Culture

«Cyrano» n'est pas une histoire de nez

Temps de lecture : 5 min

Tel un miroir déformant, à la fois ludique et révélateur, la transposition à grand spectacle chantant et dansant de la pièce de Rostand a le mérite de faire jouer les différences avec l'œuvre d'origine, peut-être pour mieux la comprendre.

Entre Roxane (Haley Bennet) et Cyrano (Peter Dinklage), une proximité indicible et un écart infranchissable. | Universal
Entre Roxane (Haley Bennet) et Cyrano (Peter Dinklage), une proximité indicible et un écart infranchissable. | Universal

Le Studio Universal avait annoncé renoncer à la sortie en France, avant de se raviser: le film de Joe Wright a eu peu de succès aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, la Major redoutait un échec pire encore au «pays de Cyrano». Et si c'était le contraire?

Il ne s'agit pas ici de prédire un succès commercial, mais de pointer combien ce très disruptif Monsieur de Bergerac à la sauce Broadway-Hollywood a du moins de quoi intriguer sur les terres natales d'Edmond Rostand.

Edmond, justement, et son considérable succès à la scène puis à l'écran, est venu rappeler à la fin de la décennie précédente combien le Gascon au tarin majuscule demeure une figure culte. Et il est judicieux qu'un des meilleurs livres jamais écrits sur le cinéma et sa manière de s'inscrire dans une culture s'intitule fort à propos Le Complexe de Cyrano, de l'indispensable Michel Chion.

Foin donc du pusillanime réflexe interdisant d'avance à quiconque de toucher à un monument national, monument redoublé par la formidable mise en film qu'en avaient fait Jean-Paul Rappeneau et Gérard Depardieu. Les œuvres, toutes les œuvres, sont faites pour qu'on y touche –ce qui ne justifie pas qu'on puisse le faire n'importe comment.

Un réjouissant analyseur

Il convient dès lors de prêter attention à ce que fabrique précisément ce film-là, le Cyrano de Mr. Wright. Lequel s'avère un assez réjouissant analyseur des tropismes du spectacles «à l'américaine», comme disait le cher Jacques Tati, mais aussi de ce qui se joue d'important dans l'œuvre fondatrice.

Il faut pour cela, serait-on comme l'auteur de ces lignes un enthousiaste de Hercule Savinien et des vers de mirliton de Rostand, non pas accepter en tordant le pif le considérable déplacement opéré par le film mais s'en réjouir grandement. Se prêter au jeu des multiples variations, sans intégrisme ni complaisance est sans doute la meilleure manière de regarder cette production.

Cyrano, donc, n'a plus un grand nez. Son nez est même de toute petite taille, comme tout le reste de sa personne (1m38), puisque Monsieur de Bergerac est interprété par Peter Dinklage, inoubliable pour quiconque a vu Game of Thrones, ce qui fait beaucoup de monde.

Rien là d'infidèle à l'esprit de la pièce, dont le ressort dramatique principal tient à une apparence physique hors des normes dominantes, et pas nécessairement à la taille d'un tarin, fut-il pic, roc voire péninsule.

Dès lors, variante dont on voit mal ce qu'elle aurait d'inacceptable, la célèbre tirade des nez se voit remplacée par une revendication moins située du droit à la différence, qui est surtout une violente dénonciation des humiliations subies, par un personnage qui jamais ne fera mention de sa taille.

Légitime violence

Seul passage dont le texte rappelle (un peu) la prosodie de l'original –ce Cyrano-là n'est évidemment pas en alexandrins– cette scène de duel à l'épée en même temps que verbal est surtout d'une brutalité qui l'éloigne de l'original, et il n'y a nulle raison de s'en plaindre. Il y a de la colère dans cet affrontement-là, une colère légitime qui peut bien être celle de l'interprète autant que du personnage.

Improbables cadets de Gascogne, Cyrano et Christian (Kelvin Harrison Jr.) scellent le pacte qui leur permettra à tous deux de s'exprimer. | Universal

La scène du duel concentre plusieurs des caractéristiques de cette adaptation, une des principales étant que la diversité est ici beaucoup plus diverse que le seul appendice nasal: Cyrano est nain, Christian (Kelvin Harrison Jr, qui jouait Fred Hampton dans Les Sept de Chicago) et le capitaine Le Bret sont noirs, on verra aussi des gays, laissons les croisés franchouillards s'en émouvoir.

Pour le principal rôle féminin, le choix de Haley Bennett, jeune femme d'aujourd'hui très loin de la bimbo classique ou de la poupée vintage auxquelles on pouvait s'attendre, participe également de cette stratégie. Sa Roxane hérite au passage d'une présence significativement plus active que d'ordinaire, et où le désir –et pas seulement l'Amour avec un grand A– a sa place.

Charnelle et volontaire, une Roxane hors des stéréotypes. | Universal

Le détour par Broadway

Ce Cyrano n'est pas exactement une adaptation de la pièce de Rostand. Le film est plus exactement la mise à l'écran d'une comédie musicale écrite par Erica Schmidt (qui est aussi l'épouse de Peter Dinklage).

On y chante et on y danse donc, selon le retour en grâce à Hollywood du musical, phénomène qui tient peut-être au succès de La La Land, et a connu récemment avec Annette, Licorice Pizza, Cher Evan Hansen et West Side Story quatre autres manifestations fort différentes.

On gardera un silence compatissant sur les chorégraphies, mais les musiques (dues au groupe The National), les costumes et les maquillages parfois plus proches du Casanova de Fellini que de la Comédie-Française, participent d'un ensemble de propositions qui ont le mérite de renvoyer à l'original sans jamais prétendre le reproduire.

On y écrit, aussi, il y a quelque chose de sympathique y compris dans son côté appliqué à vouloir faire belle place à l'acte d'écrire, sur lequel le réalisateur anglais insiste comme une pratique en elle-même teintée d'héroïsme –tout autant que le fait de traverser chaque jour les lignes ennemies pour les faire parvenir à la Dulcinée d'un autre.

Les lettres, les mots, les signes graphiques sur le papier sont d'omniprésentes et intrigantes figures, aux pouvoirs teintés de magie et de courage - ce qui est très fidèle à Rostand. | Universal

Bien pensant et sentimental, le film? Assurément, mais pas plus que la pièce originelle, et avec une énergie renouvelée par les éléments de violences assumées, lors des combats de Cyrano, et surtout dans la transposition du siège d'Arras en guerre âpre dans un décor glacial et sombre.

Plus question de blaguer avec le «canon des Gascons qui ne recule jamais», on y crève comme à la guerre, sans dentelles.

Cyrano sans postiche

Il faut surtout prêter l'oreille, et le regard, à cette évidence: depuis 1897, le nez de Cyrano est un postiche, que l'acteur enlève quand la représentation se termine. Cette fois, être nain est la condition réelle de l'interprète principal. Le fâcheux qui viendra s'en moquer ne sera pas touché à la fin de l'envoi, il sera tué, et de manière fort sanglante.

Ce que disent ce Cyrano et son interprète, avec une virulence et parfois une fureur mal élevée, tient en partie lieu de substitut au brio des répliques de Rostand. À ce côté rageur fait pendant la virtuosité du jeu de Peter Dinklage, remarquable comédien capable de changer de registre avec une impressionnante maestria.

Il sauve ainsi en partie les raccourcis regrettables, comme l'incapacité de laisser à De Guiche la possibilité d'évoluer, Hollywood semblant ne pas se résigner à se priver d'un méchant en bonne et due forme. Cette dérive mène au sabotage du cinquième acte, le seul vraiment décevant.

Mais, quand bien même le mot pourtant décisif disparaît, remplacé de façon inappropriée par «fierté» (pride), cette mutation de Cyrano n'aura pas complètement élimé son panache.

Les critiques cinéma de Jean-Michel Frodon sont à retrouver dans l'émission «Affinités culturelles» de Tewfik Hakem, le samedi de 6h à 7h sur France Culture.

Cyrano

de Joe Wright

avec Peter Dinklage, Haley Bennett, Kelvin Harrison Jr., Ben Mendelsohn, Bashir Salahuddin

Séances

Durée: 2h04

Sortie: 30 mars 2022

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