Monde

Pourquoi Kim Jong-Il est-il soudain si agressif?

Fred Kaplan, mis à jour le 15.06.2010 à 9 h 11

Les navires nord et sud-coréens s’affrontent en fait depuis des années.

Le récent torpillage d'un navire sud-coréen n'est pas un acte d'agression inexcusable sorti de nulle part. C'est un acte d'agression inexcusable préparé depuis de nombreuses années. Bien qu'il en soit rarement fait mention dans les dépêches, la frontière maritime entre la Corée du Nord et la Corée du Sud, connue sous le nom de Ligne du cessez-le-feu, au nord du 38e parallèle, est le théâtre d'affrontements et de confrontations navales réguliers depuis dix ans.

L'incident du 26 mars, qui a entraîné la mort de 46 marins sud-coréens et en a blessé bien davantage, est de loin le plus meurtrier de ces affrontements et mérite amplement la condamnation de l'administration Obama, du Secrétaire général de l'ONU et d'autres grands chefs d'Etat. Mais il n'est pas sans précédents. En février 2002, un échange de tirs entre navires avait fait quatre morts et 18 blessés côté sud-coréen. En 1999, un affrontement similaire avait entraîné la mort de 17 marins d'un patrouilleur nord-coréen.

Déroulement similaire

Si l'on suit une chronologie bien documentée établie par le site Internet Globalsecurity.org, consacré aux questions militaires, ces deux affrontements ne sont pas isolés. Ils s'inscrivent dans une liste d'une dizaine d'incidents ayant vu des navires des deux Corées s'affronter de part et d'autre de la Ligne de démarcation depuis 1999.

Tous ces incidents suivent un déroulement similaire. Un patrouilleur nord-coréen franchit la ligne de démarcation; un navire sud-coréen ordonne par radio au navire de battre en retraite et, sans réponse de sa part, effectue un tir de semonce; à ce point, soit les deux camps se replient, soit la confrontation dégénère. Dans la plupart des cas (comme ce fut le cas lors du dernier affrontement), les représentants nord-coréens nient tout franchissement de la ligne par leur navire. Parfois, ils affirment que leur navire poursuivait des navires de pêche chinois opérant illégalement dans leurs eaux territoriales (1) (ce qui, dans certains cas, était peut-être vrai). À une reprise, pourtant, après l'incident de février 2002, le gouvernement de Kim Jong-Il se lança dans une intense activité diplomatique et envoya des athlètes nord-coréens aux Jeux Asiatiques, qui se tenaient cette année-là en Corée du sud. Ces deux gestes furent interprétés comme une forme d'excuse. Lors du dernier incident en date, le Cher Guide - Kim, dans la propagande nationale - est revenu aux anciennes méthodes, menaçant d'une guerre si les Nations Unies tentaient d'imposer des sanctions.

Deux des escarmouches navales livrées lors de la dernière décennie, la première et l'avant-dernière, semblent avoir particulièrement traumatisé les dirigeants nord-coréens. En juin 1999, un navire nord-coréen avait traversé la ligne et tiré le premier coup de canon. Un navire sud-coréen avait répliqué, causant de sérieux dégâts au navire nord-coréen, tuant au moins 17 de ses marins. Les chefs politiques et militaires de Corée, qui faisaient depuis des décennies étalage de leur grande puissance, furent, selon les rapports, effarés de constater avec quelle aisance ils avaient été vaincus.

Plus récemment, en novembre 2009, un patrouilleur nord-coréen franchit la ligne. Un navire sud-coréen tire des coups de semonce; le Nord réplique ; le Sud réplique à son tour, infligeant encore des dégâts significatifs et mettant le feu au navire (l'incident n'a pas officiellement fait de victimes de part et d'autres).

La capitale la plus hermétique du monde

Certains suggèrent que Kim Jong-Il aurait planifié l'attaque de mars 2010 comme une démonstration de force, tant à l'encontre du gouvernement de Séoul que de ses propres chefs militaires. Le président de la Corée du Sud, Lee Myung-bak a déjà - pour de bonnes raisons - abandonné la politique de la main tendue de son prédécesseur à l'égard du Nord. On pense également que Kim se trouve pris en pleine querelle de succession - on le croit malade et désireux de voir son plus jeune fils, Jong Un, désigné comme son successeur (tout comme il avait succédé à son père Kim Il Sung) - et qu'il aurait pu souhaiter renforcer son image après l'humiliation de novembre dernier.

Vous remarquerez sans doute les tournures précautionneuses (on pense, on le croit, il aurait pu) de la phrase précédente. De fait, Pyongyang est la capitale la plus hermétique du monde (la Corée du Nord n'est-elle pas surnommée «le royaume ermite» dans les pays anglo-saxons?) et nul étranger - agences de renseignements américaines et alliées comprises - n'a une idée précise des jeux politiques qui l'agitent.

Nous savons pourtant quelques petites choses: La ligne de démarcation, que les navires de Pyongyang ont régulièrement franchie, n'est pas à proprement parler la résultante d'un traité international. Elle a été tracée en 1953 par les forces armées américaines qui dirigeaient alors le commandement unifié des Nations Unies ; elle n'a jamais été reconnue par la Corée du Nord ; elle n'est pas même mentionnée dans l'accord d'armistice qui a suspendu les combats. La guerre de Corée elle-même n'a jamais pris fin officiellement. Les deux nations sont toujours, formellement, en guerre.

Jeux mortels

Rien de ceci n'excuse pourtant l'attaque nord-coréenne du 26 mars pas plus que celles qui ont précédé. Mais il convient de remarquer que, depuis des décennies, les navires des deux camps jouent au jeu du chat et de la souris - testant le degré d'alerte, effectuant des incursions dans les territoires contestés, toutes les manœuvres que des combattants des guerres froides ou non effectuent depuis des siècles - et que ces jeux s'avèrent parfois mortels.

Depuis que les agences de renseignement ont déterminé que c'est une torpille nord-coréenne qui a coulé le navire de guerre sud-coréen, les tensions sont montées d'un cran. Pyongyang a coupé toute communication avec Séoul. Séoul a déclaré que Pyongyang était un «grand ennemi».

La Secrétaire d'Etat Hillary Clinton, qui se trouvait en mission diplomatique à Pékin, a fait pression sur les dirigeants chinois pour qu'ils votent les sanctions contre la Corée du Nord aux nations Unies. Les Chinois, qui disposent du droit de veto au sein du Conseil de sécurité ne sont, comme à leur habitude, guère séduits par cette idée, pour trois raisons. La première est qu'ils ne souhaitent pas déstabiliser davantage un régime déjà chancelant, avec le risque de voir des millions de réfugiés nord-coréens passer la frontière chinoise. La seconde est qu'ils n'apprécient guère que l'administration Obama vendent des chasseurs à réaction à Taiwan. La troisième, de manière plus traditionnelle, plus les troupes américaines en Asie se préoccupent de la situation de la Corée, moins elles sont présentes dans le détroit séparant Taiwan de la Chine continentale.

Nous en revenons donc à la question perpétuelle posée par le petit tyran de Pyongyang: que faire? Kim Jong-Il, comme son père avant lui, est passé maître dans l'art de transformer ses faiblesses en atout. Il ne dispose d'aucune ressource économique, pas plus que d'alliés (Chine exceptée) et son pouvoir est certainement fragile. Mais il dispose d'assez de matière fissible pour fabriquer quelques bombes A (nous ignorons si les Nord-Coréens ont pu en construire d'autres après leurs deux tests) et de milliers de fusées sol-sol qui se trouvent à quelques minutes de vol de Séoul (ainsi que des missiles balistiques pouvant atteindre Tokyo).

Kim prend un malin plaisir à se faire passer pour fou - et peut-être l'est-il; il est assurément excentrique et certainement prêt à tout. Il a régulièrement pris ses amis comme ses ennemis à contre-pied ces dernières années, leur laissant penser - peut-être à raison - que sous la pression, il est capable de faire n'importe quoi. Il est comme le casse-cou d'un rodéo autoroutier qui s'amuserait à lancer ostensiblement son volant par la fenêtre, contraignant les participants sains d'esprit à ralentir et à quitter la partie.

Réponse sud-coréenne

Mais ces dernières années, Kim a régulièrement perdu à ce petit jeu. Il a commencé à perdre pied en 2002, lorsqu'en se retirant du Traité de Non Prolifération et en reprenant la fabrication de plutonium, il pensait contraindre le président George W. Bush à revenir à la table des négociations. Le coup avait fonctionné avec Bill Clinton; mais Kim n'avait pas réalisé que Bush n'avait alors aucun intérêt à négocier. (Bush fit lui aussi une erreur de calcul en pensant que Kim perdrait toute contenance face à ses gesticulations; la Corée du Nord passa outre et construisit plusieurs bombes A).

En 1999, lorsque Kim lança sa première escapade de l'autre côté de la Ligne, il venait de se lancer dans une vaste reprise de négociations avec la Corée du Sud et s'imaginait qu'elle ne durcirait pas le ton alors que le dialogue venait de reprendre. Il se trompait.

Nul ne sait comment ce nouveau jeu va se solder. Certains pensent que Kim l'a lancé en espérant pousser le peuple sud-coréen à ne pas reconduire le gouvernement anti-détente en place aux élections du mois prochain. Certains observateurs considèrent, quant à eux, que Kim s'est laissé emporter par l'excès d'indulgence des deux administrations précédentes ne réalisant pas que l'agressivité dont il a fait preuve ces dernières années a considérablement mis à mal la patience de nombreux Sud-Coréens.

Voici donc le dilemme. L'agression du 26 mars, voulue par Kim Jong-Il, ne peut décemment pas rester sans réponse. Mais Kim sait également que les conséquences pour lui seront minimes, à moins que la Chine ne se joigne au clan de ceux qui le condamnent. Un accord peut-il être passé avec la Chine, qui pousserait ses dirigeants à agir de la sorte? C'est là la grande question - et la condition préalable à toute solution.

Si accord peut être obtenu, sa teneur peut se résumer ainsi : la Corée du Nord fait amende honorable ou, du moins, reconnaît ses torts - la guerre de Corée de 1950-1953 peut alors prendre officiellement fin, avec la détermination d'une frontière, l'ouverture d'ambassades et des échanges diplomatiques normalisés. Sans cela, les manœuvres le long de la ligne et de la soi-disant «zone démilitarisée», verront à nouveau les deux camps poursuivre une guerre de plus en plus meurtrière.

(1) note du traducteur: Le «droit de suite» fut également invoqué par la France lors du bombardement de Sakiet Sidi Youssef, village tunisien, en 1958. L'armée française donnait alors la chasse à des « rebelles algériens».

Fred Kaplan

Traduit par Antoine Bourguilleau

Photo: Un portrait de Kim Jong-Il / REUTERS, Jo Yong-Hak

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