les Illuminati ou les francs-maçons, le tout souvent accompagné de connotations antisémites.

Sa capacité à mobiliser toute la fine fleur de la désinformation est d'autant plus importante lorsque l'expression, objet de tous les fantasmes, est prononcée par un président américain au cours d'une période de crise et d'incertitude. C'est ainsi qu'un discours somme toute très banal de Joe Biden, donné devant un parterre d'hommes et femmes d'affaires à Washington lundi 21 mars, a réveillé toute la sphère complotiste.

La séquence dure moins d'une minute: «Comme l'un des meilleurs militaires me l'a dit lors d'une réunion l'autre jour, affirme Joe Biden, 60 millions de personnes sont mortes entre 1900 et 1946. Et depuis lors, nous avons établi un ordre mondial libéral […] Et maintenant, c'est un moment où les choses changent. Il va y avoir un nouvel ordre mondial et nous devons le diriger. Et nous devons unir le reste du monde libre pour le faire.»

Immédiatement, la toile s'embrase dans les quatre coins du monde et l'expression se retrouve en top tendances sur Twitter dans plusieurs pays. En quelques heures l'extrait vidéo passe la barre des 4 millions de vues grâce au relais de comptes influents appartenant pour la plupart à l'alt-right et dont la proximité avec les thèses conspirationnistes n'est plus à prouver. En France, Florian Philippot et François Asselineau n'ont pas manqué de participer à la fête, sans surprise.

Trois mots, deux directions

Il faut distinguer l'expression à vocation géopolitique de celle liée à la théorie du complot. La première a émergé à la sortie de la guerre froide, peu après la chute du mur de Berlin et l'effondrement de l'Union soviétique, pour désigner un monde devenu unipolaire, guidé principalement par les valeurs et principes du monde occidental –et plus particulièrement des États-Unis, alors seule superpuissance mondiale.

Le nouvel ordre mondial en tant que mythe complotiste naît dans les années 1950 au sein de l'extrême droite anticommuniste américaine.

Ce concept, en anglais «new world order», peut être vu comme une suite directe du New Deal des années 1930 et de la Nouvelle Frontière des années 1960. Il «s'inscrit dans la lignée des formules exprimant l'idée de nouveauté dans la diplomatie américaine», comme le résume l'encyclopédie en ligne Wikipédia. Alors que de nombreux dangers menacent encore la paix en cette fin de XXe siècle (terrorisme, guerres civiles, religieuses, ethniques, violence des processus de construction nationale, violations des droits des êtres humains), les États-Unis deviennent seuls garants de l'ordre international.

Le nouvel ordre mondial en tant que mythe complotiste naît dans les années 1950 au sein de l'extrême droite anticommuniste américaine, qui agite la menace d'une tyrannie socialiste mondiale. Mais c'est à partir de 1990 que l'expression revit et se développe en agrégeant en son sein diverses théories du complot secondaires.

Elle devient alors «le synonyme d'un pouvoir sans partage d'une élite “mondialiste” dont l'avènement annoncerait carrément la fin des temps […] Les conflits, les crises économiques, les soulèvements populaires, les famines, les catastrophes industrielles, le terrorisme, les épidémies, les mouvements de population, des phénomènes naturels ou scientifiques mal compris du grand public… tous ces faits seraient programmés à l'avance, prenant place dans le grand agenda des “maîtres du monde” qui décideraient de tout cela dans des réunions comme celles du Bilderberg ou de la Commission trilatérale», précise Conspiracy Watch, observatoire français du complotisme.

Largement diffusée sur internet, cette théorie revient régulièrement sur le devant de la scène selon l'actualité.

Qu'a voulu dire Joe Biden?

Si l'on en croit les réactions de la sphère complotiste, Joe Biden a détaillé le nouveau plan des «mondialistes» lors de ce discours. Dans un tweet devenu viral, Errol Webber, candidat trumpiste de Californie, illustre parfaitement cet état d'esprit: «Voilà une autre théorie du complot qui se réalise.» Évidemment, tout cela n'est que désinformation, puisque Joe Biden n'a rien dévoilé de secret.

Le constat du président américain est partagé par un grand nombre d'analystes depuis plusieurs années: l'ordre international post-guerre froide est remis en cause à la suite de l'émergence de nouvelles superpuissances, Chine en tête, et au recul du leadership des États-Unis.

La capacité d'influence de l'oncle Sam dans la conduite des affaires internationales se réduit à mesure que l'unipolarité des années 1990 laisse place à un système multipolaire. Et les attentats du 11 septembre 2001, les échecs en Afghanistan et en Irak, ou encore la présidence de Donald Trump ont accéléré ce processus.

Un échec des États-Unis et de l'Europe en Ukraine enverrait un signal positif à Pékin et pourrait définitivement signer la fin de l'hégémonie occidentale.

Du point de vue américain, la guerre en Ukraine est plus qu'un conflit entre deux nations. Il s'agit d'un affrontement indirect entre le camp libéral (Amérique du Nord, Europe, Japon, Australie...) et autoritaire (Chine, Russie) qui pourrait être un tournant pour l'ordre international de la seconde moitié du XXIe siècle.

Si le pays de Vladimir Poutine n'est pas en capacité de concurrencer seul les États-Unis, il joue cependant le rôle bien particulier d'épine dans le pied. D'une part il retarde le redéploiement de la diplomatie américaine en Asie, d'autre part il teste la capacité de réaction du camp occidental.

Plus en retrait, la Chine laisse son partenaire agir militairement et prend soin de maintenir une certaine ambiguïté sur sa position à l'égard de la guerre. L'empire du Milieu, qui nourrit des ambitions énormes pour les décennies à venir, observe et prend note. Un échec des États-Unis et de l'Europe en Ukraine enverrait un signal positif à Pékin et pourrait définitivement signer la fin de l'hégémonie occidentale.

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Un «nouvel ordre mondial» est donc en cours de construction. Washington en sera-t-elle encore la capitale? Joe Biden le souhaite, raison pour laquelle il a tenu ces propos le 21 mars dernier.

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