Monde

L'armée israélienne est incompétente! (MàJ)

Fred Kaplan, mis à jour le 05.06.2010 à 13 h 19

Au lieu d'une opération militaire qui aurait pu être menée simplement et sans effusion de sang, la marine de Tsahal a lancé un assaut meurtrier.

L'armée israélienne a annoncé samedi 5 juin s'être emparée du cargo «Rachel Corrie», l'empêchant de briser le blocus de la Bande de Gaza. Tsahal rapporte avoir abordé le cargo irlandais par la mer, et non depuis des hélicoptères, et précise que ses hommes n'ont rencontré aucune résistance physique de la part des 11 passagers. L'opération n'a duré que quelques minutes et le «Rachel Corrie» est en train d'être acheminé jusqu'au port israélien d'Ashdod.

Les militants pro-palestiniens avaient auparavant assuré qu'ils n'opposeraient pas de résistance physique à une intervention israélienne. Parmi eux figure Mairead Corrigan, co-lauréate irlandaise du Nobel de la paix 1976. Cette interception contraste avec l'assaut du «Mavi Marmara» lundi 1er juin: des commandos israéliens avaient débarqué sur le ferry turc par hélicoptère et avaient été confrontés à une résistance physique de la part des militants pro-palestiniens. Dans les heurts, neuf Turcs avaient été tués, dont un ayant aussi la nationalité américaine.

Cet assaut mené par la marine israélienne contre la flottille conduite par le Mavi Marmara (au moins neufs militants du mouvement Free Gaza  tués et une trentaine d'autres blessés), est un acte d'une aberration déconcertante. Tant sur le plan stratégique que tactique, sans même parler de l'aspect éthique.

Nul besoin d'être étranger ou partisan du Hamas pour le voir. L'édition du 1er juin du quotidien israélien Ha'aretz titrait: Le prix d'une politique défaillante; Fiasco dans les eaux internationales; Sept idiots au gouvernement; Un échec à tous égards.

Le blocus de Gaza à l'origine d'une opération meurtrière

Israël impose un blocus à Gaza depuis 2007, année où le Hamas a pris le contrôle de la bande de Gaza après avoir remporté les législatives. Le groupe islamiste continue de mener des attaques au mortier et à la roquette sur le territoire israélien. Admettons, par conséquent, que ce blocus est légitime. (Il convient de préciser que l'Egypte applique également un blocus terrestre sur la bande de Gaza.)

Il est clair que les organisateurs du convoi de six navires à destination de Gaza ne se contentaient pas de livrer de l'aide aux Palestiniens. Eux-mêmes ont reconnu vouloir forcer le blocus, une initiative dont ils devaient se douter qu'elle engendrerait un conflit.

Dans ces circonstances, les commandants israéliens avaient le droit - en vertu de la sécurité nationale - d'intercepter les bateaux, par un abordage si nécessaire. A fortiori s'ils ont commencé par adresser des avertissements radio pour exiger que le convoi fasse demi-tour (c'est ce qui s'est passé).

Mais comme disait Clausewitz: «La guerre n'est qu'un prolongement de la politique par d'autres moyens». Un blocus est, de fait, un acte de guerre (dans le cas présent, c'est un prolongement du fait que le Hamas se considère en guerre contre Israël). Par ailleurs, dans les guerres impliquant Israël, tout acte de violence a une teneur politique, dans tous les sens du terme. Dans cette mesure, l'assaut des Forces de défense israéliennes contre le Mavi Marmara reflète une totale rupture entre les moyens militaires et les fins politiques.

Une armée doit pouvoir appliquer un blocus dans un calme relatif

La mise en œuvre de blocus par les marines remonte à plusieurs siècles. C'est d'ailleurs une de leurs vocations premières. Depuis l'entrée en vigueur du blocus de Gaza, la marine israélienne refoule de temps à autre des bateaux remplis de militants pacifistes ou de manifestants palestiniens. Ces opérations se sont déroulées sans grande agitation, si bien qu'elles sont quasiment passées inaperçues.

Dans la plupart des cas, les bateaux interceptés ont regagné leur point de départ ou ont été remorqués jusqu'au port israélien d'Ashdod, situé à une quarantaine de kilomètres au nord de Gaza. Les cargaisons d'aide y étaient inspectées et éventuellement saisies, avant d'être acheminées à Gaza par camion. Cependant, au moins quatre bateaux, ont été autorisés à mouiller dans le port de Gaza, sans menace claire à la sécurité de l'Etat hébreu.

Il est vrai que le convoi arraisonné dimanche était de loin le plus important: six navires, dont l'un assez grand, avec à leur bord 600 personnes et, dit-on, 10.000 tonnes d'aide. Pourtant, il s'agissait de bateaux civils battant pavillon turc qui, au moment de l'assaut, naviguaient dans les eaux internationales.

Tel-Aviv affirme que les commandos n'ont fait que riposter en légitime défense. On a pu lire que les militants de la flottille ont foncé sur les commandos et leur ont asséné des coups de poing, de battes de baseball, de chaises, de barres de fer et, parfois même, de couteaux. Ce qui a certainement dû effrayer l'équipe d'arraisonnement israélienne, surtout si elle ne s'attendait pas à de la résistance.

Seulement voilà: c'est un commando d'élite qui est intervenu. Il était probablement entraîné pour combattre des ennemis militaires armés de grenades, mitrailleuses et autres armes encore plus destructrices. Dès lors, un certain nombre de questions se posent: pourquoi les commandos israéliens ne s'attendaient-ils pas à voir les militants résister, au moins dans un premier temps? Pourquoi n'étaient-ils pas équipés d'armes non meurtrières? Pourquoi n'ont-ils pas lancé des bombes lacrymogènes au moment de l'abordage ou après avoir accusé quelques coups?

La marine israélienne les a vus venir!

Finalement, il n'y avait rien de vraiment surprenant à voir arriver ces bateaux. La veille, ils avaient convergé à Chypre, avant de mettre le cap sur la bande de Gaza. Qui plus est, les militants de la flottille d'aide avaient prévu cette opération depuis plusieurs semaines et ils avaient clairement affiché leurs intentions.

En clair, les Israéliens ont eu tout leur temps pour mettre en garde les organisateurs de la flottille d'aide et le public (y compris le gouvernement turc) contre les mesures qu'ils pourraient prendre si les militants allaient jusqu'au bout de leur projet. Et, plus important encore, ils auraient pu préparer les actions de la marine si le convoi pénétrait dans la «zone d'exclusion» de 28 kilomètres (ce qui n'était apparemment pas le cas au moment de l'assaut).

Que Tel-Aviv n'ait rien fait pour avoir la main sur la bataille propagandiste qui allait se jouer est déroutant. Mais le plus stupéfiant, c'est que Tsahal semble ne pas avoir mis en place de plan d'action général à exécuter dans ce type de situations.

Encore une fois, un blocus est un acte militaire. Il est en vigueur, et a dû être renforcé plusieurs fois depuis trois ans. Une fois au moins, en juin 2009, des commandos israéliens ont arraisonné un bateau transportant de l'aide à destination du Hamas et l'ont remorqué jusqu'à Ashdod sans incident.

Depuis de nombreuses années, d'autres marines, ainsi que des forces opérationnelles internationales, arraisonnent des navires suspectés de transporter de la drogue, des matières nucléaires ou d'autres produits de contrebande. Il existe de techniques éprouvées pour mener à bien ce type d'opérations sans effusion de sang - et pour mettre fin à toute violence, le cas échéant.

Tsahal fait preuve d'une sanglante incompétence

Et pourtant, la marine israélienne semble ne pas avoir prévu comment réagir si les personnes à bord du ripostent face au commando (à mains nues, en lançant des objets lourds ou en utilisant des armes). Es-ce possible? Dans le cas où il existerait une procédure spécifique, si le commando avait été entraîné pour toutes sortes de situations, pourquoi les événements ont-ils pris une tournure si dramatique?

Plus généralement, la marine de Tsahal n'opère-t-elle pas comme les autres marines? N'est-elle pas capable de contrecarrer ce type d'«intrusion» sans prendre d'assaut les bateaux? Les navires qui se dirigeaient vers Gaza n'étaient ni des porte-avions, ni des destroyers. Il existe des façons de désarmer des bateaux civils de cette taille sans les couler. Et aussi d'empêcher un bateau de rejoindre une côte sans l'intercepter dans des eaux internationales.

Les législateurs et les leaders d'opinion israéliens - pas uniquement les détracteurs typiques d'Israël, mais le peuple hébreu lui-même - ont demandé l'ouverture d'une enquête pour faire la lumière sur cette affaire. Leur question de fond est la suivante: les dirigeants politiques et militaires d'Israël contribuent-ils à la sécurité de l'Etat hébreu avec prudence, intelligence et compétence?

Le scandale de l'opération menée contre le Mavi Marmara ne tient pas seulement des détails techniques ou à des fautes tactiques. Elle est - ou, en tout cas, semble être - le résultat d'une véritable incompétence et de graves erreurs stratégiques.

Tous les ministres ou commandants israéliens un tant soit peu intelligents savent qu'une action militaire, en particulier menée contre des civils - même quand elle est justifiée - a des conséquences politiques. Sans exclure l'action militaire, une estimation minutieuse de ses coûts et bénéfices devrait lui être inhérente.

Comme le souligne le chroniqueur Ari Shavit dans Ha'aretz, «Israël a servi les intérêts du Hamas mieux que [le groupe] lui-même».

Les points positifs de cette opération pour le Hamas:

-L'Egypte avait imposé un blocus terrestre à Gaza pour des raisons politiques propres. Subissant d'énormes pressions, elle a rouvert ses frontières (pour le moment en tout cas), une initiative qui devrait permettre au Hamas de se procurer beaucoup plus d'armes que ce que le Mavi Marmara aurait pu transporter.

-La Turquie, le seul pays à majorité musulmane qui considère Israël comme un allié, a rappelé son ambassadeur à Tel-Aviv; au lendemain de l'assaut contre la flottille d'aide, les rues d'Istanbul étaient noires de manifestants anti-israéliens.

-Le Premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, qui était en route pour Washington en vue d'échanger avec Obama sur la reprise des pourparlers de paix avec la Palestine, a dû rentrer au bercail. La possibilité d'une réconciliation diplomatique - qui était enfin largement soutenue dans la région - s'amenuise...

-Un coup a été porté à l'initiative onusienne visant à durcir les sanctions contre l'Iran - car elle implique une certaine préoccupation pour la sécurité d'Israël -, alors même que l'Agence internationale de l'énergie atomique (qui dépend directement du Conseil de sécurité de l'ONU) a indiqué que l'Iran dispose de suffisamment d'uranium pour fabriquer deux bombes A (encore faut-il que cet uranium soit enrichi).

-Le Conseil de sécurité de l'ONU a condamné l'action d'Israël. En outre, d'innombrables organisations humanitaires, y compris certaines qui sont hostiles à Israël, mettent les voiles vers la bande de Gaza, comme par défi envers les Israéliens, pour voir s'ils ouvriront le feu et, dans tous les cas, porter un autre coup à la légitimité du blocus de Gaza.

Une action contreproductive, qui isole encore Israël diplomatiquement

En somme, dans le but d'empêcher un bateau de fournir de l'aide directement au Hamas - et, comme l'explique Ha'aretz, en choisissant «la pire des options possibles» - Israël a provoqué son propre isolement. Une position que l'Etat hébreu n'a pas connue depuis plusieurs années.

L'une des premières mesures à prendre pour tenter de sortir de ce bourbier est peut-être de reconsidérer le blocus de Gaza. Bien que sa logique soit implacable: le mouvement du Hamas, qui règne sur la bande de Gaza, refuse l'existence de l'Etat d'Israël; pour preuve, il lance régulièrement des roquettes sur le territoire israélien. Il est donc légitime que l'Etat hébreu veille à ce qu'il n'y ait pas d'armes parmi les marchandises acheminées à Gaza.

Néanmoins, la mise en œuvre de cette politique israélienne est déraisonnablement draconienne. L'inspection des douaniers israéliens est tellement longue que les médicaments censés entrer dans Gaza sont souvent périmés avant d'arriver jusqu'aux malades. Les matériaux de construction, tels que les tuyaux et métaux lourds, sont saisis au motif qu'ils pourraient servir à fabriquer des armes. Si bien que les autorités de gaza ne parviennent pas à reconstruire les infrastructures.

L'ONU estime que les biens livrés à Gaza - pas seulement les vivres, les médicaments ou le matériel médical, mais tous types de biens de consommation - répondent à un quart des besoins (comparaison avec la quantité de marchandises dont disposait Gaza avant le blocus).

Par cette opération bâclée, Tsahal a non seulement provoqué une crise humanitaire, mais elle fait aussi le jeu des partisans de la lutte armée qui instrumentalisent les préoccupations sincères des groupes d'aide internationale. Cela leur permet de souligner le caractère sauvage de la politique israélienne, en même temps qu'ils fuient leurs responsabilités dans la poursuite des hostilités.

Désormais, les dirigeants d'Israël doivent tout au moins réétudier les objectifs (dans une certaine mesure légitimes) visés par le blocus de Gaza. Et réfléchir à des moyens de les atteindre sans engendrer des coûts aussi dramatiques.

Fred Kaplan

Traduit par Micha Cziffra

LIRE EGALEMENT SUR LA FLOTTILLE DE LA PAIX: L'enfermement israélien, Flottille pour Gaza: une enquête sur quoi?, Le blocus israélien de Gaza est-il illégal? et La «flottille de la paix» est-t-elle vraiment un convoi humanitaire?

Image de Une: Cérémonie militaire à Jérusalem Ronen Zvulun / Reuters


Fred Kaplan
Fred Kaplan (133 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte