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Serait-il immoral d'offrir l'immunité à Poutine contre un cessez-le-feu?

Temps de lecture : 3 min

Les tyrans modernes sont souvent dans une situation inextricable: s'ils abandonnent le pouvoir, ils risquent des poursuites ou même la mort, mais en s'y accrochant obstinément, ils sont dans une impasse.

Une effigie de Vladimir Poutine en prisonnier lors d'une manifestation anti-guerre, à Munich, le 12 mars 2022. | Christof Stache / AFP
Une effigie de Vladimir Poutine en prisonnier lors d'une manifestation anti-guerre, à Munich, le 12 mars 2022. | Christof Stache / AFP

Au début de son mandat, en 2000, Vladimir Poutine a donné une longue interview télévisée. Il y a présenté sa vision de l'avenir de la Russie et partagé des souvenirs de jeunesse qui l'ont formé, en particulier une leçon qu'il avait apprise à cause d'un rat. Jeune garçon, il habitait avec ses parents un petit appartement dans un immeuble délabré de Leningrad (aujourd'hui, Saint-Pétersbourg). Ce logement insalubre était infesté de rats. Vladimir avait l'habitude de les chasser avec un bâton. «J'ai très vite compris ce que voulait dire “acculé”», a confié Poutine au journaliste qui l'interrogeait.

«Un jour, j'ai repéré un énorme rat et je l'ai poursuivi dans le couloir jusqu'à le pousser dans un coin. Il n'avait nulle part où fuir. Soudain, il a donné des coups de patte en l'air et s'est élancé vers moi. C'est le rat qui s'est mis à me poursuivre. Heureusement, j'ai réussi à courir plus vite que lui et à lui claquer la porte au nez.»

«Mieux vaut ne jamais acculer qui que ce soit»

Dès son plus jeune âge, donc, Poutine a compris qu'un animal acculé pouvait se montrer dangereux. Voilà, en effet, un enseignement édifiant. Mais que se passerait-il si, au lieu d'être acculé, il était pris dans un piège, comme une souricière? Un tel piège consiste classiquement en une boîte ou une cage munie d'une trappe par laquelle la souris peut entrer. On garnit l'intérieur d'un morceau de fromage pour allécher la souris qui, au moment où elle s'en saisit, déclenche un ressort. La trappe se referme alors sur l'animal. Pris au piège.

Eh bien, les dictateurs contemporains, attirés par le fromage –le pouvoir, en l'occurrence– s'engouffrent de la même façon dans le palais présidentiel. Et avant même de s'en rendre compte, ils se retrouvent pris au piège. Car quitter le pouvoir reviendrait à mettre en péril leur liberté et peut-être même leur existence, ainsi que celle de leurs affidés. Il faut dire que grâce au statut que leur confère la fonction suprême, il leur est plus facile de préserver les énormes fortunes qu'ils ont détournées. Les dictateurs n'ont donc, bien évidemment, aucune envie d'abandonner le pouvoir.

Cette métaphore de la souricière qui se referme sur le potentat illustre l'un des grands défis du monde d'aujourd'hui. Quel devrait être le sort des dictateurs déchus? Par le passé, ceux qui ont réussi à fuir avec leur butin, échappant à la mort ou à la prison, ont souvent fini leurs jours dans des endroits idylliques fréquentés par les familles royales européennes. Mais, de nos jours, les tyrans renversés se retrouvent en Europe –pas à Monaco, ni à Biarritz, mais devant la Cour pénale internationale de La Haye.

L'impunité dont jouissaient auparavant un certain nombre de dictateurs a disparu avec l'arrestation, en 1998, de l'ex-président chilien, Augusto Pinochet alors qu'il était de passage à Londres. Cette décision incarne la nouvelle doctrine des droits humains de la «compétence universelle». Elle a marqué le début d'une nouvelle ère de responsabilité pénale en matière de violations graves des droits humains. Au Venezuela, par exemple, si le dictateur Nicolás Maduro démissionne, il sera envoyé en prison. Poutine est aujourd'hui dans la même situation.

Renverser ou ne pas renverser

Face à cette réalité, les dictateurs sont d'autant plus réticents à céder leur place. Ils n'ont aucune raison de croire au maintien dans la durée d'une immunité qui peut leur être promise par d'autres États. Circonstances, alliances et gouvernements n'étant pas immuables, de nouveaux dirigeants pourraient très bien revenir sur les engagements de leurs prédécesseurs. Aux yeux de ces despotes, le seul gouvernement fiable est celui qu'ils dirigent. Et les seules forces armées qui vaillent sont celles qu'ils commandent.

L'une des grandes problématiques du XXIe siècle consiste à déterminer s'il convient de trouver un compromis avec des dictateurs responsables de la mort de milliers d'innocents. Ou devrions-nous nous sentir obligés, par l'éthique, la justice et la géopolitique, de renverser ces dictateurs?

Il n'y a pas de réponse évidente… Combien de morts éviterions-nous si Russes et Ukrainiens concluaient un cessez-le-feu? Serait-il acceptable de céder à certaines des exigences de Poutine en échange d'un retrait de ses troupes? Pour beaucoup, ce serait immoral. Et pour Poutine, cela reviendrait à perdre une partie de son pouvoir. D'autres soutiennent que la priorité est de mettre un terme aux tueries de civils innocents.

Au moins, nous savons aujourd'hui que les États de droit, ceux où règne la démocratie, peuvent trouver des réponses. En marge des abominations provoquées par l'invasion de Poutine, relevons ce nouvel état de choses qui doit nous redonner espoir: les grandes démocraties ont montré qu'elles peuvent coopérer étroitement pour affronter collectivement les fléaux qui frappent la planète. Pour les défenseurs de la liberté, c'est l'occasion de mettre le holà aux agissements des dictateurs.

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