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Ah bon, Twitter c'est public?

Vincent Glad, mis à jour le 20.09.2010 à 18 h 33

Le réseau social crée une zone grise entre parole publique et parole privée.

Chez Twitter, on ne pense pas seulement qu'on a changé le monde, on pense carrément qu'on l'a amélioré. «Twitter ce n'est pas le triomphe de la technologie. C'est le triomphe de l'humanité», déclare Biz Stone, le co-fondateur du réseau social. À l'appui de sa démonstration, il cite l'éternel exemple des émeutes en Iran en 2009 où la résistance s'est organisée sur le site de micro-blogging. «Twitter est un réseau d'information en temps réél propulsé par des gens du monde entier qui racontent ce qu'il se passe et partagent les infos», poursuit Biz Stone.

Cette vision de Twitter n'est pas fausse, elle est juste idéalisée et complètement tronquée. La part de journalisme citoyen est en fait infime et se résume à la couverture de quelques grands événements: émeutes en Iran, crash de l'Hudson River, attentats de Bombay... Quand il n'y a pas d'actu chaude, c'est à dire 95% du temps, que fait Twitter? Il s'ennuie, tout simplement. Et c'est peut-être dans ces longs moments de vide que se joue la vraie révolution de la communication.

Pour occuper le vide, la «twittosphère» s'est structurée selon le schéma d'organisation humaine le plus propre à gérer l'ennui, celui d'une salle de cours de collège. Quand l'actualité fait défaut, un puissant bruit de fond se met en place, les blagues fusent (le «LOL»), les boulettes de papier volent (les «tweet-clashs») et Twitter est plongé dans un grand chaos créatif. Sachant qu'il y a encore moins d'actu qui intéresse Twitter que de fulgurances dans un cours de math de 4e, le bordel est permanent et il est en fait consubstantiel à Twitter. Et il s'impose à tout le monde: journalistes, politiques, peoples...

Gamineries et chamailleries

On retrouve sur le réseau la séparation fondamentale au collège entre le fond et le devant de la salle. Bien calés du côté du radiateur, on retrouve les partisans d'une twittosphère régressive, adeptes du «LOL» ou de l'exhibitionnisme sentimental. Près du professeur, on trouve la twittosphère sérieuse qui utilise le réseau social comme un outil de partage de veille ou de «personal branding» pour mettre en valeur ses activités professionnelles. Les seconds sont en général troublés par les gamineries des premiers qui leur envoient, en représailles, des boulettes de LOL. Au final, tout le monde rigole ou se chamaille. Et l'Iran, n'en déplaise à Biz Stone, passe au second plan.

Twitter est capable de générer son propre récit, sa propre sous-culture. Un nouvel inscrit sur le réseau de micro-blogging —même s'il ne souhaite que discuter avec ses amis– finit en général par parler le langage propre du réseau (à base de «fail», «#FF», «twittos», «WTF» et autres termes incompréhensibles pour le profane) et par aduler ou moquer les micro-stars du réseau. On peut se dire qu'il n'y a rien de neuf. Cela ressemble finalement aux forums web, où la promiscuité crée son propre récit, ses gloires, ses drames voire ses amours. Sauf que Twitter est un forum à ciel ouvert et à la capacité d'expansion infinie. Comme s'il n'y avait plus qu'un seul forum et qu'il était si puissant que chaque tweet à sensation pouvait légitimement faire l'objet d'un article dans la presse.

Les médias adorent les tweets

Les journalistes des sites d'info reprennent d'ailleurs de plus en plus les tweets dans leurs articles, utilisant le réseau comme un micro-trottoir du web (exemples ici ou ici). Les médias n'avaient pas l'habitude de reprendre des extraits de forums comme un témoignage de ce qui se dit sur Internet. Pourquoi alors reprendre sans cesse Twitter, qui est encore moins représentatif de la population française? Il y a d'abord un miroir déformant: la plupart des journalistes web ont un compte Twitter et fréquentent peu les forums, donc ils reprennent tout simplement ce qu'ils voient. Il y a ensuite le cliché qui veut que Twitter soit LE réseau social d'information, donc les journalistes estiment qu'ils peuvent s'approprier les tweets (on cite un tweet comme on cite un confrère).

C'est ainsi que plusieurs médias ont annoncé qu'il y avait eu mardi 8 juin une «rumeur» sur la mort de l'ex-animateur Bernard Montiel. Mais de rumeur, il n'y a en fait jamais eu. Juste une blague Twitter postée sur un compte anonyme qui balance des blagues toute la journée. Personne d'ailleurs ne croit à l'information. Mais comme de nombreux internautes «retweetent» pour plaisanter et que quelques autres vont aller modifier la fiche Wikipedia, Voici.fr décide d'appeler Bernard Montiel pour vérifier qu'il est encore en vie. Un grand moment d'absurdité: «Ah bon? On a annoncé ma mort sur Internet? Ah non, je suis bien en vie.» Twitter étant devenu le forum universel, la moindre blague postée mérite dorénavant son démenti.

Mais les internautes demandent parfois à ce que leur tweets ne soient pas cités dans un article (et j'ai dû demander son autorisation à l'auteur du canular Bernard Montiel), chose qu'un blogueur n'oserait jamais demander. Signe que le statut de publication n'est pas le même, alors que les deux sont pourtant en public.

Député Tardy, au tableau!

Chaque tweet repris dans les médias est forcément sorti de son contexte, comme un blagueur du fond de classe appelé au tableau par le professeur pour répéter sa blague devant tout le monde. Forcément, la blague tombe à plat puisqu'elle est hors contexte, en dehors du bruit de fond qui donnait à la blague tout son sens. Pour exemple, prenons cette saillie du député UMP Lionel Tardy qui a «live-tweeté» l'Eurovision samedi 29 mai:

http://twitter.com/deputetardy/status/15000028677

Vu de Twitter, ce soir-là, le député est parfaitement dans le ton, à une heure où tout le monde y va de sa petite blague dans la classe en bordel. Maintenant, imaginons qu'un député socialiste lise ce tweet à la tribune de l'Assemblée et explique que la majorité est plus occupée à dire «mdr» (mort de rire) au sujet du jury estonien de l'Eurovision que de s'occuper des conséquences de la crise. L'effet est assuré et l'UMP aura bien du mal à se défendre.

C'est l'effet «tableau»: un tweet ne se comprend que dans son contexte, au milieu d'une production de culture qui s'est perdue depuis dans les méandres de l'Internet, comme se perdent instantanément toutes les blagues d'une classe dissipée.

Twitter et le 15e degré

Un journaliste du site Médiapart a dénoncé avec virulence le dérapage de Twitter avec la blague récurrente «vraiment PD» qu'il juge homophobe. L'expression a fait florès sur le réseau depuis le succès d'une vidéo au 15e degré qui balançait ce genre de phrases: «être abonné à Libé et faire les mots fléchés, ça c'est vraiment PD». Le journaliste Médiapart relève une série de tweets qui lui paraissent choquants (chose intéressante: ils sont anonymisés). Il a à la fois raison et tort de les dénoncer: ces tweets pris isolément sont incontestablement choquants; mais dans leur contexte de publication, au milieu d'une communauté qui savait qu'il s'agissait de 15e degré, ils étaient globalement inoffensifs. Cette affaire pose une vraie question: peut-on blaguer sur tout dans la joyeuse ambiance libertaire de Twitter sans prendre en considération le fait que ses tweets peuvent avoir une inattendue postérité et par exemple choquer une communauté?

Pour reprendre une métaphore papale, sur Facebook, on parle uniquement urbi (à la ville) donc à ses amis. Sur Twitter, on a l'impression de parler urbi dans l'effervescence propre au réseau mais en fait, on parle urbi et orbi (à la ville et au monde). Dans l'idéal, chaque tweet devrait être universel et pouvoir être assumé en toutes circonstances pendant les longues années de son archivage sur Google. Mais comment demander l'universalité dans un réseau social limité à 140 signes, où les statuts sont souvent pensés et postés en quelques secondes et où la majorité de la production est une réponse à d'autres utilisateurs?

Plus de vitre blindée entre public et privé

Twitter révèle forcément les failles humaines. Les personnages publics qui tweetent (pour l'instant, essentiellement des politiques, des peoples ou des journalistes) deviennent beaucoup plus vulnérables, infiniment plus humains, plongés dans une régressive cour de récré qui prend les atours rassurants d'une discussion entre amis. Il n'y a plus de vitre blindée entre un personnage public et son personnage privé. Le «off» est en voie de disparition et il deviendra de plus en plus normal de voir un député mort de rire devant l'Eurovision.

Sur Twitter, c'est bien le «moi» réfléchi qui parle, mais le «surmoi» de la communauté est souvent plus fort. Quand on batifole dans un espace entre le privé et le public, on espère toujours au fond de soi que cela restera dans le cercle privé. L'humain n'est pas encore tout à fait programmé pour parler en même temps à ses amis et au monde. Bienvenue dans un nouvel espace public, une zone grise située à l'exacte intersection entre la parole publique et la parole privée. Reste à y définir des règles. Ou pas.

Vincent Glad

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Photo: The Birds, edu_fon, Flickr CC licence by

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