Égalités / Société

La charge mentale est un problème politique, pas un sujet de développement personnel

Temps de lecture : 5 min

Beaucoup de livres conseillent aujourd'hui aux femmes de mieux s'organiser et d'être moins perfectionnistes. C'est oublier le vrai fond du problème.

Au fur et à mesure que le terme de «charge mentale» a fait son chemin dans le débat public, on le voit de plus en plus apparaître dépouillé du contexte qui lui donne tout son sens: le patriarcat. | Janko Ferlič via Unsplash 
Au fur et à mesure que le terme de «charge mentale» a fait son chemin dans le débat public, on le voit de plus en plus apparaître dépouillé du contexte qui lui donne tout son sens: le patriarcat. | Janko Ferlič via Unsplash 

«Charge mentale: comment s'en libérer», «Charge mentale: “le perfectionnisme domestique étouffe les femmes”»… Depuis que la dessinatrice Emma a publié en 2017 une BD pédagogique sur la «charge mentale» qui est aussitôt devenue virale, la notion a rencontré un fort succès médiatique.

Cette BD explique un phénomène que beaucoup de femmes ont constaté sans avoir de mot à poser dessus. La charge mentale, c'est ce travail invisible qui consiste à organiser et planifier toutes les tâches de la maison: savoir quand il faut faire les courses, quels sont les horaires des activités extra-scolaires des enfants, ou encore choisir les repas de la semaine.

La charge mentale, comme le reste du travail domestique, pèse en très grande partie sur les femmes. Emma le fait remarquer au travers de la petite phrase qu'adressent souvent les hommes à leur conjointe: «Tu me dis si tu veux de l'aide.» Le fait que ce soit à elles de répartir les tâches montre qu'elles tiennent un rôle de «cheffe de projet» de la maison.

Toutefois, au fur et à mesure que le terme a fait son chemin dans le débat public, on le voit de plus en plus apparaître dépouillé du contexte qui lui donne tout son sens: le patriarcat, qui permet aux hommes de se décharger du travail domestique.

À l'origine de la charge mentale

La première à avoir utilisé le terme de «charge mentale» est la sociologue Danièle Kergoat, dans ses travaux sur les mobilisations des infirmières en 1988, qui voulaient obtenir une meilleure reconnaissance de leur travail en défendant l'idée qu'elles disposaient de véritables compétences, et non pas d'une nature féminine qui les prédisposerait au soin.

Militante féministe et autrice incontournable en sociologie du travail, Danièle Kergoat s'inscrit dans la lignée du féminisme matérialiste. Pour ce courant sociologique, la question du travail est à la base des inégalités entre hommes et femmes, pensés comme des classes sociales à l'image de celles décrites par Marx. La classe des hommes exploite le travail des femmes, notamment à travers le travail gratuit qu'elles fournissent au sein du foyer, et toutes les inégalités, toutes les discriminations subies par les femmes découlent de cette structure qui organise la vie sociale. C'est cela qu'elles désignent par le terme «patriarcat». La charge mentale n'est que l'une des formes que prend cette exploitation.

Problèmes politiques effacés

Or, beaucoup de ce qui a été écrit sur la charge mentale à la suite de la BD d'Emma évacue l'idée qu'il s'agit du résultat d'une structuration inégalitaire de la société, pour en faire un problème à résoudre entre individus au sein d'un couple… et proposer aux femmes des listes de conseils pour mieux s'organiser, faisant paradoxalement peser sur elles la charge de réduire la charge mentale. On conseille ainsi aux femmes de faire des listes pour être moins perfectionnistes...

Pour Alizée Delpierre, post-doctorante et chercheuse en sociologie du travail, «l'aspect positif de cette popularisation de la notion, c'est qu'elle n'est pas restée dans la tour d'ivoire de la recherche. Elle a permis de mettre des mots sur un poids qui pèse sur les femmes.» Toutefois, note-t-elle, la notion a peu à peu glissé vers le développement personnel. «On invisibilise complètement la domination masculine et le patriarcat, ainsi que le fait que ce sont les femmes qui font la majorité du travail domestique. Ça efface la dimension politique du problème, estime la chercheuse. On est dans une société qui vise à effacer les problèmes politiques en en faisant des problèmes individuels et en faisant croire aux individus que par leurs comportements ils pourront changer leur propre situation. Or, ça passe aussi par des grandes mesures politiques.»

Ce n'est d'ailleurs pas un hasard que la littérature sur le développement personnel se soit emparée de la notion. «Elle vise avant tout les femmes, car ça s'inscrit dans l'idée que les femmes sont complexes, et que c'est à elles de prendre en charge leurs problèmes mentaux, poursuit Alizée Delpierre. Quand on connaît un peu l'histoire de la manière dont la psychiatrie et la psychanalyse ont pris en charge les troubles mentaux, on voit bien que ce sont les femmes qui seraient toujours mélancoliques, mal en point, etc.»

Selon la chercheuse, le développement personnel est une impasse pour résoudre la question de la charge mentale: «On ne doit pas seulement dire “bon, il faut aider les femmes pour qu'individuellement elles aillent mieux, qu'elles fassent des thérapies, qu'elles lisent des petits bouquins pour voir comment organiser leur quotidien”. Ce n'est pas comme ça qu'on va résoudre cette charge mentale, parce qu'elle sera toujours présente.»


Réduction du temps de travail

S'il est vain de vouloir se débarrasser de la charge mentale en l'aménageant au mieux, est-elle pour autant une fatalité? Non, répond Alizée Delpierre, puisque les sociologues du travail et les économistes proposent plusieurs pistes pour en sortir. La première, c'est la réduction du temps de travail, pour les femmes comme pour les hommes.

«Ce qui est valorisé, c'est le travail productif que l'on fait à l'extérieur du foyer, mais pourquoi serait-il plus noble d'aller au bureau que de garder son enfant?»
Alizée Delpierre, post-doctorante et chercheuse en sociologie du travail

«Travailler à l'extérieur du foyer, s'occuper de la famille et poursuivre en plus des loisirs, c'est très compliqué à gérer. La solution, ce serait des mesures qui favorisent des journées de travail moins longues, que ce soit pour les hommes ou pour les femmes. Parce que souvent, dans les ménages, quand il y en a un qui doit moins travailler ou se mettre à temps partiel, c'est la femme», explique la chercheuse. Et d'ajouter: «Cela va complètement à l'encontre de ce qui est prôné par la société aujourd'hui, qui veut qu'on travaille plus. Mais c'est une mesure intéressante parce qu'elle remet aussi en question la place centrale du travail dans nos vies. Ce qui est valorisé, c'est le travail productif que l'on fait à l'extérieur du foyer, mais pourquoi serait-il plus noble d'aller au bureau que de garder son enfant

Parmi les autres mesures mises en avant par des chercheurs, on trouve par exemple l'allongement du congé parental afin de permettre aux deux parents de s'occuper de leur enfant à la naissance, ou encore la mise en place de réseaux de solidarité non-marchands.

De leur côté, l'État et la Commission européenne encouragent le recours aux aides à domicile. «Or, cela ne fonctionne pas», affirme Alizée Delpierre. «On ne fait que reproduire les inégalités, puisque ces tâches sont toujours déléguées à d'autres femmes qui elles-mêmes sont souvent issues des classes populaires, de l'immigration et qui travaillent à très bas salaires.»

«Ce modèle ne serait avantageux que pour des femmes appartenant à une certaine classe sociale et qui auraient les moyens de se payer les services d'autres femmes. Ces dernières n'auront personne pour faire leur propre ménage», poursuit la chercheuse. Enfin, les aides à domicile ne favoriseraient pas le partage des tâches, puisque ce sont majoritairement les femmes qui font la démarche d'embaucher une nounou ou une femme de ménage, puis qui gèrent ensuite les relations avec elles.

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