Société

En France, le nomadisme choisi devient un mode de vie

Temps de lecture : 5 min

Et si la vraie liberté, c'était de pouvoir bouger au gré de ses envies? Certains allergiques à la sédentarité ont choisi d'adopter ce mode de vie comme Lucie, gestionnaire de paie en vadrouille.

Cet essor trouve une explication dans le développement du télétravail, conséquence de la crise sanitaire, et dans celui des nouvelles technologies. | Hannah Wei via Unsplash
Cet essor trouve une explication dans le développement du télétravail, conséquence de la crise sanitaire, et dans celui des nouvelles technologies. | Hannah Wei via Unsplash

«À 100% en télétravail, j'ai choisi de ne pas avoir de “chez moi”. Je loge soit dans des Airbnb, soit chez des proches, jamais plus d'une semaine. Une valise cabine avec toutes mes affaires, quelques livres, un ordinateur, une connexion internet, et ça me suffit.» Lucie, gestionnaire de paie âgée de 30 ans, est ce qu'on appelle une «digital nomad». Un phénomène qui prendrait de l'ampleur selon Laetitia Mimoun, professeure assistante à l'ESCP Paris en marketing, autrice avec Fleura Bardhi d'une enquête parue en décembre 2021, «Liminalité chronique du consommateur: être flexible à l'ère de la précarité».

Sans grande surprise, cet essor trouve certes une explication dans le développement du télétravail, conséquence de la crise sanitaire, et dans celui des nouvelles technologies, mais une cause, plus ancienne, reste à prendre en compte: la crise économique, facteur identifié à la fois par Laetitia Mimoun et par Maxime Brousse, auteur de Les nouveaux nomades (Ed. Arkhê) dans lequel il décrypte ces modes de vie insolites.

«On sait que les inégalités s'accroissent, que les loyers augmentent, qu'il est de plus en plus difficile de devenir propriétaire, de conserver un emploi», lit-on. «On sait que l'état de la planète est préoccupant [...] Bref, c'est comme si le quotidien se rétrécissait, comme si l'éventail des possibles auxquels on pensait pouvoir prétendre s'amenuisait, comme si la vie “normale”, celle qu'on était censés avoir, devenait peu à peu hors d'atteinte.» Autrement dit, les «digital nomads» ne font que s'adapter à une situation compliquée.

Cette envie de nouveaux horizons prendrait aussi ses racines dans la préhistoire, comme le note Maxime Brousse. Nos ancêtres les Homo sapiens ne déménageaient-ils pas en fonction des cueillettes et du gibier? Autre facteur d'explication: notre ADN. «DRD4-7R est une variante du gène DRD4 responsable des récepteurs de la dopamine, elle-même associée à la curiosité et à l'agitation», écrit Maxime Brousse. Un gène plus présent chez les peuples nomades. CQFD.

Choix radicaux

En revanche, pour Lucie, notre trentenaire originaire de Saint-Omer dans le Nord, rien à voir avec une quelconque hérédité. Bien au contraire. «J'ai grandi dans une famille où il n'y a pas de culture du voyage. On n'est jamais parti en vacances à l'étranger. L'idée même me terrorisait… Je n'ai pas eu l'occasion de m'aventurer hors des sentiers battus.» Son éducation «stricte», selon ses dires, ne l'a pas empêchée depuis de sortir de sa zone de confort. À plusieurs reprises, même. «Quand je le fais, je vis mes meilleures expériences», commente celle chez qui le besoin d'exploration s'est petit à petit imposé.

Après trois ans passés dans le contrôle sanitaire, la jeune femme, alors âgée de 24 ans, s'ennuie. Une formation et une année plus tard, on la retrouve gestionnaire de paie. Un choix mûrement réfléchi: «Je pouvais prétendre à un meilleur salaire, trouver facilement du travail et cela touchait beaucoup de notions intéressantes comme la gestion de contact client, des maths, sans parler des responsabilités. Ce n'est pas un métier passion, mais aujourd'hui j'aime ce que je fais.»

«J'ai l'impression que dès que j'ai le sentiment d'être coincée, je fais un choix radical.»
Lucie

Côté vie privée, là aussi, grand ménage. Alors qu'avec son compagnon, elle parle emménagement, mariage et bébé, elle le quitte: «J'étais trop jeune pour me caser.» Elle décide même en juin 2020 de vendre Charlie, le cheval qu'elle possède depuis sept ans. Un véritable crève-cœur. «J'ai pleuré pendant des mois, je n'en dormais plus, mais je devais me libérer de cette responsabilité, avant de pouvoir réfléchir à faire autre chose.» Pour se plonger dans cette nouvelle vie, elle qui est ceinture marron devra également arrêter sa pratique du karaté.

Six mois plus tard, elle rompt son dernier lien avec la sédentarité: elle démissionne du cabinet comptable lillois où elle exerce depuis un an. «J'ai l'impression que dès que j'ai le sentiment d'être coincée, je fais un choix radical», résume-t-elle. Suivent ensuite cinq mois de vacances, dont deux passés à faire un trek de 850 kilomètres à travers les Pyrénées.

À son retour, après des semaines à marcher sept à onze heures par jour et à dormir sur un matelas de deux centimètres d'épaisseur, la voilà changée. «J'ai appris à me connaitre, à vivre davantage dans le présent. Cela m'a permis de revenir à l'essentiel. Je ne veux plus rester coincée dans des situations subies», assène-t-elle.

Plus que jamais déterminée à préserver sa sacro-sainte liberté, quand son ancien patron lui propose de la réembaucher, trois jours après la fin de ses vacances prolongées, Lucie accepte, à la condition de pouvoir être à 100 % en télétravail. «C'est une liberté géographique, j'ai tout de même des obligations vis-à-vis de mon employeur et de mes clients», tient-elle à préciser. «Cela m'a apporté un vrai équilibre entre vie personnelle et vie professionnelle. Je suis moins stressée et je travaille mieux.»

S'inspirer des expériences des autres

Pour sa première expérience nomade, elle choisit de s'exiler un mois en Allemagne, vivre dans un «coliving», une grande colocation. Précision tout de même: Lucie ne parle pas allemand et ne baragouine que quelques mots d'anglais. Qu'importe! Elle apprendra sur le tas, comme beaucoup d'autres choses d'ailleurs. «Depuis qu'un coloc m'y a initiée, je fais de la méditation tous les jours.» Ensuite, ce sera la Seine-et-Marne dans un Airbnb, pour se rapprocher de sa meilleure amie. «D'habitude, on ne se voit qu'une à deux fois par an. Là, on a pu passer beaucoup de temps ensemble. Cela me permet d'avoir de vraies relations avec mes proches.»

Lucie n'est pas fermée à l'idée de se poser un jour quelque part.

Puis retour chez ses parents dans le Nord pour une formation en communication animale, qu'elle suit une fois par mois, sur les conseils d'une connaissance. Direction Carcassonne où elle va rendre visite à ses compagnons de route rencontrés pendant son trek. Et ensuite? «Je ne sais pas. Je ne planifie pas à plus de deux ou trois mois.» À chaque fois, elle essaie d'en tirer une expérience. «Au travers de mes rencontres, je voudrais trouver d'autres façons de faire qui me plairaient et m'inspireraient.»

Créatifs et organisés

Selon Laetitia Mimoun, Lucie détiendrait donc la clé du succès. «Ce n'est pas posséder une belle voiture, toucher un gros salaire», explique la chercheuse. «C'est avoir le contrôle sur son temps, sur son lieu de travail, sur son lieu de vie. C'est avoir du temps pour développer de nouvelles compétences, une expertise, apprendre, etc.», explique l'experte, qui ajoute: «Maintenir cette flexibilité et ce développement continu de soi, c'est ça le véritable succès.»

Mais attention, tout le monde n'est pas armé pour cette vie-là. «Il ne faut pas vouloir planifier, et ne pas craindre le changement», estime Lucie. Laetitia Mimoun, qui a récolté une trentaine de témoignages de personnes ayant choisi cette flexibilité, brosse le portrait des nomades: «Ils sont créatifs, extrêmement débrouillards, bien organisés. Ils s'avèrent être de bons gestionnaires et ils présentent une forme d'optimisme résilient. Cela leur permet de rester convaincus qu'ils trouveront toujours une issue à la crise.»

Autres points communs? Ils sont dans une liminalité chronique, autrement dit ils cherchent constamment cet état de transition, d'ambivalence pour éviter à tout prix ce qu'ils craignent le plus: la routine. Un mode de vie qui n'a pas nécessairement vocation à perdurer. D'ailleurs Lucie n'est pas fermée à l'idée de se poser un jour quelque part, acheter une jolie maison, entourée d'un grand jardin où elle pourra accueillir tous ses amis. «Ce n'est pas pour tout de suite. Pour le moment, je suis là où je devais être.»

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