Société / Culture

Il est grand temps de casser les codes du vestiaire «masculin»

Temps de lecture : 8 min

Si les femmes peuvent aujourd'hui revêtir aisément des habits jugés masculins, l'inverse est encore très mal accepté.

Défilés de Jean-Paul Gaultier, en 2001 (à gauche) et en 1994. | Jean-Pierre Muller / Pierre Verdy / AFP
Défilés de Jean-Paul Gaultier, en 2001 (à gauche) et en 1994. | Jean-Pierre Muller / Pierre Verdy / AFP

Dans une période où le genre est questionné, où les frontières s'estompent, n'est-ce pas le timing idéal pour casser les codes de la masculinité? Engoncé dans son costume deux pièces ou décontracté dans ses tenues de sport, l'homme ne pourrait-il pas bousculer sa garde-robe traditionnelle? Les créations dans les défilés multiplient les propositions, mais cela ne se vérifie pas encore vraiment dans la rue. Les a priori sociétaux ont la vie dure.

Si dans le vêtement occidental aujourd'hui le port du pantalon est la norme absolue, historiquement, il n'en est rien. Dans l'Antiquité, les hommes portaient la toge. Le vêtement ne s'est véritablement fermé qu'au XVe siècle, devenant de plus en plus proche du pantalon d'aujourd'hui, perdant au fil du temps son côté bouffant et ses fioritures. Dans le monde, de nombreuses populations portent encore très naturellement la «robe» au masculin, que ce soit le boubou, la djellaba on encore la «jupe» sous forme de kilt, de paréo ou de hakama.

À l'inverse, en Occident, le port du pantalon a été pour les femmes un combat féministe. En France les autorisations étaient nécessaires (sauf en compagnie d'un cheval ou d'un vélo) pour porter le pantalon. Et si l'usage a fini par l'emporter à partir des années 1960, ce n'est qu'en 2013 que la loi a été officiellement modifiée.

Dans les mentalités, cet acquis, d'une certaine façon, valorise la femme: elle prend symboliquement le pouvoir avec des attributs masculins. A contrario, un homme portant la jupe peut être perçu comme s'habillant de façon moins virile, voire se travestissant. Demeure une sorte de hiérarchie archétypale des sexes inconsciente, mais encore extrêmement vivace. L'évolution actuelle où la question du genre n'est plus vue de la même façon par les jeunes générations aura peut-être une influence dans l'évolution de la mode.

Question de genre

Le vêtement est le plus souvent genré et quand il est unisexe, comme le jean ou le tee-shirt, il est toujours du côté du «masculin», comme l'observe le consultant de mode Donald Potard. On peut citer comme exemple la mode très genrée du début des années 1960 (robes en vichy, balcons…), puis à partir de Mai 68 l'adoption du jean et du tee-shirt par les filles.

En Grande-Bretagne, entre les deux guerres, le mouvement Men's Dress Reform Party tenta, avec pour point de départ la notion de bien-être, de faire évoluer le vêtement masculin notamment en portant des jupes. Un des membres, le psychanalyste John Carl Flügel (auteur de The Psychology of the Clothes en 1930) voulait que le mouvement réagisse en réponse à son constat sur l'historique renonciation masculine: «Les hommes renoncèrent à leur droit d'employer les diverses formes de parure brillantes, gaies et raffinées, s'en dessaisissant entièrement au profit des femmes et faisant par la du métier de tailleur un des artisanats les plus austères et neutres qui soient.» Quelques clichés en noir et blanc témoignent des tentatives du port de la jupe par les membres du groupe dans les années 1930.

Jacques Esterel, dont le nom est oublié aujourd'hui, a été souvent avant-gardiste. Après une première approche unisexe avec sa collection «Négligé Snob» en 1967, il proposa une véritable mode unisexe en 1970 avec notamment des robes sumériennes qui ont été exposées au MAD, avec un modèle porté à la fois par des hommes et des femmes.

Rudi Gernreich, à qui on doit le monokini, opta dans les années 1970 pour l'unisexe et disait de la mode: «Je vois les conditions actuelles ainsi: anonymat, universalité, unisexe, nudité et au-dessus de tout, réalité… Je veux dire par là l'utilisation de choses vraies, comme les blue jeans, les polos, les tee-shirts; la mode statutaire n'existe plus.» Des tentatives réfléchies et intéressantes, mais elles sont restées des épiphénomènes sans doute trop tôt en regard de l'évolution des mentalités.

Du côté de l'unisexe, Naco a débuté en 2001 et dès le départ ses vêtements étaient unisexes: «Je ne me suis jamais habillé en fonction d'un genre, pour moi un vêtement n'est ni masculin ni féminin, c'est juste un vêtement; chez moi, c'est naturel. Aujourd'hui l'époque me donne raison et peut-être que dans le futur on pourra changer de sexe comme un accessoire.» L'entrée de sa marque Naco Paris dans le calendrier officiel des défilés à Paris, scindé en mode féminine et masculine, lui fut refusée pour ce motif d'unisexe, ne pouvant figurer ni d'un côté ni de l'autre.

Depuis, la fédération a évolué, entérinant le choix de plusieurs maisons optant parfois pour des défilés mixtes comme Balenciaga, C. Lemaire, etc. En Italie plusieurs maisons dont Gucci, Versace, Bottega Veneta ont proposé ce choix dès 2016. Mais il s'agit plus de défilés hybrides avec des modèles masculins et féminins que vraiment unisexes. Parfois qualifiés de «coed» [abréviation de «co-educational», ndlr], ces défilés n'estompent pas vraiment les frontières, ils demeurent globalement encore très binaires. L'évolution s'immisce néanmoins avec des parentés de style qui s'approchent d'un «no gender», avec en titre d'exemple les essais de Raf Simons pour Calvin Klein.

Le cas Jean-Paul Gaultier

Dans les années 1980, c'est Jean-Paul Gaultier qui va réussir à faire bouger les lignes. Donald Potard, qui est aujourd'hui consultant mode, était à l'époque président de la société. Il se souvient d'un voyage en Grande-Bretagne où il avait entraîné Jean-Paul sur ses terres d'Écosse et où il découvrit le port du kilt. L'idée germa et le créateur l'endossa à de nombreuses reprises et de conserve avec son compère Antoine de Caunes dans l'émission «Eurotrash».

Dans ses défilés, l'essai était régulièrement tenté mais jamais confirmé dans la rue, si ce n'est par quelques modeux pointus. Un premier kilt dans un défilé aux alentours de 1985 et le concept, très original pour l'époque, d'une garde-robe pour deux amorçait joyeusement et intelligemment l'idée d'un vêtement unisexe. Avec le succès de son parfum Le Male, Jean-Paul Gaultier avait aussi tenté très joliment l'aventure du maquillage pour homme, mais le succès ne fut pas à la clef.

Le créateur a essayé de faire porter des corsets aux hommes, il a voulu montrer la féminité chez des hommes virils. Pour Donal Potard, le jeu est trouble et il faut être un peu exhibitionniste pour porter la jupe ou la robe; la mode actuellement ne suit pas encore l'évolution de la société.

Les célébrités s'y mettent

Aujourd'hui, de plus en plus dans les défilés se dessine une confusion des genres avec les modèles masculins osant la différence avec des codes dits féminins: des jupes plissées, des robes, des dentelles, des motifs floraux… De nombreux grands noms de la mode veulent faire bouger les lignes. On peut citer Riccardo Tisci pour Burberry, Rick Owens, J. W. Anderson et bien sûr Gucci.

Le choix des mannequins permet aussi de jouer un rôle dans la (con)fusion des genres. Il y a très longtemps déjà, Yohji Yamamoto avait orchestré son défilé hommes avec uniquement des femmes dans un esprit androgyne. Haider Ackermann chez Berluti, quelques années plus tard, invitait des tomboys: Jamie Bochert et Saskia de Brauw. Avec son physique androgyne, cette dernière a défilé dans les collections hommes chez Givenchy et fut aussi égérie Yves Saint Laurent d'une campagne masculine, à l'époque d'Hedi Slimane. Mais il est plus simple et «acceptable» dans la société de voir une femme en homme que l'inverse.

Le vent pourrait-il tourner aujourd'hui? Le fait que des personnalités en vue portent la jupe peut en modifier la perception. Citons les exemples de Kanye West et surtout Harry Style, référence absolue en audaces vestimentaires. Le gala du Met en 2018 vit aussi des hommes en version féminisée. Pete Davidson portait un tailleur jupe de Thom Browne. Très audacieux, Troye Sivan s'était glissé dans une robe fourreau noir, une création Luar (Raul Lopez de Hood by Air) dont le défilé printemps-été à New-York mixait les genres, que ce soit en style ou avec des mannequins des deux sexes; filles avec des pantalons, des cravates; hommes avec des sacs à main, des jupes.

Pour Serge Girardi, styliste mode, «ça fait très longtemps que ça bouge, le côté féminin s'invite dans les collections, le mélange des genres est là, mais cela ne parle qu'à une minorité. Avec les jeunes générations, la fluidité s'immisce.» Pour lui cette manière de jouer sur les codes a déjà été vue dans les années 1970, notamment avec les Cockettes, une communauté mixte de San Francisco libre dans son habillement: «Mais c'était un mouvement spontané. Il faut faire attention aujourd'hui à la récupération.»

Liberté et création

Serge Girardi mentionne l'exemple à part qu'incarne Walter van Beirendonck, qui possède «une vraie liberté dans son discours depuis le début». Ce dernier, membre du groupe de stylistes «Six d'Anvers» et considéré comme un créateur majeur de la mode masculine, a fait un choix clair dès le début de sa carrière: «La mode masculine a beaucoup changé ces dernières décennies, bien plus que la mode féminine. C'est la raison pour laquelle je me suis plus intéressé à créer pour les hommes. J'ai grandi dans une période glam rock, avec David Bowie qui a changé à jamais la mode masculine. Dès mes premières collections j'ai testé les frontières établies par la société. Mais j'ai aussi voulu éviter de franchir le ligne du travestissement, je ne voulais pas que les hommes soient ridicules et habillés dans des vêtements pour femmes.»

C'est la grande réussite de Walter van Beirendonck: concevoir une mode résolument masculine, mais audacieuse, colorée et avec toujours des trouvailles et un travail de recherche sur les formes. Pour lui, le plus important demeure la liberté et la création, bien qu'il se heurte encore souvent aux normes de la société. Il a aussi travaillé sur les différences de corps: «Avec les expériences sur le genre, j'ai aussi voulu mettre en évidence les différents corps et j'ai choisi de montrer dans plusieurs défilés des “bear-models” avec des tailles que la mode n'utilise pas d'habitude.» Une mode originale, créative et colorée. Un vrai vent de liberté.

​Depuis la fin du XVIIIe siècle, le vêtement masculin s'est codifié, voire sclérosé.​

Pour John Karl Flügel, le constat était déjà clair il y a quasi un siècle: «Il ne semble exister aucune raison essentielle dans la nature, les coutumes ou les fonctions des deux sexes qui nécessite une différence frappante de costume, sinon le désir d'accentuer les différences sexuelles elles-mêmes.» Toute l'évolution du costume a subi le poids de conventions généré par la société. Depuis la fin du XVIIIe siècle pour Flügel, mais sans doute encore plus fin du XIXe siècle, le vêtement masculin s'est codifié, voire sclérosé. Le bourgeois ne montrait sa richesse que dans les vêtements des épouses et s'habillait d'un classique costume deux ou trois pièces avec port de la cravate. Si le XXe siècle a permis d'ajouter de la décontraction pour les loisirs, avec le port des jeans et des joggings, l'éventail demeure limité.

Enfin, si s'habiller relève d'une liberté individuelle, dans le cadre du travail, les entreprises peuvent aussi imposer des codes et des normes. Un frein supplémentaire pour l'émancipation de la mode masculine.

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