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Couper la Russie d'internet? C'est exactement ce que Poutine souhaite

Temps de lecture : 5 min

Le gouvernement ukrainien voudrait priver la Russie d'internet. Malheureusement, ce serait faire le jeu du chef du Kremlin.

Œuvre de street-art vue à Moscou, le 3 mars 2012. | John MacDougall / AFP
Œuvre de street-art vue à Moscou, le 3 mars 2012. | John MacDougall / AFP

Parmi les rares choses à propos desquelles Vladimir Poutine et Volodymyr Zelensky sont d'accord, il y a le fait que les Russes ne devraient plus pouvoir se connecter à Facebook. Le régime de Poutine a, en effet, bloqué l'accès au réseau social dans le cadre de sa politique de répression contre l'internet ouvert. Et, de son côté, le gouvernement de Zelensky demande à toutes les entreprises technologiques occidentales de déconnecter la Russie du reste du monde afin d'accentuer encore un peu plus son statut de paria.

Les entreprises technologiques ont, pour la plupart, pris part au boycott impressionnant de la Russie par les grandes marques internationales. Ikea, Adidas, McDonald's, Starbucks, Toyota, Apple, Electronic Arts, Netflix, Disney, Coca-Cola et à peu près toutes les autres grandes marques qui étaient peu à peu devenues partie intégrante du quotidien de la classe moyenne russe après la chute de l'Union soviétique ont décidé de suspendre leurs activités dans le pays.

Ce retrait brutal du marché russe est d'autant plus remarquable qu'il est volontaire. Les marques n'ont pas été exclues par le Kremlin et, dans la plupart des cas, elles n'ont même pas été contraintes d'abandonner le marché russe dans le cadre des sanctions occidentales. McDonald's va renoncer à un dixième de son chiffre d'affaires mondial parce que la marque estime que continuer à vendre des Big Mac aux gens ordinaires dans ses 850 points de vente en Russie la rendrait complice de la guerre de Poutine.

Changement de prisme

Toutefois, la question se pose: la situation peut-elle être comparable pour les entreprises technologiques? Ou, pour être plus précis: devons-nous penser différemment les plateformes technologiques qui relient les gens à l'information et à leurs congénères?

Certes, chaque société technologique importante qui se retire de Russie porte un nouveau coup au régime de Poutine (qui a qualifié les sanctions économiques et le retrait des marques internationales de «guerre économique»), mais c'est aussi un pas de plus vers la fermeture de tous les espaces indépendants qui restaient aux Russes, notamment pour ceux qui s'opposent au gouvernement et qui voudraient s'organiser, communiquer et partager des nouvelles et informations sans être entièrement à la merci du Kremlin.

Les «ils» qui seront les plus touchés par cette ostracisation de la Russie sur internet sont-ils les mêmes «ils» qui tuent les enfants ukrainiens?

Lors d'une rencontre organisée en ligne par Future Tense au sujet de la manière dont le conflit ukrainien se répercute sur l'internet et les médias indépendants en Russie (et les détruit), Taïsia Bekboulatova, rédactrice en chef de Holod Media (un média courageusement indépendant qui a été poussé à l'exil), s'est opposée aux appels de Zelensky et de tous ceux qui appellent les plateformes technologiques à se retirer de Russie.

Selon elle, ce serait rendre service au Kremlin, car les alternatives locales aux applications internationales comme WhatsApp et Twitter –par exemple le réseau social VKontakte– sont dangereuses pour les utilisateurs, car entièrement contrôlées par les autorités russes.

Viser la bonne cible

Mykhailo Fedorov, le vice-premier ministre et ministre de la Transformation numérique ukrainien, est un fervent partisan de l'isolement de la Russie par toutes les entreprises occidentales. Quand Apple a annoncé, le 1er mars, qu'elle cessait de vendre ses produits en Russie et qu'elle allait y limiter certains de ses services (par exemple en bloquant l'accès aux médias d'État russes et en désactivant le service de suivi de la circulation en temps réel sur Apple Maps en Ukraine), Fedorov a tweeté à Tim Cook, le PDG d'Apple: «Finissez donc le travail en bloquant l'accès à l'App Store en Russie. Ils tuent nos enfants, tuons leur accès!»

Le seul précédent dont je me souvienne d'une telle précipitation à empêcher un pays d'avoir accès à des marques étrangères (et même de participer à une compétition sportive internationale) en guise de condamnation morale est ce qui s'était fait durant de longues années pour ostraciser le régime raciste d'Apartheid en Afrique du Sud. Mais c'était avant internet, et je me demande ce que nous aurions pensé de priver les partisans de Nelson Mandela d'informations et de nouvelles provenant du monde extérieur, ainsi que d'un moyen sûr de communiquer entre eux.

Autrefois, nous faisions passer clandestinement des télécopieurs aux dissidents qui vivaient derrière le rideau de fer. Pourquoi vouloir leur couper tout moyen de communication aujourd'hui?

Il n'existe aucune réponse qui soit facile ou entièrement satisfaisante dès lors que l'on accepte que rien n'est jamais tout noir ni tout blanc. Je comprends que, pour les représentants du gouvernement ukrainien en état de siège, n'importe quel malheur qui frappe la Russie, ne serait-ce qu'un court instant, peut séduire, mais cela ne signifie pas nécessairement que c'est le bon choix à prendre pour les décideurs occidentaux et les entreprises.

Staline a été à l'origine du premier rideau de fer, à l'époque de la guerre froide, et il serait dommage que les entreprises technologiques occidentales qui se retirent du pays érigent un mur numérique pour le XXe siècle, projet qui se rapprocherait du Grand Firewall de Chine.

Bonne conscience

Après avoir exagéré, il y a une décennie de cela environ, les avantages transformationnels présentés par la mise en relation de personnes du monde entier sur des plateformes technologiques dénuées de frontières comme Facebook ou Twitter, il est devenu de bon ton de rejeter les avantages indéniables de la mondialisation technologique et de perdre de vue la demande de Taïsia Bekboulatova.

Nous nous donnons bonne conscience, bien au chaud chez nous, en critiquant des sociétés comme Meta, Alphabet et Twitter pour toutes leurs failles, mais pour les Russes qui ont honte de la guerre menée par leur dirigeant en Ukraine, ces plateformes occidentales constituent une bouée de sauvetage. Autrefois, nous faisions passer clandestinement des télécopieurs aux dissidents qui vivaient derrière le rideau de fer. Pourquoi vouloir leur couper tout moyen de communication aujourd'hui?

Poutine pourrait bien sûr le faire de son propre chef. Il est tragique de constater à quelle vitesse la guerre en Ukraine (ou «l'opération militaire spéciale» selon l'expression orwellienne instaurée par le Kremlin et désormais obligatoire en Russie) restreint un peu plus les espaces de liberté restants d'internet et du paysage médiatique russe.

Avant même que Poutine n'envahisse l'Ukraine, les entreprises technologiques occidentales avaient déjà dû faire de nombreux compromis un peu douteux pour rester dans le pays.

Contrairement à ce que beaucoup d'entre nous peuvent supposer, la Russie à la veille du conflit ukrainien n'était pas l'Union soviétique, ni même l'état totalitaire chinois. Les citoyens pouvaient consulter des médias étrangers en ligne, trouver des informations indépendantes de médias nationaux, tels que le journal Novaya Gazeta ou la chaîne télévisée Écho de Moscou, et se plaindre de leur gouvernement sur des sites comme Facebook.

Régression assistée

Comme Taïsia Bekboulatova nous l'a rappelé, la Russie n'a jamais été une démocratie libérale ni un lieu où l'on pouvait pratiquer le journalisme en toute sécurité. Avant même que Poutine n'envahisse l'Ukraine, les entreprises technologiques occidentales avaient déjà dû faire de nombreux compromis un peu douteux pour rester dans le pays, comme lorsque Google et Apple ont été forcées de retirer de leurs app stores une application créée par l'opposition, l'année dernière.

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Toutefois, la Russie ressemblait davantage à un régime autoritaire hybride qu'à un État totalitaire de style soviétique. Le danger aujourd'hui est que Poutine veut accélérer le retour à cette époque et que, en opérant une rupture qui pourrait nous paraître parfaitement morale, nous pourrions bien finir par l'aider.

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