Égalités / Société

Être juif à Toulouse, dix ans après l'attentat de Mohammed Merah

Temps de lecture : 6 min

Dix ans après la tuerie qui a fait quatre morts dont trois enfants à l'école juive d'Ozar Hatorah de Toulouse, peut-on trouver un sens à ce qui dépasse l'entendement? Pour la communauté juive, la foi a ses raisons que la raison ignore.

Moment de recueillement à la synagogue de Toulouse, le 8 janvier 2009. | Éric Cabanis / AFP
Moment de recueillement à la synagogue de Toulouse, le 8 janvier 2009. | Éric Cabanis / AFP

Il est presque 8h du matin quand les élèves de l'école juive Ozar Hatorah passent le portail d'entrée de leur établissement, ce lundi 19 mars 2012. Au même moment, Mohammed Merah, le tueur au scooter, se dirige vers ce collège-lycée où il tuera Jonathan Sandler, ses deux enfants, Gabriel et Arié, 3 et 5 ans, et Myriam Monsonego, âgée de 8 ans. L'attentat antisémite dans ce lieu sacré qu'est l'école signe le début d'une série noire qui visera spécifiquement les communautés juives –de Bruxelles avec le Musée juif en 2014 et de Paris avec l'Hypercacher en 2015.

Expliquer le drame

Après les attentats, dans l'école juive d'Ozar Hatorah (qui fut ensuite renommée Ohr Torah, la «lumière de la Torah» en hébreu), c'est la sidération qui prédomine. Une cellule de crise est mise en place par le rectorat de Toulouse avec un soutien psychologique proposé aux enseignants, aux parents et aux enfants.

«On n'a même pas cherché le pourquoi, c'est en dehors de tout entendement.»
Noémie, directrice de l'école Gan Rachi

Noémie* est aujourd'hui directrice de la maternelle-primaire Gan Rachi, pendant du collège-lycée Ozar Hatorah. Sa fille Maya était dans la classe de Myriam Monsonego. À l'époque, Noémie était responsable de la vie scolaire. Elle se souvient que «le choc était si fort que très peu de parents ont sollicité la cellule psychologique». Le travail thérapeutique commence d'abord à l'intérieur de la communauté juive: «On a passé deux ans autour de cafés, aux anniversaires, aux bar-mitsva, à échanger sur la question. Il y avait un vrai sentiment de révolte, contre Dieu, contre ce qui s'est passé.»

Pendant plusieurs années, le sujet reste extrêmement délicat. «Beaucoup de familles se questionnaient sur la foi. À ma petite échelle, j'ai dû trouver les mots… mais on n'a même pas cherché le pourquoi, c'est en dehors de tout entendement.» Très vite, son mari et elle font suivre leur fille par un psychologue.

La parole est restée longtemps verrouillée dans la communauté juive, pourtant historiquement coutumière des attentats. En 2018, Georges Benayoun et Haym Vital Salfati travaillent sur le documentaire Chroniques d'un antisémitisme d'aujourd'hui avec Toulouse comme laboratoire d'étude. Ils reviennent sur les lieux de la tuerie et questionnent le visage de l'antisémitisme dans les années 2000. Haym Vital, assistant réalisateur sur le tournage, se souvient d'une scène tournée avec la famille Tordjman, dont la fille aînée a vécu les attentats: «On l'avait bien briefée, mais au moment de l'interview face caméra… plus rien. Elle n'était plus capable de dire un mot.»

L'écriture comme thérapie

Il a fallu dix ans pour conscientiser, verbaliser, extérioriser. Jonathan Chetrit, interne en terminale à Ozar Hatorah en 2012, n'a jamais pu en parler avec sa famille, soucieux de n'inquiéter personne. Très médiatisé depuis les attentats, il est passé par des phases de remise en cause de sa foi. «Évidemment, je me suis posé des questions: des enfants innocents? Pourquoi? Mais ça n'a pas affecté mes croyances ni ma pratique, au contraire.»

Durant des années, il réfléchit à l'écriture d'un livre en forme de recueil de témoignages. «J'estimais qu'on avait assez entendu parler de moi. J'avais commencé des bribes de texte mais sans conviction.» Au premier confinement, Jonathan lance un appel à témoignage sur un groupe d'anciens et d'anciennes de l'école. «Il y avait une urgence. Je sentais un besoin de parler, mais j'avais hésité par peur de passer encore pour le lourd de service.»

«L'écriture a été ma première et ma meilleure thérapie.»
Jonathan Chetrit, auteur de Toulouse, 19 mars 2012

Le temps lui donne pourtant raison car les réponses positives affluent. «Il fallait revenir sur des détails: mais toi t'étais où à ce moment-là?» Le jeune Toulousain recueillera une vingtaine de témoignages pour son ouvrage, Toulouse, 19 mars 2012 – L'attentat d'Ozar Hatorah raconté par ceux qui l'ont vécu.

Dans les mois et les années qui suivent, l'émotion est encore trop vive pour laisser place à la thérapie. «Tu as 17 ans, une vie naïve avec des copains, copines. On met en place une cellule psy dans la journée de la tuerie, mais à quoi ça sert?» En effet, des psychologues spécialistes du trauma ont été mobilisés à Ozar Hatorah, en vain.

Dans le livre, une enseignante de l'école se rappelle: «Ils m'expliquent que je suis en état de stress post-traumatique et qu'il est vivement conseillé que nous nous voyions. Je refuse sur l'instant car je souhaite être auprès de mes élèves [...] En classe, j'échange avec eux toute la journée.» Dix ans après, les témoignages convergent: c'est le travail collectif qui répare. «L'écriture a été ma première et ma meilleure thérapie», confie Jonathan Chetrit.

Garder la foi

Après la tuerie, la question de la résilience se pose. À l'échelle de Toulouse, l'année 2012 connaît une vague exceptionnelle de départs en Israël –en France, celle-ci représente 2.000 personnes sur l'ensemble de la population juive, estimée à 478.000 individus en 2012. En parallèle germe un sentiment de résistance et de fierté au sein de la communauté juive. Le rabbin Monsonego, endeuillé par la mort de sa propre fille, et Eva Sandler, veuve et ayant perdu ses deux fils, «redonnent de la force aux fidèles», raconte Jonathan Chetrit. «Les voir se relever avec tant de dignité nous a permis de tenir debout.»

«Cela fait partie de la condition juive. Chaque génération aura ses ennemis, c'est écrit dans les textes.»
Haym Vital Salfati

Pour donner du sens à l'inconcevable, les liens avec la Seconde Guerre mondiale reviennent régulièrement dans l'esprit des témoins. Noémie «n'a pas cherché à comprendre»: «C'est en dehors de tout entendement. Je pourrais l'associer à l'époque qui a suivi la Shoah», explique-t-elle. Élodie, 25 ans, était elle aussi scolarisée à Ozar Hatorah et présente le 19 mars. Elle a participé au projet de livre de Jonathan Chetrit: «C'était une porte de sortie vers l'apaisement. Je connaissais la version de BFM mais pas celle de mes amis.»

Élodie parle d'un effet déclic sur son rapport à la religion: «Je n'ai plus jamais eu honte de dire que j'étais juive, que je mangeais casher. Je parle beaucoup du 19 mars aujourd'hui parce que ça me fait du bien.» Durant ses études, elle est devenue membre de la branche toulousaine de l'Union des étudiants juifs de France (UEJF), puis présidente de son antenne grenobloise. «Je dis toujours qu'il a voulu nous désunir, et que ça a échoué.» Même son de cloche pour Ethan, 23 ans, témoin lui aussi de la tuerie: «On dit que Dieu donne ses combats les plus difficiles à ses meilleurs soldats.»

La quête du sens face au drame dans la tradition juive a fait l'objet de longues réflexions dans la Torah, les textes bibliques et la philosophie juive. Selon Haym Vital, «cela fait partie de la condition juive. Chaque génération aura ses ennemis, c'est écrit dans les textes.» Quand il tente d'interviewer le couple Matusof, à la direction du Gan Rachi à l'époque, la question du rapport à la religion est posée: «On a essayé d'évoquer cet aspect du sens, mais pour eux, la mise à l'épreuve, la douleur, l'horreur, le fait qu'on les prenne pour cible, c'est inéluctable.»

Identité culturelle renforcée

Ce narratif de la violence, Yona le refuse. Elle a d'abord vécu les attentats comme un drame familial collectif, sans prendre conscience de leur dimension politique. Aujourd'hui, elle dit déplorer le fatalisme, «l'idée qu'on sera toujours persécutés par des ennemis». «Je n'ai pas eu envie de me résigner à un quelconque repli», ajoute la jeune femme.

«Je suis juive, mais je suis aussi française.»
Yona

Après sa scolarité, elle fait un énorme pas de côté et entreprend des études en histoire, sciences politiques et genre, qui l'ont amenée à beaucoup se questionner. «J'étais dans une fac très à gauche, avec des idées arrêtées sur le communautarisme. On remettait constamment en question mes certitudes et les fondements religieux qu'on m'avait transmis.»

Cela a renforcé son identité culturelle, mais aussi déclenché le besoin «de raconter comment cela avait été vécu de l'intérieur». Contre une hiérarchie des identités, Yona a voulu rester en France, contrairement à la majorité de ses copines qui l'ont quittée pour aller vivre en Israël. «Je suis juive, mais je suis aussi française.»

Une évidence qu'il convient peut-être de rappeler à la lumière de la tuerie d'Ozar Hatorah.

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*Le prénom a été changé.

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