Société / Économie

La calvitie masculine, un marché lucra'tif sans en avoir l'hair

Temps de lecture : 6 min

Des milliers d'euros sont dépensés chaque jour en France pour lutter contre la chute de cheveux. Le marché vit un véritable boom, accentué par la crise sanitaire.

La forte augmentation du marché est en lien avec la crise sanitaire et tout le stress qui l'accompagne, lequel est une des causes de la perte de cheveux. | Mélodie Taberlet
La forte augmentation du marché est en lien avec la crise sanitaire et tout le stress qui l'accompagne, lequel est une des causes de la perte de cheveux. | Mélodie Taberlet

Et si les implants capillaires et autres soins contre la calvitie étaient remboursés par la Sécurité sociale? C'est ce qui aurait pu arriver en Corée du Sud, si le candidat démocrate Lee Jae-myung avait été élu président le 9 mars dernier. En France, aucun candidat n'a encore fait une telle proposition. La perte de cheveux touche pourtant des millions de personnes, et génère un business très lucratif.

Dans l'Hexagone, ce sont les hommes qui sont les plus touchés par l'alopécie androgénétique (communément appelée «calvitie»). 13% des plus de 18 ans, selon une enquête menée en décembre 2014 par l'IFOP, contre seulement 2% des femmes. Ce phénomène, lié au vieillissement naturel de notre corps, est une source de stress qui pousse les plus affectés à débourser des sommes astronomiques pour y remédier. Du simple complément alimentaire vendu en pharmacie, jusqu'à la fraude à la Sécurité sociale de certains professionnels, la perte de cheveux masculine ne concerne pas seulement les chauves.

L'implant, la solution la plus chère

«J'ai 25 ans, et la calvitie est mon plus gros complexe.» Thomas ne mâche pas ses mots quand il parle de son problème. Depuis plusieurs mois, il met de l'argent de côté pour s'offrir sa première greffe. Ayant longtemps hésité avant de se faire opérer en France, il réalise un premier devis dans une clinique parisienne réputée, qui lui annonce un prix entre 8.000 et 9.000 euros. Il trouve finalement une toute nouvelle clinique, le centre Racine Carrée à Levallois-Perret, qui lui propose une opération au prix de 2.000 euros, mais réalisée par un robot.

Comme Thomas, ils sont de plus en plus nombreux à se tourner vers la greffe. Une tendance que nous confirme le docteur Pierre Bouhanna, une référence de l'implant capillaire qui exerce depuis 1976 à Paris: «Depuis six ans, l'augmentation de la demande est très nette.» Même constat à Nice, dans la clinique privée où travaille Naïma: «Ça fait trente ans que je pratique la greffe de cheveux, et en ce moment ça explose.»

Côté prix, il est très dur d'établir une grille représentative, car chaque opération est unique. Cela dépend de la technique de greffe utilisée, de la surface à traiter, du nombre de greffons ou de FUE (une unité folliculaire qui peut contenir un à trois cheveux) implantés, et aussi de la réputation du chirurgien. Naïma explique qu'en France, «un FUE peut coûter entre 2,5 euros et 6 euros. La moyenne est à 3,5 euros. Donc une greffe peut aller de 3.500 euros à plus de 10.000 euros pour une zone.»

Pour toutes ces raisons, de nombreux Français se tournent vers la Turquie et ses prix défiant toute concurrence. C'est le cas de Pierre, 60 ans, qui s'est offert deux greffes en Turquie, pour la somme totale de 3.800 euros (frais d'hébergement compris). «Pour une même opération en France, j'aurais dû débourser entre 12.000 euros et 15.000 euros. Entre la Turquie et la France, je me souviens d'un rapport de prix de cinq à six.»

La pharmacie, cour des miracles

Avant d'arriver à la greffe, Pierre a tout essayé. Quand il fait le bilan des shampooings et autres produits qu'il a essayés, il évalue à 3.000 euros l'argent dépensé dans ces produits prétendument miracles. Tout ça pour ne constater aucun résultat.

Pour le dermatologue Philippe Assouly de la Société française de dermatologie (SFD), «les deux seuls traitements disponibles en pharmacie, efficaces pour préserver ses cheveux, sont le minoxidil 5%, et le finasteride 1mg en comprimé». Le finasteride est vendu uniquement sur ordonnance car il peut engendrer des effets secondaires (perte de libido, stérilité, dépression).

Ces deux produits sont à utiliser quotidiennement ad vitam æternam. Compter 20 euros par mois pour le minoxidil et 40 euros par mois pour le finasteride. Une pharmacie de Rueil-Malmaison, en région parisienne, nous confirme que «les ventes de minoxidil augmentent significativement depuis quelques mois».

Tous les professionnels du cheveu ne sont pas favorables à ces produits vendus en pharmacie, dont les résultats varient largement d'un patient à l'autre.

Dans le circuit de la pharmacie et parapharmacie, le capillaire représente le quatrième segment de la dermocosmétique en matière de ventes. Florence Grasser, directrice marketing France des laboratoires dermatologiques Ducray, confirme «la forte croissance du marché de l'antichute». Elle met cette nette augmentation en lien avec la crise sanitaire et tout le stress qui l'accompagne, lequel est une des causes de la perte de cheveux.

Tous les professionnels du cheveu ne sont pas favorables à ces produits vendus en pharmacie, dont les résultats varient largement d'un patient à l'autre. «En tant que coiffeuse de formation, je trouve toutes ces solutions un peu marketing», déclare Orlane, qui travaille depuis treize ans à l'Atelier du cheveu à Cholet (Maine-et-Loire). «Une fois que le capital cheveux est consommé, il n'y a plus tellement de solutions.»

Plutôt que d'essayer ces traitements quotidiens, certains préfèrent opter pour une option plus radicale: le complément capillaire.

Jules Pilorge

Le complément capillaire, 100% faux, 100% efficace

À 50 ans, Pascal Galteau aurait aimé faire une greffe, mais il n'en a pas les moyens. Il se tourne alors vers le complément capillaire, un ensemble de vrais cheveux fixés sur une couche ultrafine de silicone collée sur le crâne. «Ça me permet de revivre. On me dit que j'ai gagné dix ans depuis que je le porte.» Moins cher que les implants, le complément capillaire coûte entre 2.000 euros et 2.200 euros par an, car il doit être changé tous les trois mois. Son efficacité est directe et sans effets secondaires, à condition de le garder à vie.

Parmi toutes les solutions plus ou moins onéreuses qui existent pour contrer la calvitie, aucune n'est remboursable. Pourtant, il existe une faille.

La mésothérapie, remboursera…remboursera pas

La mésothérapie est un soin qui consiste à injecter un concentré de vitamines sous la peau du crâne, en y faisant des piqûres. Ce traitement esthétique très à la mode depuis cinq ans a pour but de réactiver les bulbes fatigués. Tous les six mois, ces soins sont à renouveler. Une séance de mésothérapie coûte entre 80 et 150 euros.

Jean-Marc Piumi, président de la société française de mésothérapie, insiste: «La mésothérapie pour traiter l'alopécie est non remboursable.» Le SFD et le docteur Pierre Bouhanna tiennent le même discours.

Pourquoi ne pas rembourser les traitements existant contre la calvitie, alors que la Sécu rembourse par exemple des traitements contre l'acné?

Pourtant, Théophile va depuis plus d'un an chez son dermatologue parisien pour ses séances de mésothérapie, et jusqu'ici il n'a pas déboursé un centime. «Mon dermatologue prend ma carte vitale et je suis remboursé. Il m'a dit dès notre première rencontre que la mésothérapie était prise en charge par la Sécurité sociale.» Le médecin de Théophile n'est pas le seul à faire rembourser ces séances, et cela pose problème.

Philippe Assouly de la SFD ne croit pas du tout en la mésothérapie, et même s'il comprend qu'on «puisse souffrir de la calvitie, ce n'est pas considéré comme une maladie. Sinon c'est la porte ouverte à toutes les dérives, et c'est la fin de la Sécu.» Tous les praticiens qui font rembourser la mésothérapie s'exposent à des risques pouvant aller du simple blâme à la suspension d'exercice. «C'est ce qui est arrivé à un dermatologue savoyard il a quelques années», se souvient Jean-Marc Piumi. «La Sécurité sociale s'est rendu compte de la fraude, et il a dû lui rembourser la totalité des sommes dues.»

Bien que la perte de cheveux ne soit pas considérée comme une maladie, et que le choix de la traiter soit purement esthétique, il faut reconnaître qu'il y a une incompréhension. Pourquoi ne pas rembourser les traitements existant contre la calvitie, alors que la Sécu rembourse par exemple des traitements contre l'acné? Sans parler des souffrances psychologiques et des conséquences sociales et professionnelles que peut engendrer la perte de cheveux.

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Théophile, étudiant en école de commerce, a été profondément marqué. «Je trouve ça normal que la mésothérapie me soit remboursée par la Sécu. Quand j'ai commencé à perdre mes cheveux, c'était un cataclysme. Je me sentais vieux, moche et faible. C'était devenu un facteur de stress énorme. Quand j'arrivais en amphi, je ne me mettais jamais devant, de peur qu'on aperçoive le haut de mon crâne. Depuis que je me fais traiter, je revis.»

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