Santé / Société

Qu'avons-nous appris de la pandémie?

Temps de lecture : 5 min

Le «monde d'après» n'était qu'un leurre, mais il y a tout de même quelques enseignements à tirer.

«La crise nous a rappelé combien il est crucial d'informer de manière transparente et pédagogique.» | Martin Fisch via Flickr
«La crise nous a rappelé combien il est crucial d'informer de manière transparente et pédagogique.» | Martin Fisch via Flickr

C'était il y a deux ans. Un peu hébétés, nous découvrions la réalité d'une épidémie mondiale et ses conséquences sur notre vie quotidienne. Confinés, nous assistions par écrans interposés à des drames humains causés par la maladie et la mort, mais aussi à des élans de solidarité sans précédent. Nous rêvions à une nouvelle adelphité et à un «monde d'après» forcément plus humain et plus solidaire. Nous aspirions aussi à un monde où les experts scientifiques, ces spécialistes qui sonnent l'alerte sur les catastrophes à venir, auraient enfin l'attention de nos dirigeants.

Nous attendions aussi beaucoup de la science et de ses découvertes pour nous sortir de ce mauvais pas et retrouver une vie «normale».

Deux ans après, si nous avons fait une croix sur ce «monde d'après» idéalisé (il faut croire que le confinement transforme les gens en Bisounours), le moins que l'on puisse dire est que, collectivement, nous avons beaucoup appris –et pas seulement à faire du pain.

Afin d'établir une sorte de bilan provisoire de ces instructions à la fois empiriques et théoriques, nous avons sondé quelques acteurs de la santé et fins observateurs de la crise sanitaire.

La santé instrumentalisée

Lorsqu'on leur demande ce qu'ils ont appris de la pandémie de Covid-19, les réponses s'inscrivent dans des registres très divers. Pour certains, il s'agit avant tout de connaissances d'ordre sanitaire et hygiéniste: «La crise nous a montré l'importance de porter des masques en période de pandémie respiratoire. Elle a permis de vraiment prendre en considération la transmission par aérosols, et de saisir l'intérêt d'aérer et de limiter les contacts», explique le Dr Michaël Rochoy, médecin généraliste et membre du collectif Du Côté de la Science. En espérant que l'habitude de protéger les autres lorsqu'on est malade perdure après la fin de l'épidémie.

«Nous nous sommes retrouvés dans des situations où des discours nuancés étaient impossibles.»
Jérôme Martin, cofondateur de l'OTMeds

D'autres, comme Éric Billy, chercheur en immuno-oncologie, pointent du doigt les avancées en matière de recherche scientifique: «Nous avons appris que nous étions capables de travailler collectivement pour faire avancer la recherche. Des personnes avec des compétences diverses ont réussi à se fédérer pour faire émerger des connaissances, et on a vu un bel essor de l'open science.»

Mais, comme le remarque Jérôme Martin, cofondateur de l'Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament (OTMeds), la crise nous a aussi appris que «la science peut être instrumentalisée à des fins politiques». Elle a également montré à quel point «c'est une erreur de voir la science comme quelque chose de figé». Pour le spécialiste en santé publique, si la crise a donné une tribune aux propos les plus complotistes et antiscience, «elle a aussi montré les dangers d'une forme d'obscurantisme scientiste. Nous nous sommes retrouvés dans des situations où des discours nuancés étaient impossibles.»

Ce fut par exemple le cas des discours émanant de médecins et scientifiques favorables à la vaccination mais qui ont pointé les effets indésirables de certaines vaccins sur des catégories de la population, ou qui ont simplement expliqué que les vaccins ne protègent pas contre l'infection, mais uniquement contre les formes graves. Ce alors que la communication gouvernementale les présentaient comme une panacée, un totem d'immunité absolue.

Après l'épisode des masques dont on nous a expliqué qu'ils étaient inutiles à la population générale pour masquer leur pénurie, alors même que les recommandations scientifiques et médicales disaient le contraire, ces discours ont suscité des vagues de méfiance. Pourtant, «la transparence est un levier essentiel pour guider la démocratie sanitaire», rappelle Jérôme Martin.

Informer coûte que coûte

C'est aussi ce que rappelle Éric Billy: «La crise nous a rappelé combien il est crucial d'informer de manière transparente et pédagogique.» L'immunologiste déplore la «quantité phénoménale» d'autorités sanitaires en France. «Autant de sociétés savantes, de comités, d'agences et de conseils de l'ordre qui n'ont pas pris leurs responsabilités en dehors des intérêts politiques.» Pour lui, rien n'a été fait pour empêcher les élites de «faire étalage de leur incompétence» dans la presse et sur les plateaux télé, et d'enfreindre la «nécessaire prudence» qui leur incombe.

«Nous avons appris qu'un niveau de désinformation comparable à celui que nous observions aux USA est possible en France.»
Christian Lehmann, médecin généraliste et auteur

Le Dr Christian Lehmann, médecin généraliste, écrivain et auteur d'un «Journal d'épidémie» dans les colonnes de Libération, abonde: «La crise m'a appris que nous ne pouvions pas faire confiance au gouvernement, qui a tenu tout au long de ces deux ans un discours divers et barré, et a montré sa capacité à nier le lendemain ce qu'il affirmait la veille.» Une succession de mensonges dont il affirme qu'elle a «tué le réel».

Christian Lehmann développe: «J'ai appris qu'il fallait absolument défendre la réalité car le mensonge fait le lit de ceux qui suivront. On ne revient pas en arrière après avoir menti à la population. Aujourd'hui, le simple respect de la vérité est à reconstruire.» Et d'ajouter: «Nous avons appris qu'un niveau de désinformation comparable à celui que nous observions aux USA est possible en France, qu'une partie de la population est capable d'ouvrir son cerveau et de se le laisser bouffer.» Car, évidemment, la désinformation a également abondé de toutes parts: «Comment faire société avec des gens qui refusent de faire société?» se demande aujourd'hui le médecin.

Recherche vivre-ensemble désespérément

Faire société, c'est aussi savoir œuvrer pour la santé de tous et toutes. Et, en cela, la crise sanitaire a livré –ou du moins rappelé– des enseignements majeurs, en vue d'assurer à chacun et chacune à travers le monde un accès aux médicaments, aux outils diagnostics, aux vaccins et aux biens de santé essentiels.

Jérôme Martin pointe quelques aspects essentiels: «Il faut repenser la production des médicaments et des équipements de protection individuelle (EPI) comme les masques. Cela passe par revoir les facteurs structurels qui poussent à délocaliser leurs production.»

«On a aussi vu comme les gens sont capables de renouer avec l'égoïsme dès lors qu'ils se sentent protégés.»
Christian Lehmann, médecin généraliste et auteur

Alors que la crise sanitaire a été un révélateur criant des inégalités d'accès aux médicaments à travers le monde, Jérôme Martin défend ardemment la levée des brevets sur les médicaments et des vaccins, et leur sortie de tout ce qui relève de la propriété intellectuelle. «La pénurie de tests PCR a aussi montré cela: le fait que les automates des laboratoires soient fermés et qu'ils ne fonctionnent qu'avec les réactifs de la même marque est une aberration.»

Mais le constat est aussi cuisant: si les experts que interrogés nous disent avoir appris des choses, ils regrettent tous que les instances gouvernementales et sanitaires ainsi que le grand public n'aient, au final, tiré aucun enseignement de cette crise sanitaire sans précédent. «Si on a vu des élans de générosité au début de la pandémie, on a aussi vu comme les gens sont capables de renouer avec l'égoïsme dès lors qu'ils se sentent protégés», déplore Christian Lehmann. «J'ai honte du monde que nous léguons aux jeunes», conclut-il amèrement.

Le «monde d'après» n'est décidément pas mieux, ni meilleur, que le monde d'avant.

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