Société / Culture

La French Theory, ce «virus» qui serait à l'origine de la fureur wokiste

Temps de lecture : 5 min

Le ministre de l'Éducation nationale Jean-Michel Blanquer a assimilé le courant intellectuel et ses penseurs français à un vulgaire «virus». Mais de quoi et de qui parle-t-on exactement?

L'anthropologue Claude Lévi-Strauss, membre de l'Académie française, pose dans son bureau du Collège de France, le 08 juin 2001 à Paris. | Joel Robine / AFP
L'anthropologue Claude Lévi-Strauss, membre de l'Académie française, pose dans son bureau du Collège de France, le 08 juin 2001 à Paris. | Joel Robine / AFP

Les attaques répétées contre ses finances et son organisation se suffisaient pas; le gouvernement s'attaque maintenant à ses productions. L'Université française, qui précarise de plus en plus ses étudiants et ses travailleurs, qui offre de moins en moins de possibilités de carrière à ses enseignants et à ses chercheurs, est maintenant mise en question en son cœur. Le colloque clownesque «Après la déconstruction» qui s'est tenu les 7 et 8 janvier derniers, financé et introduit par le ministre de l'Éducation nationale Jean-Michel Blanquer, en était la preuve.

Au moment de son discours introductif, le ministre de l'Éducation nationale s'est targué d'une métaphore d'un goût douteux: «D'une certaine façon, c'est nous qui avons inoculé le virus avec ce qu'on appelle parfois la French Theory. Maintenant, nous devons, après avoir fourni le virus, fournir le vaccin.» Le pouvoir en place et les enseignants-chercheurs les plus réactionnaires de l'Université cherchent donc à se défaire du «virus» que serait la French Theory. Mais qu'est-ce que la French Theory, au fait?

Une histoire franco-américaine

Son nom l'indique: la French Theory est une pensée française ou, du moins, un courant intellectuel initié en France. Elle désigne donc des auteurs et des pensées françaises; un corpus philosophique, mais aussi littéraire et de sciences sociales, dans lequel les notions de «critique» et de «déconstruction» occupent une place centrale. Et ce sont justement ces notions qui permettent aujourd'hui de rendre la French Theory responsable de la fureur wokiste qui s'abat sur la France depuis quelques années.

Mais si l'expression qui le désigne est en anglais, c'est parce que l'unité de ce courant intellectuel s'est en réalité constituée –plus ou moins artificiellement; d'ailleurs– aux États-Unis. L'histoire de la French Theory est en effet l'histoire de nombreux échanges entre les universités et les milieux intellectuels français et américains. La France du début des années 1960 connaît une ébullition intellectuelle d'une rare intensité; ébullition qui mènera, entre autres, à Mai 68. Car il faut le reconnaître d'entrée de jeu: de nombreux intellectuels susceptibles de se voir appliquer l'étiquette de French-théoriciens sont des penseurs de gauche. (On commence à comprendre pourquoi ce vaste courant intellectuel peut devenir un vulgaire «virus» dans la bouche d'un ministre du gouvernement d'Emmanuel Macron.)

Dès les années 1970, ces pensées s'exportent aux États-Unis, où les universitaires les reçoivent avec enthousiasme: les auteurs français sont traduits et étudiés, analysés et discutés. Et à peine une dizaine d'années plus tard, les effets de ces pensées commencent à apparaître sur les campus américains: fleurissent alors de nouveaux départements dans les universités, des départements d'études culturelles, d'études de genre ou encore d'études postcoloniales.

Pendant ce temps, en France, la French Theory a moins bonne réputation: l'après Mai 68 a déçu de nombreux intellectuels, et au fil des années les penseurs se réclamant des grands noms de la French Theory se font de moins en moins nombreux. Pourtant, la France n'en a pas fini avec les intellectuels qu'elle a formés et auxquels elle a permis d'exister. Dans les années 2000, l'impulsion French-théoricienne reprend: sous l'effet de traductions de penseurs américains, nos propres auteurs nous reviennent. Commencent alors, très timidement, et avec bien plus de difficultés qu'aux États-Unis, à s'installer, chez nous aussi, les études culturelles, postcoloniales, et de genre. Et la France de se saisir à nouveaux des questions philosophiques de la différence, du pouvoir et des normes.

De qui parle-t-on?

Mais de qui parle-t-on, quand on parle de French Theory? Qui sont les précurseurs des dangereux wokistes qui menacent l'Université, l'ordre social –et, pire encore, l'ordre moral? S'il est difficile d'établir une liste exhaustive de penseurs susceptibles d'être rattachés de près ou de loin à ce fourmillement intellectuel, quelques grands noms de notre histoire intellectuelle y figurent inévitablement.

L'anthropologue et ethnologue Claude Lévi-Strauss (1908-2009) est par exemple incontournable, en ce qu'il a révolutionné ses disciplines de prédilection par la création de l' «anthropologie structurale», qui leur applique des méthodes issues d'autres disciplines. Devant la fertilité intellectuelle de la démarche, les philosophes Gilles Deleuze (1925-1995) et Félix Guattari (1930-1992) s'engouffrent dans la brèche structuraliste (L'anti-Œdipe, 1972, Milles plateaux, 1980) et le psychanalyste Jacques Lacan (1901-1981) appuie ses travaux sur le structuralisme et la linguistique –et change à jamais le visage de la psychanalyse.

L'incontournable Simone de Beauvoir (1908-1986) et son Deuxième sexe (1949) provoquent aussi l'émoi aux États-Unis, ainsi que les autrices et philosophes Hélène Cixous (1937-) –qui a d'ailleurs cofondé le Centre universitaire de Vincennes en 1968, terreau fertile de renouveau intellectuel et politique, et y a créé dès 1974 le premier centre européen d'études féminines– et Monique Wittig (1935-2003), figure de proue des pensées queer et lesbiennes (La pensée Straight, 1992, Les Guérillères, 1969). Citons encore Jacques Derrida (1930-2004), philosophe de la déconstruction s'il en est, et Michel Foucault (1926-1984) (Les mots et les choses, 1966, Histoire de la sexualité, 1976 à 1984, et L'archéologie du savoir, 1969).

«Qu'on puisse adresser à ces penseurs des reproches théoriques est une chose; qu'on s'autorise à réduire leur importance historique et politique en est une autre.»

Si le regroupement de ces auteurs et autrices très différents les uns des autres peut sembler réducteur, il n'en reste pas moins qu'on retrouve, dans l'ensemble de ces pensées, au-delà de leurs divergences théoriques, des éléments communs. La démarche «critique» qu'on leur prête souvent est avant tout celle d'une critique du sujet –en particulier du sujet tel qu'il fut philosophiquement construit par Descartes, c'est-à-dire hors de toute détermination contingente. En ce sens, critiquer le sujet revient à démontrer que le sujet est construit, qu'il s'insère dans une culture qui lui est propre, dans des savoirs et des pratiques précises, dans un contexte historique et social, et que l'ensemble de ces déterminations le constituent, participent de ce qu'il est.

L'idée de la continuité historique est aussi remise en question par ces auteurs, par l'hypothèse selon laquelle l'histoire ne consiste pas en un progrès linéaire mais procède plutôt par périodes, ou par «régimes épistémologiques», pour reprendre l'expression de Foucault. Enfin la «critique» French-théoricienne s'applique à la critique elle-même, c'est-à-dire à la philosophie allemande –on pense par exemple à Kant et à ses Critiques, de la raison pure, et de la raison pratique.

Puissance méthodologique

Une fois de plus, c'est l'universalisme métaphysique qui est ici questionné: la morale, qui est par exemple l'objet de la Critique de la raison pratique, est-elle la même partout dans le monde? Ou la morale que Kant s'applique à établir est-elle déterminée par son époque, son lieu de vie, et l'ensemble des déterminations qui le constituent? Loin de considérer que la démarche kantienne est sans valeur, les French-théoriciens semblent plutôt s'être attachés à montrer qu'elle était un lieu de la vérité, l'un de ses aspects, mais qu'elle ne pouvait prétendre être la seule– et que d'autres discours, d'autres expériences devaient donc venir l'enrichir, la compléter.

Or la démarche de questionnement des savoirs eux-mêmes et de la façon dont on les produit est par essence une démarche philosophique. La puissance des pensées de la French Theory –qui a été immédiatement repérée aux États-Unis– est donc avant tout méthodologique: elle n'appelle pas à des thèses ou des doctrines précises mais à une méthode intellectuelle de production de la pensée. Foucault se félicitait ainsi de laisser derrière lui, pour les générations futures, une «boîte à outils» conceptuels et méthodologiques plutôt que des quelconques «vérités» philosophiques. Et c'est précisément pourquoi il est intellectuellement assez douloureux de constater que ces penseurs géniaux, dont les textes ne cessent d'inspirer de nouveaux développements et de nouvelles expérimentations, sont susceptibles, par ignorance ou par mauvaise foi, de se voir réduits au statut de «virus».

Qu'on puisse, quand on les lit et quand on les comprend, leur adresser des reproches théoriques est une chose; qu'on s'autorise à réduire leur importance historique et politique en est une autre.

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