Monde

L'enfermement israélien

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 04.06.2010 à 17 h 09

Les évacuations du Liban et de Gaza qui devaient apporter la paix et ont conduit à la guerre mènent Israël à une posture autiste, radicale et sécuritaire.

Après l'arraisonnement sanglant (9 morts) de la flottille humanitaire pro palestinienne qui cherchait à forcer le blocus de Gaza, Israël se trouve isolé et confronté à une vague de critiques sans précédent. Seul dans ce registre de l'hostilité généralisée, George Bush avait fait mieux... Personne, en effet, n'a pris ni n'aurait pu prendre la défense d'une action illégale au regard du droit international puisqu'elle s'est déroulée hors des eaux territoriales. Plus grave sans doute: ce que cet épisode révèle de l'enfermement israélien et des conséquences de plus en plus dommageables qu'il pourrait générer.

L'intervention en elle-même peut susciter la stupéfaction et la consternation tant était visible le piège tendu à Israël. Dans l'esprit de ses promoteurs, il s'agissait d'une sorte d'«Exodus» à l'envers, du nom de ce bateau chargé de femmes et d'enfants expédiés en Palestine pour bien souligner la responsabilité et la culpabilité de la Grande-Bretagne. De la même façon, il s'agissait de remettre en évidence le blocus de Gaza par Israël. L'intervention des commandos de la marine israélienne a évidemment amplifié ce message au-delà de ce que pouvaient espérer les promoteurs de ce piège.

Mais que le gouvernement israélien ait pris ce risque conduit à s'inquiéter de l'enfermement grandissant des autorités de ce pays qui raisonnent de façon de plus en plus solitaires accordant trop de poids aux options militaires et devenant prisonnières d'une posture radicale, selon laquelle Israël ne peut compter que sur ses propres forces et est seul à pouvoir définir ses options de sécurité. Cette conception «dominatrice et sûre d'elle-même» comme aurait pu dire De Gaulle est en fait le résultat des deux évacuations unilatérales - du Liban Sud et de Gaza - qui ont conduit à deux guerres et au renforcement de deux ennemis, le Hezbollah au Liban, le Hamas à Gaza. Là où Israël attendait la paix.

Cette situation a conduit à la victoire électorale du camp nationaliste, lequel prend systématiquement le contre-pied de ce qu'attendent la communauté internationale et surtout les Etats-Unis. Ainsi du camouflet infligé par Netanyahou au vice-président Joe Biden lorsque fut annoncée, en pleine visite de ce dernier, la relance d'un programme de colonisation à Jérusalem Est. Dans ces conditions, on voit mal ce qui retiendrait Israël d'agir seul contre l'Iran, malgré un quasi veto du gouvernement américain. Ce qui élargirait le champ de la tragédie.

Enfermement psychologique et politique ne signifie pas cependant isolement. Bien sûr les Nations Unies ont aussitôt demandé et obtenu la libération des participants à cette expédition. Mais ceux qui protestent le plus fort, comme la Russie par exemple, ne peuvent pas aller trop loin dans la condamnation d'Israël puisqu'ils pratiquent eux-mêmes des politiques de blocus dans des régions, il est vrai, moins exposées aux regards de la communauté internationale.

En revanche, les chancelleries n'ont sans doute pas prêté une attention suffisante au revirement historique de la Turquie. Depuis que ce pays, allié principal d'Israël dans la région, est gouverné par les Islamistes de l'AKP, il est passé de la brouille à l'hostilité. En témoigne le fait que le «Mavi Marmara», qui a fait l'objet de l'assaut sanglant, était principalement aux mains d'une organisation turque proche du pouvoir et en sympathie avec le Hamas. Ce dernier est, grâce à la complicité active de la Turquie, et à l'aveuglement du gouvernement israélien, le principal bénéficiaire de l'opération conduite avec le «Mavi Marmara».

Quant au gouvernement Erdogan, il aspire désormais à un leadership régional, qui l'a conduit à rompre avec Israël et à se rapprocher de l'Iran et de la Syrie, avant peut-être demain de rompre avec l'OTAN, dont il était, jusqu'à la guerre d'Irak, un élément-clé. Remplacer l'Egypte donc, dans son rôle de fédérateur d'un monde arabo-musulman profondément divisé: c'est le nouveau dessein d'un pays qui rompt progressivement avec le kémalisme laïc de ses origines; qui fait payer à la France et à l'Allemagne leur refus de le voir entrer dans l'Union européenne; mais qui, à la grande différence de l'Egypte, qui cherchait à contenir les radicaux islamistes (étant elle-même menacée par les Frères musulmans), flatte ces mêmes extrémistes et encourage l'Iran dont il adopte petit à petit le vocabulaire .

On comprend encore moins, dans ces conditions, l'autisme israélien, comme si, aux erreurs et aux échecs répétés de son armée, venait s'ajouter pour Israël l'absence de réflexion stratégique.

Jean-Marie Colombani

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Image de Une: Manifestation pro-israélienne devant l'ambassade de Turquie à Tel Aviv Reuters


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