Politique

La Chine a de moins en moins intérêt à soutenir la Russie

Temps de lecture : 8 min

Pour des raisons diplomatiques et économiques, Pékin se place plus que jamais en observateur neutre, loin du soutien auquel Moscou pouvait s'attendre il y a encore quelques semaines.

Vladimir Poutine et Xi Jinping à Pékin, le 27 avril 2019. | Valery Sharifulin / Sputnik / AFP
Vladimir Poutine et Xi Jinping à Pékin, le 27 avril 2019. | Valery Sharifulin / Sputnik / AFP

S'il est un pays qui pourrait être capable de peser sur la Russie pour qu'elle arrête son offensive en Ukraine, c'est la Chine. Mais Pékin évite de mettre le poids de sa puissance économique dans une tentative d'arbitrage entre Moscou et Kiev. Les relations diplomatiques et économiques sino-russes ont été renforcées début février lors du voyage de Vladimir Poutine à Pékin. Ceci alors que les échanges commerciaux sino-ukrainiens s'étaient considérablement renforcés depuis une dizaine d'années.

Mais par rapport à la guerre qui fait rage actuellement en Ukraine, les dirigeants chinois restent dans une position d'observation. Ils ont certes affirmé à plusieurs reprises qu'ils sont disposés à jouer un rôle d'arbitre entre la Russie et l'Ukraine. Mais cette proposition n'a pas été accompagnée d'une véritable pression pour contraindre Moscou à l'accepter.

En Europe, les responsables qui poussent la Chine à jouer un rôle en vue d'un cessez-le-feu ne manquent pas. Josep Borrell, le haut représentant de l'Union européenne pour la politique étrangère, déclarait notamment le 7 mars: «C'est évident que la Chine a une influence claire sur la Russie [...]. Elle peut jouer un rôle important si elle le veut pour trouver une solution diplomatique.»

Un propos que partage Jean-Yves Le Drian, le ministre français des Affaires étrangères, quand il dit que «la Chine peut faire pression sur la Russie. Le seul fait qu'elle se soit abstenue au Conseil de sécurité montre qu'il n'y a pas un total alignement entre la Chine et la Russie.»

Par ailleurs, en Chine, le magazine Caixin a publié le 3 mars une interview de Laurent Bili, ambassadeur de France à Pékin, qui estime que «la Chine a un rôle particulièrement important à jouer afin de contribuer à la négociation d'un véritable cessez-le-feu […]. La Chine ne peut rester indifférente à une violation de la Charte des Nations unies.»

Abstentions de masse

Au Conseil de sécurité de l'ONU, chaque fois que la question de l'intervention russe est abordée, la Chine s'abstient plutôt que de condamner la Russie comme le fait une majorité de pays. Mais, le 8 mars, lorsqu'Emmanuel Macron et le chancelier allemand Olaf Scholz se sont entretenus en visioconférence avec Xi Jinping, celui-ci n'a pas signifié la moindre intention chinoise d'intervenir dans le conflit entre la Russie et l'Ukraine.

Si les deux dirigeants européens ont pu évoquer la possibilité d'intervenir avec la Chine auprès de Vladimir Poutine, de son côté Xi Jinping s'est simplement contenté d'appeler à «la plus grande prudence» à propos de l'Ukraine. Il a seulement annoncé que la Chine allait y envoyer une aide humanitaire avant d'«encourager les Russes et les Ukrainiens à surmonter les difficultés, et à aboutir à des résultats pacifiques».

Tout le trafic ferroviaire et routier entre l'Asie et l'Europe qui passe par l'Ukraine est bloqué.

Manifestement, pour l'instant en tout cas, la guerre en Ukraine n'est pas considérée à Pékin comme une occasion pour la Chine de s'engager fermement dans une démarche qui pourrait imposer la paix. Un tel rôle mettrait pourtant en valeur les dirigeants chinois sur la scène mondiale. Et il améliorerait grandement l'image quelque peu dégradée d'un régime chinois qui apparaît refermé sur lui-même et avide de conquêtes commerciales à travers le monde.

De plus, la Chine aurait un intérêt évident à intervenir en faveur d'un arrêt des combats en Ukraine. Des nombreuses entreprises chinoises sont présentes dans ce pays. Et les bombardements de l'aviation russe ont détruit une grande partie du port de Marioupol, sur la mer d'Azov, où Cofco, le puissant conglomérat de l'agroalimentaire chinois, avait installé et utilisait de vastes entrepôts.

Les nouvelles impasses de la soie

Plus largement, tout le trafic ferroviaire et routier entre l'Asie et l'Europe qui passe par l'Ukraine est bloqué. Ce qui empêche une grande partie des «nouvelles routes de la soie» chinoises de fonctionner. D'autant plus que, dans cette stratégie commerciale chinoise, le chemin de fer est en temps normal privilégié par Pékin car moins cher que le transport maritime. Mais les produits chinois vont avoir du mal à reprendre leur parcours vers l'Europe en passant par une Ukraine où la Russie veut s'installer après d'intenses combats. Et passer davantage par le territoire de l'agresseur russe ne sera pas plus valorisant pour le commerce chinois.

Autant de raisons qui contribuent sans doute à expliquer que la Chine prend soin de se tenir à distance des événements qui se déroulent en Ukraine. Ne pas apparaître comme approuvant pleinement l'attitude de Moscou est une obligation aux yeux de Pékin. À cela s'ajoute le souci d'ordre financier de la Chine de ne pas être atteint par le conflit.

Le 3 mars, la Banque asiatique d'investissement pour les infrastructures (AIIB) a décidé de suspendre toutes les affaires en cours avec la Russie et la Biélorussie et en particulier de geler les prêts qu'elle a accordés à ces deux pays. Cette banque a été créée en 2014 par la Chine afin de financer toutes sortes de projets relevant des «nouvelles routes de la soie». De nombreux pays impliqués dans cette organisation planétaire sont membres de l'AIIB. Une autre banque chinoise, la New Development Bank dont le siège est à Shanghai, a suspendu toutes les transactions qu'elle gérait avec Moscou. Cela «en attendant la fin du conflit».

Cependant, le 13 mars, la prudente position chinoise s'est compliquée, lorsque la presse américaine, à la suite du New York Times, a affirmé que la Russie demandait à la Chine de lui fournir des équipements militaires ainsi qu'une aide économique pour lui permettre de surmonter les sanctions internationales. De plus, selon la chaine CNN, Moscou souhaitait que Pékin fournisse à l'armée russe des kits alimentaires préemballés et non périssables. Zhao Lijian, l'un des porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, a répliqué sèchement: «Ces derniers temps, les États-Unis propagent constamment de fausses nouvelles à l'encontre de la Chine.»

De son côté, toujours le 13 mars, Jake Sullivan, le conseiller à la Sécurité nationale du président américain Joe Biden, a déclaré sur CNN: «Nous avons fait savoir à Pékin que nous ne resterons pas passifs et ne laisserons aucun pays compenser les pertes de la Russie dues aux sanctions économiques.» Ces sanctions internationales ont été imposées à la Russie depuis que les troupes russes sont entrées en Ukraine le 24 février.

L'avertissement états-unien

Le lendemain de ces déclarations, Jake Sullivan s'est rendu à Rome pour rencontrer Yang Jiechi, membre du comité central du Parti communiste et plus haut gradé de la diplomatie chinoise. La Maison-Blanche a indiqué sans autres précisions que les deux hommes ont discuté de «l'impact de la guerre de la Russie contre l'Ukraine sur la sécurité régionale et mondiale». Cette rencontre diplomatique à Rome a sans doute été l'occasion pour la diplomatie américaine d'indiquer qu'elle ne tolèrerait pas un engagement chinois au côté de la Russie.

Exprimé en langage diplomatique, il aurait été dit au diplomate chinois qu'un soutien militaire ou économique à Moscou «aurait des conséquences». Et à Pékin, l'agence officielle Xinhua a rendu compte des conversations en indiquant qu'une communication «franche, approfondie et constructive a été menée sur les relations sino-américaines, ainsi que sur les questions internationales et régionales d'intérêt commun». Difficile d'être plus évasif.

La Chine mesure parfaitement qu'elle ne peut pas approuver l'agression russe.

Repousser la puissance de l'Occident est sans doute un désir ressenti aussi bien côté chinois que côté russe. Par ailleurs, les dirigeants de Pékin et de Moscou ont des raisons de s'entendre et de se comprendre. Ils possèdent un fond de culture commune. Le marxisme continue d'être inculqué aux cadres du Parti communiste chinois, et il rappelle des souvenirs de jeunesse à leurs homologues russes.

Pour autant, la Chine mesure parfaitement qu'elle ne peut pas approuver l'agression russe. Même la presse chinoise a quelques difficultés à la présenter. La censure l'empêche, par exemple, de parler d'une «invasion» de l'Ukraine par les troupes russes. Il convient d'utiliser les termes utilisés par Moscou, à savoir «opération militaire spéciale en Ukraine».

Par ailleurs, les médias chinois reprennent l'explication donnée par Vladimir Poutine selon laquelle le conflit a été provoqué par la volonté de l'OTAN de renforcer son «expansion» en Ukraine. Une thèse difficile à maintenir depuis que, le 14 mars, Volodymyr Zelensky, le président ukrainien, a estimé nécessaire de «reconnaître» que son pays n'entrera pas dans l'OTAN, faute de volonté de l'Alliance en ce sens.

L'œil de Pékin

Dans ce contexte, de nombreuses analyses paraissent en Chine sur les combats qui s'intensifient actuellement en Ukraine. Ainsi, sur son blog très regardé, Hu Xijin, qui fut le rédacteur en chef du journal nationaliste chinois Huanqiu Shibao, envisage, en ces termes, les suites des affrontements actuels: «En cas de défaite de la Russie, on assisterait à un enlisement des opérations militaires en Ukraine. La population ukrainienne, avec un soutien matériel et moral venu de l'étranger, lancerait un mouvement de résistance populaire généralisée. L'Ukraine, deuxième plus grand pays d'Europe, deviendrait alors un bourbier pour la Russie.»

À l'inverse, Hu Xijin envisage ensuite ce que pourraient être les suites d'une victoire de la Russie: «Poutine neutraliserait l'Ukraine, éliminant ainsi le risque de voir cet ancien État de l'Union soviétique rejoindre éventuellement le clan occidental contre la Russie. Il s'agirait d'une contre-attaque réussie de Moscou aux pressions accrues qu'exerce Washington depuis l'effondrement de l'Union soviétique, avec un affaiblissement de l'hégémonie américaine à la clé. Bien sûr, la guerre aura échaudé l'Europe, qui risquerait à l'avenir de compter encore plus sur les États-Unis pour assurer sa sécurité. En outre, l'Europe pourrait se montrer plus hostile encore envers la Russie.»

Pékin ne croit pas à la possibilité de persuader Vladimir Poutine d'accepter un quelconque arbitrage.

Les dirigeants chinois semblent partager ces points de vue balancés sur les suites que peut avoir l'attaque de la Russie en Ukraine. Ils ont multiplié les précautions pour que la Chine ne soit pas atteinte par cette guerre. S'ils aidaient d'une façon ou d'une autre l'effort de guerre russe, il faudrait que cela ne se voie pas. Ce qui semble très difficile étant donné notamment les possibilités de surveillance qu'offrent notamment les satellites américains.

En outre, la Chine connaît actuellement un ralentissement de sa croissance économique. Elle ne peut donc pas se permettre de mettre en avant un quelconque soutien à la Russie qui amènerait les milieux économiques européens à se mobiliser pour acheter moins de produits made in China.

Quelle que soit la rivalité et les conflits commerciaux qui l'opposent aux États-Unis, il est essentiel pour la Chine de garder sa position sur le haut de l'économie mondiale. Dans ces conditions, que «l'amitié solide comme le roc» que Pékin affiche officiellement à l'égard de la Russie de Vladimir Poutine ne se matérialise pas en une totale approbation de l'offensive qu'il a lancée sur l'Ukraine. Face à la guerre qui s'intensifie dans ce pays, les dirigeants chinois préfèrent apparemment rester dans une position d'observation.

Rien n'indique qu'à Pékin, on estime possible de réussir un arbitrage entre Russes et Ukrainiens. Tout semble au contraire indiquer que Pékin ne croit pas à la possibilité de persuader Vladimir Poutine d'accepter un quelconque arbitrage. Et le mieux placé pour penser ainsi est sans doute Xi Jinping, qui a pu mesurer la résolution du leader russe quand il l'a rencontré à Pékin au début du mois de février.

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