Société

À la recherche du lagopède, perdrix des neiges et animal totem

Temps de lecture : 11 min

Croiser cet animal aussi mystérieux qu'attrayant, cela se mérite. Il faut payer de sa personne et faire preuve de la plus grande des patiences.

Un couple de lagopèdes alpins, photographié en Norvège. | Jan Frode Haugseth via Wikimedia
Un couple de lagopèdes alpins, photographié en Norvège. | Jan Frode Haugseth via Wikimedia

La montagne, sauvage, est le miroir inversé d'une société vide de sens et aseptisée. C'est aussi un laboratoire. Le réchauffement climatique y est deux fois plus rapide que dans la plaine. Chaque jour, ses glaciers fondent et son écosystème se dérègle en silence.

Lièvre variable, lagopède, tétras-lyre, renoncule des glaciers, gypaète, libellule d'altitude: Camille Belsoeur a suivi la piste de ces êtres parfois invisibles, souvent méconnus, et leur a donné une voix dans son livre Un monde qui fondLe vivant de la montagne. Ils y racontent un monde en voie de disparition, mais aussi un vivant avec lequel l'être humain peut renouer s'il s'en donne les moyens. Nous en publions ici un extrait.

Sur le chemin de notre expédition naturaliste, nous avions, quelques heures plus tôt, débouché sur le col routier de Pierre-Carrée, qui surplombe de 200 mètres la station tout en béton de Flaine. Bertrand y avait arrêté son 4x4 sur le bas-côté et avait sorti de son coffre une antenne télémétrique qu'il avait pointée vers le cirque naturel face à nous. Il y a trois ans, Bertrand a équipé un lagopède d'une puce de géo-positionnement. Grâce à son émetteur, il peut aspirer l'historique des déplacements de l'oiseau depuis son dernier relevé.

Pour ça, il doit simplement capter la fréquence émise par la perdrix des neiges. «Ça y est, je l'entends. C'est “Chaudron”», sourit Bertrand. Chaudron, car une puce verte entoure l'appareil bagué à la patte du volatile et c'est le surnom du stade de l'équipe de football de Saint-Étienne, dont les joueurs portent le légendaire maillot vert.

«Chaudron est un mâle que je suis depuis trois ans. Je considère que c'est mon oiseau. Il m'a fait profiter de son histoire. C'est un oiseau très fidèle à son territoire. C'est le lagopède tel qu'on l'imaginait avant, avec quelques clichés: un oiseau qui ne bouge pas, très casanier. Cet hiver [2020], c'est très intéressant car on voit que le lagopède se réapproprie le domaine alpin, alors que les remontées mécaniques sont fermées à cause de la pandémie. Il a une activité totale, il reconquiert le territoire du domaine skiable où il ne s'aventurait pas trop les hivers précédents à cause des skieurs», poursuit le naturaliste.

Le lagopède alpin appartient à la famille des galliformes. Lors du dernier âge glaciaire, cette espèce boréale était répandue jusque dans les plaines d'Europe. Puis, le réchauffement du climat l'a repoussé progressivement vers le nord et en altitude. C'est ainsi que les Alpes et les Pyrénées sont devenues les bastions les plus méridionaux de toute l'aire de distribution actuelle du lagopède alpin.

«C'est dire l'immense intérêt que présente cette espèce, vertébré le plus “frigophile” de toute notre avifaune, fleuron de notre patrimoine sauvage dont l'intérêt bio-géographique et biologique est considérable», affirme, avec une certaine grandiloquence, Jacques Blondel, chercheur au CNRS, dans la préface d'une brochure consacrée au lagopède.

L'une des particularités du lagopède est sa mue régulière: il change trois fois par an de plumage avec une mue complète en été et deux mues partielles, au printemps et à l'automne. De début novembre à fin mars, le plumage du coq et de la poule est entièrement blanc à l'exception des plumes caudales de sa queue et, uniquement chez les mâles, des lores, l'espace compris entre la partie antérieure de l'œil et les narines chez les oiseaux. Ces variations de couleur lui permettent une parfaite homochromie avec son habitat, entre 1.800 et 3.000 mètres, là où la neige laisse place à un paysage minéral et vice-versa.

«Chez le lagopède, il y a le lien du couple. Un coq et une poule retournent sur le même territoire à la période nuptiale.»
Bertrand

À force d'observer le galliforme, Bertrand en sait plus que les fiches descriptives des espèces, toujours trop froides. Avec sa sensibilité, il dresse un autre portrait. «Chez le lagopède, il y a le lien du couple. Un coq et une poule retournent sur le même territoire à la période nuptiale, tant que le coq défend ce territoire. D'une année à l'autre, le coq et la poule se retrouvent. Mais ils se retrouvent pour le territoire, pas pour eux-mêmes.»

C'est une notion difficile à cerner que le territoire de l'oiseau. Avec nos yeux d'humains, on voit leurs ailes plus souvent dans le ciel que sur l'écorce terrestre. Pourtant, les volatiles, à quelques rares exceptions, sont des êtres qui passent la plus large partie de leur temps au sol, sur un perchoir naturel ou le bec contre terre, comme le lagopède, «un oiseau qui préfère se déplacer en piétant». Mais il faut savoir les observer.

Dans Habiter en oiseau, Vinciane Despret fouille la littérature ornithologique pour essayer de comprendre ce que signifie la notion de territoire pour ces créatures volantes. Au fil des pages, la philosophe déconstruit notre vision humaine d'un territoire influencée par la propriété.

L'une des découvertes de la chercheuse fait écho aux propos de Bertrand sur le lagopède. «Pour certains scientifiques, le rôle du territoire serait celui du rendez-vous. Si le couple n'a pas de territoire [...] la réunion du couple deviendrait totalement hasardeuse puisqu'ils n'auraient aucun lien pour se retrouver. En revanche, si la disposition du mâle le conduit à établir un territoire, chacun est sûr de retrouver l'autre quand le temps de construire son nid est arrivé.» Dans l'immensité des massifs montagneux, un territoire identifié permet donc aux lagopèdes, qui s'éparpillent pendant l'hiver, de se retrouver à la saison des amours.

Quelques jours après ma randonnée glaciaire dans le massif du Haut-Giffre, je suis allé rencontrer un neuro-éthologue dans son laboratoire sur le campus de l'université de Saint-Étienne. Frédéric Sebe a fait une découverte assez sombre au sujet du rapport au territoire des lagopèdes mâles. À chaque fin de printemps, ce chercheur en bioacoustique accompagne Bertrand pour le comptage des lagopèdes aux alentours de Flaine. Il pose des boîtes acoustiques pour opérer un comptage plus fiable que celui de l'oreille humaine. En analysant les données, un problème surprenant lui a sauté aux yeux.

«En étudiant nos relevés, on s'est rendu compte que 40% des mâles sont des mâles satellites qui n'ont pas de territoire. Avec mes boîtes, j'entends tous les jours les mêmes mâles sédentaires sur une zone donnée, et on entend aussi des mâles qui ne font que passer. On peut savoir comme ça que 40% des mâles ne sont pas avec une femelle sur un territoire délimité. C'est dramatique pour une espèce d'avoir une aussi forte proportion de mâles non-reproducteurs», soupire Frédéric, assis dans son étroit bureau où s'entassent une foule d'appareils électroniques et quelques bois de cerfs.

La population de plus en plus réduite de lagopèdes dans les Alpes, où l'on compterait seulement entre quelques centaines et quelques milliers d'individus, pousse les membres de l'espèce à privilégier leur propre survie à la reproduction.

En d'autres mots, ils concentrent le principal de leur énergie à chercher de la nourriture et à lutter contre le froid plutôt qu'à déployer des stratégies d'accouplement. Le seuil minimum viable de l'espèce a peut-être été enfoncé. Vinciane Despret émet l'hypothèse que si les territoires des oiseaux ne se jouxtent plus, faute d'être assez nombreux, l'espèce est en danger.

«Le fait de vivre ensemble synchronise les cycles de reproduction, les favorise [...]. Certaines espèces s'avèrent insauvables lorsqu'elles atteignent un seuil minimal. Ce que savent d'ailleurs ceux qui se chargent d'éradiquer les insectes dits nuisibles: il n'est pas nécessaire de les tuer tous, en deçà d'un certain seuil, les individus meurent de cause naturelle.»

Sur la piste du lagopède

Partir sur les traces du sauvage, c'est guetter des indices discrets, qui deviennent perceptibles à la condition de scruter le paysage avec les yeux de l'être vivant que l'on traque. Il faut faire preuve d'empathie. Comment alors surprendre le lagopède dans ses refuges? Il faut lire le terrain.

«Autour de Flaine, ce sont des zones qui respirent le lagopède. Si on est un tout petit peu naturaliste, ça saute aux yeux. J'emmène parfois des gens du domaine mais ils ne voient rien», déplore Bertrand en haussant les épaules. À la jumelle, il scrute les vastes barres rocheuses qui laissent émerger des traînées sans neige, entre 2.100 et 2.500 mètres d'altitude. Le lagopède navigue toute l'année aux étages alpin et subalpin. C'est l'un des seuls animaux de la faune à ne pas descendre d'un étage à l'arrivée de l'hiver.

«Quand je vais voir le lagopède dans la neige par -10 degrés, je me dis qu'ils sont chez eux. L'humain ne pourrait jamais faire ça. J'aime voir comment ils sont à l'aise dans cette nature hostile pour l'homme», confie Bertrand. En hiver, épeler le garde-manger de l'oiseau polaire est comme réciter un poème. Ce galliforme se nourrit de feuilles d'azalée naine, de dryades à huit pétales, d'airelles rouges, de raisins d'ours et de bourgeons de rhododendrons. Ces plantes rases et rêches prospèrent là où la neige ne tient pas et dans les recoins des parois rocheuses. C'est dans cet environnement austère qu'il faut guetter pour avoir une chance d'apercevoir la trace du lagopède.

Sous le froid soleil, nous gagnons en altitude à travers une forêt éparse de conifères nains –la limite haute des arbres oscille aux alentours des 2.200 mètres dans les Alpes. Sur une neige tapissée d'aiguilles, nous enchaînons les zigzags avec nos skis de randonnée. Les peluches anti-recul accrochées sous les spatules nous empêchent de glisser en arrière jusqu'à un certain degré de pente. Quand ça devient «dru dans l'pentu» comme disent les habitants de la Savoie, il faut enchaîner les virages pour continuer à grimper en sécurité. Bertrand s'arrête pour inspecter le pied d'un bosquet de pins cembro. Il y trouve des fèces de lièvre, qu'il glisse dans un flacon.

Son nouveau sujet d'étude est de définir à quel point le lièvre européen, qui peuple nos plaines, chasse en altitude le lièvre variable, occupant des montagnes. Le réchauffement climatique ouvre de nouveaux horizons au lièvre «marron». Un simple excrément, sur lequel on éviterait de mettre sa chaussure lors d'une randonnée, devient pour le pisteur un véritable sujet d'excitation.

Il n'y a pas plus grand bonheur que celui du zoologiste George Schaller, le compagnon de l'explorateur Peter Matthiessen dans Le Léopard des neiges, à la vue de son premier excrément de panthère dans les montagnes géantes de l'Himalaya. Après de vaines semaines de pistage, il observe le sentier «à l'endroit où il contourne une avancée de falaise pour redescendre dans la gorge suivante», et annonce: «Il devrait y avoir des laissées de léopard au tournant, c'est le genre d'endroit qui leur plaît et, en effet, en voilà une, resplendissant presque au milieu du passage, juste au-des- sous des pierres gravées du stupa. C'est quelque chose [...] d'être comblé à ce point par une merde!»

«Maintenant, il faut chercher une tache plus blanche que la neige.»
Bertrand

En pénétrant sur l'étage sommital du cirque de Flaine, l'œil de Bertrand se plisse et s'affine. Il connaît chaque planque de lagopède. Sur un petit col où je fais une pause pour uriner le trop-plein de thé du matin, il me taquine: «À l'endroit où tu pisses, j'ai vu un lagopède il y a quelques mois.» Nous remontons maintenant à tâtons vers un flanc de montagne découpé par des combes peu profondes. Bertrand ne parle plus, il murmure.

Nous louvoyons entre des bouquets de rhododendrons qui apparaissent à mesure que les abris au vent se raréfient. Soudain, le naturaliste se courbe. Il aperçoit des traces dans la neige. En canard, elles remontent vers le bord d'une dépression qui marque le terrain. Après une rapide inspection à la jumelle, il souffle: «Ce sont les traces d'un lagopède.» Pliés en deux sur nos skis, nous suivons les empreintes le plus silencieusement possible.

«Maintenant, il faut chercher une tache plus blanche que la neige.» Il est le premier à le voir. À 15 mètres, un lagopède se promène nonchalamment sur une écaille rocheuse d'où dépassent des tiges de rhododendrons. En arrière-plan, un télésiège. En coupant en hors-piste, nous avons fait un arc de cercle pour rejoindre le haut de la station. «Le lagopède est chez lui ici et il se maintient coûte que coûte, malgré la présence de l'homme. Il est dans un milieu de misère sous le télésiège», se désole Bertrand.

Le lagopède qui piète devant nous est un mâle. Mais, il ne s'agit pas de Chaudron. Engoncé dans l'épaisse doudoune qu'il a enfilée pour mieux supporter le froid pendant cette première phase d'observation, Bertrand sort son antenne télémétrique. L'onde radio émise par la bague de Chaudron indique que le volatile est proche mais le signal régulier n'indique aucune position, seulement une proximité avec l'animal. Nous tournons en rond avec nos skis à la recherche de l'animal magique sur le dévers du cirque.

Nous sommes proches du haut de l'amphithéâtre de rocaille. Je grimperais bien les quelque cent ou deux cents mètres de dénivelé nous séparant du haut de la muraille naturelle pour gagner un horizon, mais Bertrand le sait grâce à son antenne, Chaudron n'est pas là-haut et le soir approche. Il faut continuer nos recherches dans le petit périmètre qui nous entoure. Nous sommes depuis cinq heures skis au pied et, quelques minutes plus tôt, une petite plaque de neige à l'abri du vent a manqué de se décrocher sous nos spatules.

«Ce qui est exigeant et fascinant dans le pistage, c'est son absolue absence de spectaculaire. Pister le fauve ici, c'est chercher un poil de panthère dans une vallée glaciaire», avertit le philosophe Baptiste Morizot, parti à la recherche d'une panthère des neiges qui aimante tous les pisteurs dans les massifs léchant le ciel à cheval entre le Népal et le Tibet. Mais notre animal totem à nous, c'est le lagopède. Mal connu, très souvent ignoré, son mystère renforce son attrait.

Je comprends pourquoi Bertrand est réticent à partager «ses» lagopèdes. Sa voix grave me sort de mes pensées. «Nous avons déjà exploré ces roches et le signal me dit pourtant qu'il est quelque part ici», grommelle-t-il. Un peu las, nous grimpons une petite éminence caillouteuse sur laquelle râpent les semelles de nos skis. Un cri guttural brise le silence du soir.

Chaudron vient de s'envoler devant nous. «Merde quel con, je l'ai dérangé. Pourquoi je n'ai pas compris qu'il était là!», s'emporte Bertrand. Le paysage s'anime. Le lagopède a rejoint deux de ses congénères sur un monticule riche en rhododendrons. «C'est une poule et un coq, regarde ils se font une loge dans la neige.»

Les deux lagopèdes creusent un trou dans le sol glacé et s'y glissent prestement. Seul le lore noir du mâle dénote maintenant avec le blanc immaculé de la montagne. À quelques mètres de distance, Chaudron picore. Nous rampons dans la neige pour bénéficier d'un bon observatoire et, affamés, nous sortons de nos poches des barres de céréales congelées. Un apport en calories utile dans un froid glacial.

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