Culture

«En nous», «Fils de Garches», «Le Dernier Témoignage», vertus du «que sont-ils devenus?»

Temps de lecture : 7 min

Trois documentaires regardent et écoutent des personnes ô combien diverses, à la lumière de ce qu'elles furent et de ce qu'elles firent. Le cinéma apparaît comme un incomparable outil pour comprendre le présent grâce aux trajets accomplis.

Cadiatou, ancienne lycéenne des quartiers Nord, qui pas à pas construit sa vie. | Shellac Distribution
Cadiatou, ancienne lycéenne des quartiers Nord, qui pas à pas construit sa vie. | Shellac Distribution

«En nous» de Régis Sauder

Elles et ils sont dix. Ils auront bientôt 30 ans. Il y a onze ans, ils étaient les personnages du documentaire Nous, princesses de Clèves, tourné dans un lycée des quartiers nord de Marseille où, en réaction à une provocation de haine sociale de Sarkozy, leur professeure leur faisait étudier le roman de Madame de Lafayette. À partir de cette situation, le film de 2011 ouvrait de multiples perspectives, collectives et individuelles.

Aussi banal et évident soit-il, le génie naturel du cinéma de pouvoir mettre en regard des états d'une même personne à une décennie d'écart garde tous ses pouvoirs de suggestion, d'étonnement, parfois de dramatisation et d'humour.

En retrouvant aujourd'hui dix des élèves qu'il avait alors filmé·es, et en réutilisant des séquences du premier film, Régis Sauder active ces ressources, et c'est une cascade de contrastes, de surprises, de signes multiples, innombrables déplacements voulus ou subis.

Le montage entre les deux époques devient une aventure, un écheveau d'aventures, celles de vies chacune singulière. Le réemploi d'images du premier film fonctionne comme un révélateur –et rend le nouveau parfaitement clair à qui n'aurait pas vu celui de 2011.

Ensemble, ces vies et les manières dont elles sont évoquées racontent énormément de l'état de la France actuelle. Mais jamais la généralité ne prend le pas sur tout ce qui considère chacune et chacun pour son parcours propre, et ce qu'il ou elle peut, ou veut en dire. Les gestes, les vêtements, les environnements aussi racontent, implicitement.

Ils et elles sont dix. Armelle, Cadiatou, Laura, Abdou, Sarah, Albert… Dix plus une, Emmanuelle, qui était leur prof à l'époque du premier film. Elle enseigne toujours le français dans le même lycée des quartiers nord. Malgré les conditions de pire en pire, elle tient encore non seulement son poste, mais son discours d'espoir et de résistance contre l'empilement des soi-disant fatalités qui condamnent et qui oppressent.

En pointillés, elle fait le lien elle aussi entre naguère et maintenant, elle est la continuité souterraine quand chacun des personnages principaux du récit donne accès à ce que son parcours a d'unique.

Unique et pourtant, représentatif. Ainsi de cette récurrence des tentatives de travailler dans le monde du soin et de s'approcher du service public, pour en expérimenter la souffrance au travail dans des conditions qui constamment se dégradent.

Mais précisément, dans En nous, ce n'est plus un discours, ce sont des expériences, racontées avec émotion, et souvent humour. Et la composition générale du film, trouvant sa dynamique dans l'agencement des situations individuelles et des contextes, permet une circulation vivante, une mobilité du regard aussi chez les spectateurs.

Albert, qui revendique des choix personnels parfois difficiles, mais où il s'est affirmé. | Shellac Distribution

Le titre incite au rapprochement avec le formidable documentaire d'Alice Diop, Nous, sorti il y a un peu plus d'un mois. Les contextes et les partis pris de réalisation sont différents, mais les deux films ont en commun de déjouer les simplifications et les slogans.

Comme sa consœur en banlieue parisienne, Régis Sauder construit, à Marseille, à Lausanne, à Malte, à Lyon, à Paris (là où sont aujourd'hui ses personnages) une circulation qui ouvre à ce que Victor Segalen appelait «le sentiment que nous avons du divers».

Non pas «la diversité» comme collection de situations faisant statistique, mais comme capacité de circuler et d'être affecté par des façons d'être au monde, de le percevoir, de le transformer même de manière infinitésimale. À ce titre, En nous est un voyage, un beau voyage dans le cosmos des vies multiples dont ses quelques protagonistes éclairent l'immensité des possibilités.

«Fils de Garches» de Rémi Gendarme-Cerquetti

Rémi Gendarme-Cerquetti (à gauche) filme Sophie Pichot, une autre des anciennes de l'hôpital de Garches. | The Kingdom

Garches est une commune des Hauts-de-Seine, dans la banlieue ouest de Paris. Il s'y trouve l'hôpital Raymond-Poincaré, qui fut longtemps le seul en France à accueillir les personnes ayant des handicaps invalidants très lourds, notamment les enfants, et reste un des principaux centres de traitement de ces pathologies.

Rémi Gendarme-Cerquetti est cinéaste. Il est, aussi, un ancien patient de cet hôpital, et il est toujours en fauteuil, avec des capacités de mobilité très réduites. Son film est l'exploration, à partir de ce qu'a été et de ce qu'est cette institution, mais surtout à partir des témoignages de quelques-uns des patients et des soignants, de multiples manières d'être des humains quand des circonstances, à la naissance ou ensuite, ont très massivement réduit un certain nombre de facultés physiques.

Ils et elles ont été traités, enfants, pour des malformations et des dysfonctionnements, et ont affronté à la fois la souffrance et la peur, les angoisses de leurs parents, des pronostics médicaux en forme de condamnation sans appel.

Outre le réalisateur, les cinq autres personnes aujourd'hui adultes racontent, réfléchissent. S'étant très tôt montré en train de tourner, le réalisateur participe de la situation de ceux qu'ils filment, lui qui a indiqué par un carton à l'ouverture: «Conscient que certains ne me comprennent pas, j'ai décidé de sous-titrer le début.»

En effet il a, aussi, des difficultés d'élocution. Mais les sous-titres vont bientôt disparaître sans problème. C'est l'écoute des spectateurs qui change, comme leur regard. Et c'est la grande beauté de ce film attentif, précis, très explicite sur les douleurs immenses, les incompréhensions mais aussi les réponses, depuis des places inévitablement différentes, de qui a affaire à ces situations.

Les enjeux du regard, le regard des médecins, celui de la famille, celui des valides qui croisent leur chemin, celui des médias notamment avec la mise en place et le déroulement des téléthons, sont au cœur de Fils de Garches.

Déployant des ressources inattendues, y compris du côté d'une présence quasi onirique, celle d'un contrebassiste virtuose (David Chiesa) apparaissant dans les couloirs et les jardins de l'hôpital, ou les recherches d'un artiste performer et poète polyhandicapé (Kamil Guenatri), le film n'est plus seulement l'évocation des ces exploits accomplis «par des enfants qui se battent contre un ennemi beaucoup plus fort qu'eux», comme le dit la mère du réalisateur.

Il devient aussi la merveilleuse aventure d'une modification du regard de chacun, regard incontestablement d'abord difficile sur des corps à ce point différents des normes. Et c'est, oui, une sorte de bonheur que de (se) découvrir, ainsi, dans le cheminement avec ces personnes qu'un cinéaste, et le cinéma (la bonne distance, la bonne durée, le bon cadre…) permettent de rencontrer.

«Le Dernier Témoignage» de Luke Holland

Dans les archives d'époque, une adolescente membre des Jeunesses hitlériennes. | Alba Films

Durant près de dix ans à partir de 2008, le réalisateur a sillonné l'Allemagne à la recherche de ceux et celles qui avaient, plus ou moins activement, soutenu Hitler et participé aux actes commis par les nazis. Pas les hautes personnalités, pas de généraux, de ministres ou de grands patrons, mais des citoyen·nes ordinaires.

Forcément aujourd'hui très âgés, ils sont restés après guerre, ont travaillé dans leurs villes et villages, après avoir été pour certains des SS en opération ou gardiens de camps de concentration, pour d'autres d'enthousiastes membres des Jeunesses hitlériennes, de scrupuleux fonctionnaires du Reich, voire «simplement» des habitants, au voisinage de fours crématoires.

Elles et ils racontent, se souviennent, montrent des documents personnels, produisent des commentaires sur ce qu'a été leur comportement alors, et depuis.

Le film, qui mêle archives d'époque et témoignages actuels, comporte des séquences choc, comme celle de l'ancien SS ayant servi à Buchenwald s'adressant à des étudiants d'aujourd'hui parmi lesquels des admirateurs du nazisme.

Mais il marque surtout lorsqu'il montre ces charmantes vieilles dames qui aimèrent tant les jeux, les danses et la camaraderie de la Bund Deutscher Mädel. Ou cet ancien de la division SS «Totenkopf», connue pour sa particulière cruauté, qui, les yeux plantés dans la caméra, n'en finit pas de s'extasier sur l'amitié virile qui régnait entre lui et ses camarades.

Soixante-dix ans plus tard, toujours voisine du site d'un camp de concentration qui a fait des centaines de milliers de morts. | Alba Films

Obstinément, courtoisement, attentivement, Luke Holland écoute, regarde, laisse venir. Ces corps et ces visages marqués par l'âge, mais dans l'ensemble ces mémoires fort alertes, dessinent un ordinaire du mal qui n'est pas seulement celui qu'avait repéré Hannah Arendt, mais la manière dont des hommes, des femmes, des enfants, ont rêvé, souhaité, aimé participer à cette entreprise de haine et de destruction. Une entreprise qu'aujourd'hui certains, ici aussi, relativisent de leur mieux, quand ils ne la nient pas.

Et c'est une incroyable odyssée aux tréfonds des mécanismes mentaux et affectifs, des manières de s'arranger, de se mentir, de regretter ou de s'enorgueillir, y compris du pire.

À nouveau les lieux, l'aménagement des maisons et des appartements, le langage corporel racontent eux aussi, grâce aux puissances propres du cinéma. À nouveau la caméra, jamais cachée, interroge la possibilité d'écouter sans frémir des affirmations monstrueuses, et ce qu'il est possible pour chacun d'en faire –vis-à-vis du présent également.

Document pour l'histoire, Le Dernier Témoignage est surtout une vertigineuse invitation à interroger des manières dont fonctionnent des êtres humains, singuliers sans doute et ayant vécu une période particulière, mais certainement pas extérieurs à l'humaine condition.

Les critiques cinéma de Jean-Michel Frodon sont à retrouver dans l'émission «Affinités culturelles» de Tewfik Hakem, le samedi de 6h à 7h sur France Culture.

En nous

de Régis Sauder

Séances

Durée: 1h39

Sortie: 23 mars 2022

Fils de Garches

de Rémi Gendarme-Cerquetti

Séances

Durée: 1h26

Sortie: 23 mars 2022

Le Dernier Témoignage

de Luke Holland

Séances

Durée: 1h35

Sortie: 23 mars 2022

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