Life

L’illusion du Christ

Vaughan Bell, mis à jour le 13.06.2010 à 9 h 40

A la fin des années 50, trois hommes qui se prenaient pour le fils de Dieu ont dû se côtoyer dans un hôpital psychiatrique. Récit.

A la fin des années 1950, le psychologue Milton Rokeach fut très enthousiasmé par un projet extravagant qu'il comptait bien mettre en œuvre. Il rassembla trois patients atteints de troubles psychiatriques, tous persuadés d'être Jésus-Christ, et les plaça dans l'hôpital psychiatrique de la ville de Ypsilanti (située dans le Michigan) pour étudier l'évolution de leur délire.

Les premières rencontres furent houleuses: «Tu as intérêt à me vénérer!», hurla l'un des Jésus. «Je ne te vénérerai pas. Tu es un homme comme les autres. Tu devrais vivre ta vie et te rendre à l'évidence», répondit hargneusement le second. Interruption encore plus agressive du troisième: «Il n'y a pas deux Jésus-Christ.(...)Je suis le bon Seigneur!».

Frustré par l'approche restrictive de la psychologie s'agissant de ce qu'il appelle les «convictions périphériques»-opinions politiques ou attitudes sociales, par exemple-, Milton Rokeach voulait sonder les limites de l'identité. Les histoires d'agents secrets qui avaient perdu tout contact avec leur véritable identité l'avaient laissé perplexe. Il se demanda alors si, dans un environnement contrôlé, on pouvait influer sur le sentiment de puissance que ressent quelqu'un. Fait étonnant pour un psychologue, il trouva réponse à cette question dans la Bible. Il n'y a qu'un fils de Dieu, nous dit le livre sacré. Par conséquent, la simple existence d'un autre Jésus placerait quiconque croit être Jésus face à un affront psychologique. C'est cette conclusion qui pousse notre psychologue à organiser la rencontre des Messies et à consigner son déroulement dans l'extraordinaire ouvrage qui n'est en revanche plus édité: The Three Christs of Ypsilanti [Les trois Jésus d'Ypsilanti] (1964).

«L'esprit de dieu s'est incarné en moi»: un vieux délire

Dans un commentaire concernant l'essai de Cesare Beccaria Des délits et des peines, Voltaire relate la tragique destinée de Simon Morin, brûlé vif à Paris en 1663 pour avoir affirmé être incorporé à Jésus-Christ. C'est bien malheureux, puisque Morin résidait dans un asile de fous, où il fit la connaissance d'un homme qui prétendait être Dieu le Père. Il «fut si frappé par la folie de son compagnon qu'il reconnut la sienne et sembla, pendant un temps, avoir retrouvé ses facultés».

Mais ses moments de lucidité furent éphémères; aussi, les autorités perdirent patience devant son blasphème.

Un autre récit de la rencontre des Messies est signé Sidney Rosen dans My Voice Will Go With You: The Teaching Tales of Milton H. Erickson [Ma voix vous accompagnera: les récits instructifs de Milton H. Erickson]. Ce fameux psychiatre a convoqué deux prétendus Jésus dans son cabinet et a fait en sorte que l'un prenne conscience de sa folie en étant confronté à l'autre, un peu comme dans un miroir. («Je raconte la même chose que ce fou», dit l'un des patients. C'est que je dois être fou, moi aussi.».)

Ces récits sont édifiants en ce sens que les personnes souffrant de délires, au sens médical, ne sont pas seulement «dans l'erreur». Elles sont sujettes à des croyances considérées comme pathologiques, lesquelles reflètent des perturbations ou des lacunes au niveau de leur conscience, qui n'ont aucune raison de disparaître par simple contact avec la réalité.

Le délire ne peut être résolu dans ou par la réalité

L'un des exemples les plus éloquents est le Syndrome de Cotard. Les patients affectés par ce trouble peuvent croire qu'ils sont morts. C'est bien la preuve irréfutable qu'une contradiction simple et systématique ne saurait être un remède durable.

Bien conscient de cela, Milton Rokeach ne s'attendait pas à une guérison miraculeuse. Il voulait plutôt établir un parallèle entre le délire qui ne repose sur aucune base rationnelle et les fondements parfois futiles à partir desquels nous construisons notre identité.

Si tout à coup les gens s'adressaient à moi comme si mon cerveau était équipé d'un dispositif électronique, il me serait possible de leur prouver le contraire. En faisant des examens médicaux, par exemple. Mais que se passe si tout le monde considère que mon «moi fondamental» est radicalement différent de la représentation que j'en ai? Admettons que l'on me prenne pour un agent secret. Comment prouver que c'est faux? De mon point de vue, la meilleure preuve sera ma force conviction. Ce que je crois, c'est ce que je suis - autrement dit, mon identité.

Une expérience très dérangeante

De prime abord, l'ouvrage de Milton Rokeach reflète une approche particulièrement humaine pour son époque. Il prend en charge des patients psychiatriques à une époque où on n'essayait même pas de comprendre ces individus. Au lieu de les traiter comme des victimes dignes de notre empathie, on se contentait de les enfermer. Les tentatives successives de Rokeach pour expliquer les délires comme des réactions à des événements de la vie que l'on peut raisonnablement expliquer suppose une chose: que nous admettions que les trois Jésus n'ont pas «perdu contact» avec la réalité, même si leurs dires sont plus qu'insolites.

Mais certains éléments de ce livre sont assez troublants. On y apprend notamment comment les chercheurs ont allègrement, et contre toute éthique, manipulé la vie de Leon, Joseph et Clyde pour satisfaire la curiosité intellectuelle d'un corps universitaire. Dans l'un des épisodes les plus bizarres, les chercheurs jouent le jeu du patient et alimentent ses délires en utilisant ses points de repères dans le but de contredire ses convictions.

Le plus jeune des patients, Leon, reçoit des lettres du personnage qu'il croit être sa femme, «Madame Yeti Woman», dans lesquelles elle lui fait des déclarations d'amour et lui suggère de changer des petites choses dans sa vie quotidienne. Ensuite, c'est Joseph qui reçoit des fausses lettres du directeur de l'hôpital, lequel lui demande de changer certains de ses comportements pour favoriser sa guérison. Alors qu'au départ la correspondance était engageante, aussi bien l'épouse imaginaire que le directeur fictif commencent à remettre en question l'identité divine. A partir de là, le contact ne tarde pas à se rompre.

Vaincre ces illusions de cette manière était illusoire

En fait, il semble que très peu de choses aient changé au niveau de l'identité des Messies autoproclamés. Ils débattent, se disputent et en viennent même aux mains. Mais ils montrent peu de signes indiquant que leurs convictions se soient un tant soit peu affaiblies. Seul Leon se montre vacillant et finit par demander à ce qu'on l'appelle «Dr Righteous Idealed Dung» [«Dr Crotte vertueuse et idéale»] et non plus «Dr Domino dominorum et Rex rexarum, Simplis Christianus Puer Mentalis Doctor, réincarnation de Jésus-Christ de Nazareth».

Milton Rokeach interprète cela comme une façon d'éviter le conflit plutôt que la manifestation d'un véritable changement d'identité. Chacun des Jésus justifie les déclarations délirantes de ses camarades par des explications très personnelles: Clyde, un monsieur âgé, affirme que ses compagnons sont déjà morts, et que ce sont les «machines» à l'intérieur d'eux qui les font mentir. Les deux autres patients expliquent les contradictions en accusant les autres d'être «fous» ou «dupes» ou de ne pas vraiment croire ce qu'ils racontent.

Un projet absurde

Analysée avec du recul, l'étude portant sur ces trois Jésus-Christ ressemble moins à une expérience prometteuse qu'au projet absurde d'un psychologue passionné qui a fait fi de la raison.

Au bous de trois ans, le délire de ces trois hommes avait à peine évolué. D'un point de vue scientifique, Milton Rokeach n'a pas fait de grandes découvertes sur la psychologie de l'identité et de la croyance. Ses conclusions se limitent au vécu de trois individualités - trois malheureux hommes. Il en revient - apparemment assez docilement - à l'idée freudienne selon laquelle ces délires proviennent d'une confusion de l'identité sexuelle. Il tente tant bien que mal de clore ses travaux sur une note emphatique: «[nous] cherch[ons] tous des façons de vivre ensemble en paix», même en cas de désaccords fondamentaux.

Sur le plan éthique, le psychologue a finalement pris conscience du caractère manipulateur de son étude. Dans un épilogue publié après l'édition de 1984, il a présenté des excuses à propos de cette initiative: «Je n'avais aucun droit, même au nom de la science, de jouer à Dieu et d'empiéter jour et nuit sur leur vie quotidienne».

Bien que cet ouvrage n'apporte pas grand-chose à la science, il offre un voyage rare et «délirant» au cœur de la folie de non pas trois, mais quatre hommes, dans un asile. Il s'agit, à ce titre, d'un hommage inattendu à la folie humaine. Une folie qui a de quoi nous faire méditer sur nos propres convictions.

Car qui que nous soyons, du scientifique au malade mental, nous croyons tous que les idées des autres sont plus fausses ou plus empreintes de préjugés. De la même façon, nous estimons que ce à quoi nous croyons, ce que nous croyons et ce que nous croyons comme vrai repose sur des raisonnements et des observations «logiques». Mais la logique n'est pas universelle.

Nos convictions les plus profondes sont peut-être totalement fausses.

Vaughan Bell

Traduit par Micha Cziffra

photo: jesus, midiman/via Flickr CC License by

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