Santé

Pour rester un bien commun, l'accès à la santé doit être plus égalitaire

Temps de lecture : 8 min

Que pouvons-nous faire, collectivement, pour atténuer ces inégalités qui pèsent à l'échelle locale et mondiale? Voici quelques pistes de réflexion.

Il aura fallu une pandémie sans précédent depuis un siècle pour que l'opinion publique prenne véritablement conscience du scandale des inégalités sociales en santé. | Mat Napo via Unsplash
Il aura fallu une pandémie sans précédent depuis un siècle pour que l'opinion publique prenne véritablement conscience du scandale des inégalités sociales en santé. | Mat Napo via Unsplash

La pandémie de Covid-19 a mis sur le devant de la scène des questions soulevées de longue date par de nombreux organismes et associations sanitaires et humanitaires.

Il aura fallu une pandémie sans précédent depuis un siècle, 6 millions de décès rapportés en moins de deux ans (entre 14,1 et 23,6 millions selon The Economist), et le constat de disparités dans l'accès aux vaccins, pour que l'opinion publique prenne véritablement conscience du scandale des inégalités sociales en santé que ce soit à l'échelle locale ou à l'échelle mondiale.

Aujourd'hui, face aux menaces sanitaires et climatiques qui pèsent sur nous, nous ne pourrons plus jamais fermer les yeux sur ces inégalités car la santé est et doit rester un bien commun, dont les organismes mondiaux et les gouvernements doivent être les garants.

Il nous semble ici important de rappeler les principes énoncées par l'OMS dans le préambule de sa constitution:

  • «La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d'infirmité.
  • La possession du meilleur état de santé qu'il est capable d'atteindre constitue l'un des droits fondamentaux de tout être humain, quelles que soit sa race, sa religion, ses opinions politiques, sa condition économique ou sociale.
  • La santé de tous les peuples est une condition fondamentale de la paix du monde et de la sécurité; elle dépend de la coopération la plus étroite des individus et des États.
  • Les résultats atteints par chaque État dans l'amélioration et la protection de la santé sont précieux pour tous.
  • L'inégalité des divers pays en ce qui concerne l'amélioration de la santé et la lutte contre les maladies, en particulier les maladies transmissibles, est un péril pour tous.
  • Le développement sain de l'enfant est d'une importance fondamentale; l'aptitude à vivre en harmonie avec un milieu en pleine transformation est essentielle à ce développement.
  • L'admission de tous les peuples au bénéfice des connaissances acquises par les sciences médicales, psychologiques et apparentées est essentielle pour atteindre le plus haut degré de santé.
  • Une opinion publique éclairée et une coopération active de la part du public sont d'une importance capitale pour l'amélioration de la santé des populations.
  • Les gouvernements ont la responsabilité de la santé de leurs peuples; ils ne peuvent y faire face qu'en prenant les mesures sanitaires et sociales appropriées.»

Aujourd'hui, il est malheureusement clair que ces préceptes ne sont pas respectés tant au niveau national qu'au niveau mondial.

Prenons l'exemple des vaccins contre le Covid-19. En France, les personnes non-vaccinées le sont pour différentes raisons, parfois enchâssées les unes dans les autres mais il est évident que toutes ne sont pas frontalement anti-vaccins. L'étude EPICOV montre en effet que la vaccination contre le Covid est un miroir grossissant des inégalités sociales en France. Les personnes non vaccinées sont souvent des personnes relativement pauvres et précarisées, peu diplômées et éloignées du soin et qui manifestent parfois une méfiance à l'égard du gouvernement. Ainsi, parmi les 10% les plus pauvres de la population française, seuls 54,8% étaient vaccinés en juillet 2021, contre 87,6% des personnes appartenant aux 10% les plus riches.

Cela pose la question de l'information en santé, une information qui devrait être politiquement neutre ainsi que de l'échec des politiques «d'aller vers» les populations fragilisées et marginalisées –les réfugiés notamment.

Au niveau mondial, les inégalités sont, elles-aussi, criantes. Sur le continent africain, 80% de la population n'a toujours pas reçu une seule dose. Et seules 13% des personnes vivant dans des pays à faible revenu présentaient un schéma vaccinal complet à la fin de l'année dernière. En cause: les coûts à l'achat, l'absence de chaînes de production et de compétences locales formées ainsi qu'un défaut d'information et parfois une défiance à l'égard de ce qui vient de l'Occident.

Le fait est que ces inégalités existent aujourd'hui tant dans la prévention, le dépistage que dans la vaccination et les traitements. Que pouvons-nous faire, collectivement, pour les atténuer? Nous allons y venir.

Égalité d'accès à l'information

Avant tout, il convient de souligner l'existence d'inégalités majeures en matière d'accès à une information médicale fiable et pédagogique, qui permet de lutter non seulement contre certaines formes d'ignorance mais également contre la désinformation aux conséquences mortifères. Aujourd'hui, l'information médicale et sanitaire est pensée pour des personnes valides, parlant une langue nationale, sachant lire et disposant d'outils numériques ou d'un accès à la presse. En outre, lorsqu'elle émane de gouvernements, elle est l'objet d'une certaine défiance qui semble légitime et ce même dans des pays démocratiques comme la France où la population a pu être échaudée par les boniments de mars 2020 autour des masques ou encore ceux sur la transmission par aérosols.

Il semble aujourd'hui nécessaire d'accroître la culture en santé à travers une information médicale scientifiquement solide, politiquement neutre et exempte de l'influence de lobbys et accessible à tous, c'est-à-dire gratuite, traduite dans les langues vernaculaires ainsi qu'en langue des signes pour la communauté sourde et disponible sur de multiples supports médiatiques.

En découle une attention qui devrait être portée mondialement à la prévention en santé à travers l'hygiène, l'alimentation, la promotion de l'activité physique et de la santé mentale, le travail, les accidents de la voie publique, les addictions, et bien sûr, l'accès libre et abordable à des outils tels que les masques et les préservatifs masculins et féminins. On pensera aussi aux médicaments non contrefaits à prendre en prophylaxie tels que les antipaludiques, les anticorps monoclonaux destinés aux personnes immunodéprimées pendant la pandémie de Covid-19, à la PrEP contre le VIH. Ces deux derniers souffrent de prescriptions encore trop limitées au sein de la population qui pourrait en profiter. Sans oublier la contraception.

Égalité d'accès à la vaccination

De la prévention, on passe logiquement à la vaccination. Nous l'avons dit, la pandémie de Covid-19 a exposé au grand jour les inégalités en matière de vaccination. La levée des brevets est certes un préalable en temps de pandémie, mais suffirait-elle à gommer ces inégalités en limitant les coûts à la vente dans les pays les plus pauvres? Elle ne résoudrait pas intégralement le problème.

Afin de combler plus largement les inégalités d'accès aux vaccins et notamment à ceux qui utilisent une technologie nouvelle et pointue comme les vaccins à ARN-m, il est crucial que s'opèrent des transferts de compétences et de technologies permettant des productions locales. La bonne nouvelle du mois de février est que ce changement de paradigme est en marche. Alors qu'actuellement, 1% seulement des vaccins utilisés en Afrique sont produits sur ce continent de 1,3 milliard d'habitants, l'OMS a annoncé le 18 février dernier que l'Afrique du Sud, l'Égypte, le Kenya, le Nigeria, le Sénégal et la Tunisie avaient été retenus pour fabriquer des vaccins à ARN-m et les fournir au continent africain.

Les nouvelles unités de production en Afrique, destinées tout d'abord à lutter contre le Covid-19, pourront fabriquer d'autres vaccins et produits, tels que l'insuline pour traiter le diabète, des médicaments contre le cancer et, potentiellement, des vaccins contre des maladies comme le paludisme, la tuberculose et le VIH.

Égalité d'accès au dépistage

Nous en venons à la question du diagnostic. La pandémie de Covid-19 a mis en avant l'importance de disposer de tests PCR et antigéniques pour permettre aux personnes infectées et contagieuses de s'isoler afin de limiter la propagation du virus ou de recevoir en temps utile les traitements dont elles peuvent bénéficier.

Tous les ans depuis 2018, afin de remédier au manque d'accès aux tests et aux services de dépistage dans plusieurs pays, l'OMS publie une liste des produits diagnostiques essentiels, répertoriant les produits de diagnostic in vitro (DIV) recommandés qu'il faut avoir à disposition sur les lieux de soins et dans les laboratoires de tous les pays pour pouvoir poser sans retard des diagnostics d'importance vitale.

À l'échelle mondiale, les inégalités d'accès au dépistage sont criantes. Et, on ne saurait évidemment prescrire de traitement curatif sans outils diagnostiques performants. Combien de maladies curables lorsqu'elles sont dépistées à temps causent nombre de décès dans les pays à faible revenu? Prenons l'exemple du lymphome de Hodgkin: lorsqu'il est dépisté tôt et soigné en conséquence, l'espérance de vie des malades est presque similaire à celle de la population générale. Mais il est mortel s'il n'est pas diagnostiqué et traité. Le problème est que les pays pauvres manquent cruellement d'anatomopathologistes pour faire le diagnostic de ce cancer.

Évidemment, il en va de même pour de nombreux cancers, comme le cancer du col de l'utérus chez la femme ou du testicule chez l'homme, mais aussi pour de très nombreuses maladies mortelles allant du diabète insulino-dépendant au VIH qui, diagnostiquées et soignées, deviennent des maladies chroniques n'altérant pas ou peu l'espérance de vie sous nos contrées.

Égalité d'accès aux médicaments

Du dépistage, passons aux médicaments. L'OMS a également développé une liste de médicaments essentiels révisée tous les deux ans. Il s'agit des médicaments qui doivent être disponibles en permanence dans un système de santé qui fonctionne bien, sous une forme galénique appropriée, avec une qualité garantie et à un prix abordable au niveau individuel comme pour la communauté. 591 médicaments et 124 thérapeutiques sont aujourd'hui recensés dans cette liste. Celle-ci, datant de 2019, n'inclut pas les traitements relatifs au Covid-19.

Aujourd'hui, il est évident que tous les produits listés ne sont pas uniformément disponibles à travers le monde. Là encore, levée des brevets, recours aux génériques et transferts de compétences et de technologies sont essentiels pour combler les inégalités. La mise en place d'une couverture universelle santé partout dans le monde, la création de forfaits ou le développement de prix adaptés par les entreprises de la pharma peuvent aussi contribuer à gommer les différences. Il y a des initiatives intéressantes dans ce domaine y compris avec des firmes connues comme plutôt agressives sur le plan de leur recherche de retour sur leurs investissements.

Ainsi Novartis a lancé son «bouquet» de 15 médicaments essentiels vendus 1 dollar par patient et par mois au sein même d'une entreprise dont le modèle économique reste capitalistique, et non à titre philanthropique. L'antiviral sofosbuvir de Gilead dans le traitement de l'hépatite C a été négocié avec les gouvernements à des prix différenciés selon le niveau de revenu des pays, par exemple à 99% de réduction en Égypte.

Enfin, nous ne devons pas oublier le poids idéologique qui pèse sur certains traitements (contraception, avortement, fin de vie, antalgiques, traitements hormonaux, etc.). Sur ce point, les moyens ne peuvent pas tout, sauf s'ils sont consacrés à l'information et à la lutte contre les idées reçues, la stigmatisation et au soutien du combat des activistes pour les biens communs.

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