Culture

Boulez, toujours contemporain

Christian Delage, mis à jour le 07.06.2010 à 16 h 26

Pierre Boulez revisite le siècle passé et célèbre la jeune génération.

Pierre Boulez, âgé aujourd'hui de 85 ans, avance d'un pas un peu lent, traverse un orchestre très fourni, presque à l'étroit sur la scène pourtant large de Pleyel, salue rapidement, comme à son habitude, la salle qui l'applaudit chaleureusement et, sans attendre, se place face aux musiciens pour les diriger. Comment va-t-il? Pour ceux qui le suivent depuis longtemps, une certaine familiarité s'est installée avec le créateur de l'Ircam, tout comme avec les musiciens de l'Ensemble intercontemporain. Sa manière de diriger, toujours aussi précise et directive, semble cependant laisser les interprètes s'approprier l'œuvre qu'ils jouent.

Cette proximité entre spectateurs et musiciens s'est nouée dans la salle de l'Ircam, au Centre Pompidou, dans les années 1980, quand le public n'était guère nombreux, ce qui permettait de faire des concerts qui s'y déroulaient des ateliers volontiers pédagogiques, où les œuvres étaient présentées avant que d'être interprétées. C'est ainsi que Boulez, en croisant ses qualités de compositeur, de directeur d'orchestre et de pédagogue, a permis à la musique dite «contemporaine», de trouver une place dans le paysage musical français et de connaître, progressivement, le succès public.

Il faudrait aussi mentionner les cours qu'il a professés au Collège de France pour bien comprendre que la légitimation de ses choix d'écriture musicale provient également des lectures qu'il a proposées de l'histoire de la musique.

Dans la brève anthologie de la première soirée de Pleyel («Un certain parcours»), le 27 mai dernier, il a ainsi choisi Messiaen (dont il fut l'élève en classe d'harmonie au Conservatoire de Paris), Bartók, les trois Viennois (Schoenberg, Berg, Webern) et Debussy. L'occasion ne s'y prêtait pas, mais il aurait pu ajouter deux autres compositeurs qui tiennent une place importante dans son panthéon, et qui ont contribué à le rendre célèbre en tant que chef d'orchestre, Wagner et Mahler.

Le Ring monté avec Patrice Chéreau à Bayreuth en 1976 fut d'abord copieusement sifflé avant d'être acclamé au fil des années. Pour Boulez, c'est dans cette «éducation» du public qu'il voit son rôle le plus politique, comme il l'explique à Maurice Ulrich:

Ce que je veux dire, c'est que c'est facile de défiler dans la rue avec un petit drapeau et que diriger le New York Philharmonic, c'est autre chose, au point de vue sociologique, ça je vous le garantis. Il faut s'engager pour faire ça et lutter contre une classe sociale. [...] Quand on a fait les concerts à prix unique, on a vu venir des gens qui ne venaient jamais au concert auparavant. Ça, c'est un combat que je peux mener en connaissance de cause.

La deuxième soirée, le 28 mai, était consacrée à la génération de Boulez (Berio, Donatoni, Stockhausen, Kurtag), avec l'«Anniversary» composé par son aîné Elliot Carter pour ses noces d'or, puis aux jeunes compositeurs, Marc-André Dalbavie (né en 1961), Jean-Baptiste Robin (1976) et Helen Grime (1981).

Il est évidemment difficile de juger l'héritage de Boulez à travers ces trois seuls musiciens, mais ce qui frappe, de prime abord, c'est que ces œuvres sont purement acoustiques. Le temps de la machine 4X semble bien loin, alors que c'est précisément ce processeur numérique qui avait permis la création d'une des œuvres majeures de Boulez, le «Répons», en 1981, à Donaueschingen. L'autre caractéristique de ces courts morceaux est un certain lyrisme de la composition, qui marque sans doute une éducation musicale où l'oreille, très tôt habituée à l'atonalité, a facilité l'expression d'un style moins emprunt de sécheresse et d'expérimentation que par le passé.

Dans son compte rendu de ce double concert, Renaud Machart s'en prend longuement aux reproches faits par Boulez à la salle Pleyel, qui, par sa disposition frontale, n'a pas permis de créer l'œuvre de Dalbavie dans la spatialisation qu'elle requiert. Rappelons que le directeur de la Pleyel n'est autre que Laurent Bayle, l'ancien responsable que Boulez avait nommé à la tête de l'Ircam.

Ce n'est donc pas l'équipe actuelle qui était visée, mais le retard — qui sera bientôt comblé à la Cité de la musique — pris dans la construction d'une salle adaptée. C'est dès les débuts de l'Ircam que le concept d'une répartition spatiale de la présence des musiciens et de leurs instruments avait été exploré, aboutissant le 13 octobre 1978 à l'ouverture d'un «espace de projection», salle expérimentale servant à la fois de laboratoire et de lieu de concert. Aujourd'hui encore, cette question constitue l'un des domaines de recherche privilégiés de l'Institut.

Quant à la seconde critique de Renaud Machart, elle porte sur les trois musiciens eux-mêmes: la pièce de Dalbavie est qualifiée de «cosmétique et creuse», et celles de Robin et Grime de «sinistre esthétique d'avant-garde "fin de siècle"». S'en prendrait-on aux disciples, alors que le maître est désormais intouchable? Ces œuvres sont toutes des créations. Par le passé, dans le relatif isolement de leur surgissement, elles ont souvent été soumises à des jugements de valeur émanant des seuls spécialistes. Elles trouvent aujourd'hui dans les concerts, qui sont leur forme privilégiée de diffusion, une évaluation de leur intérêt par un public dont la sensibilité s'appuie sur une connaissance culturelle du monde de la musique contemporaine et qui a su, à Pleyel, distinguer le bon grain (Robin) de l'ivraie (Grime).

Christian Delage

Pierre Boulez en 1996. REUTERS

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