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Royaume-Uni: L’entente bipartisane est-elle possible?

Anne Applebaum, mis à jour le 10.06.2010 à 17 h 47

Inédite, la coalition britannique actuelle a valeur de test pour le reste du monde.

Pendant la dernière campagne électorale britannique, quelqu'un a demandé à David Cameron –alors leader du Parti conservateur, aujourd'hui Premier ministre– de citer sa blague préférée. Cameron avait accepté, répondant simplement: «Nick Clegg». Durant cette même campagne électorale, Nick Clegg –alors leader du Parti libéral-démocrate, aujourd'hui Vice-Premier ministre– avait accusé David Cameron de faire preuve d'une «arrogance à couper le souffle». «Dans ce pays, on n'hérite pas du pouvoir, il faut le gagner par soi-même», avait-il déclaré. Une référence plus qu'évidente à l'origine sociale de son adversaire.

Pas une simple coalition: un bouleversement culturel

Mais ces piques n'avaient rien de bien méchant; l'histoire politique britannique en compte nombre d'autrement plus cruelles. Citons Winston Churchill, qui a un jour décrit son adversaire, Clement Attlee, en ces termes: «C'est un homme modeste, et il a toutes les raisons de l'être.» Il lui est également arrivé de le qualifier de «mouton déguisé en mouton». Cette dernière thématique a, plus tard, inspiré à un homme politique travailliste une remarque restée tristement célèbre: pour justifier son refus de répondre à l'attaque d'un adversaire, il l'avait comparé à «l'assaut d'un mouton mort». Mais la méchanceté n'a jamais été cantonnée aux affrontements entre partis. Lorsqu'on lui a demandé pourquoi Mme Thatcher l'appréciait si peu, Edward Heath (son prédécesseur à la tête du Parti conservateur) s'était contenté de hausser les épaules, et de répondre: «Je ne suis pas médecin.»

Drôles ou pas, les insultes sont un élément central de la vie politique britannique, et ce pour une simple: dans ce pays, le gouvernement et l'opposition se regardent en chiens de faïence dans la Chambre des communes, et lorsque l'un de leurs adversaires a la parole, les députés de l'autre camp ne se gênent pas pour le huer. L'esprit de parti des Américains (qu'il s'agisse de Nancy Pelosi ou de Sarah Palin) n'en est qu'une pâle imitation. Ce qui explique la fascination pour cette étrange coalition (Cameron/Clegg, conservateurs/libéraux démocrates, parti plutôt à droite/parti plutôt à gauche): après trois semaines d'observation, force est d'affirmer que cette coalition n'est pas un simple gouvernement; c'est un véritable bouleversement culturel.

Clegg et Cameron, unis dans l'humour

Les deux hommes s'adaptent à cette nouvelle situation avec une facilité déconcertante. Et ce sans doute parce qu'ils ont suivi la même éducation (scolarité dans un internat, puis Oxford/Cambridge), parce qu'ils cultivent la même distanciation ironique, qu'ils ont le même sens de l'humour. Pour preuve, leur première conférence de presse commune: après que Cameron a humblement reconnu avoir fait une blague aux dépends Nick Clegg, ce dernier fit mine de prendre la mouche, et s'éloigna de quelques pas. Singeant le désespoir, Cameron l'implora d'un mélodramatique «Reviens!», et les nuages noirs de la discorde s'éloignèrent bien vite.

Mais cette assurance est loin d'être partagée par tous. Richard Littlejohn, l'éditorialiste du Daily Mail, qui, sur l'échiquier politique, occupe ce petit espace confortable qu'on trouve entre la droite et l'extrême-droite, en a perdu le nord: dans un récent papier, il a à la fois dénigré Cameron («[il] part du principe qu'une fois arrivé au pouvoir, il vaut mieux trahir sans attendre»), rendu hommage à la réforme du système de santé prévue par le nouveau gouvernement, tout en affirmant qu'elle échouera («Je ne veux pas jouer les rabat-joie, mais...»). Pendant ce temps, Polly Toynbee, qui occupe peu ou prou le même espace à gauche, a violemment critiqué le projet de réduction du déficit élaboré par la nouvelle coalitionle déficit de la Grande-Bretagne est le plus important d'Europe, dépassant même celui de la Grèce– tout en s'en prenant à la politique du Parti travailliste, qui souhaite... lui aussi réduire le déficit.

A qui s'en prendre? Et qui défendre? Difficile de prendre parti dans ses chroniques lorsque les lignes des partis sont en train d'être redéfinies; plus difficile encore d'être un homme ou une femme politique de conviction. Certains conservateurs ont décidé de faire de la politique pour lutter contre l'intégration européenne. Certains libéraux démocrates se sont lancés en politique pour soutenir cette même intégration. Tous doivent faire face à ce dilemme moral et bien réel: rester fidèle à ses principes, et réduire à néant les chances de son parti nouvellement élu... ou se contenter d'un compromis. Et dorénavant, chaque nouvelle crise politique, chaque nouvelle prise de décision majeure les confronteront à ce dilemme.

L'affaire David Laws

D'ores et déjà l'actualité nous fournit un aperçu des problèmes à venir. Samedi 29 mai, David Laws, secrétaire d'Etat au Trésor et figure importante du Parti libéral démocrate, a dû démissionner: il s'était fait rembourser le loyer d'une chambre qu'il louait dans la maison de son compagnon. Au-delà de l'habituel concert de cris réjouis et horrifiés, cette nouvelle a soulevé une question des plus urgentes: Laws peut-il seulement être remplacé? Existe-t-il un autre spécialiste des questions économiques adepte de la réduction du déficit chez les libéraux démocrates? Les conservateurs semblaient décidés à accepter Laws, mais rien ne permet d'affirmer qu'ils accepteront son remplaçant. Les libéraux démocrates semblaient prêts à accepter les coupes budgétaires préconisées par Laws, mais rien ne permet d'affirmer qu'ils les accepteront si ces dernières portent la marque des Tories... Je ne peux pas vous dire comment tout cela va finir, car je l'ignore moi-même.

Une situation riche en rebondissements, donc, qui durera tant que cette coalition continuera d'exister, et qui s'avère chaque jour un peu plus intéressante. Le cas de figure n'est pas commun: la réussite de ce gouvernement ne dépendra pas seulement des calculs politiques habituels; il faudra également faire avec la nature humaine. Et cette expérience sera riche d'enseignements pour nous tous. Si le succès est au rendez-vous, si la coalition dure, qu'elle s'attaque à la crise financière, réforme l'éducation et le système de santé, met en place une politique étrangère cohérente, alors nous saurons qu'il est bel et bien possible de transformer l'amère rivalité partisane d'hier en entente bipartisane sans détruire son parti et perdre son âme pour autant. Et si la coalition échoue... eh bien, nous pourrons en conclure qu'il est peut-être impossible d'en finir avec la politique partisane.

Anne Applebaum

Traduit par Jean-Clément Nau

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Photo: Le Premier Ministre Cameron et le Premier Ministre adjoint Clegg tiennent leur première conférence de presse à Londres. REUTERS/Pool New

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