Santé / Culture

Dans le monde de la musique, Stromae n'est pas «tout seul à être tout seul»

Temps de lecture : 4 min

Plus visible, davantage pris au sérieux, le sujet de la santé mentale commence à se faire entendre dans les textes des artistes grand public, tout en restant difficile à assumer pour leurs interprètes.

C'est l'enfer pour Stromae. | Capture d'écran Stromae via Youtube
C'est l'enfer pour Stromae. | Capture d'écran Stromae via Youtube

Stromae qui évoque ses pensées suicidaires. Fishbach, son envie de mourir, dans son nouvel album. Nekfeu, ses années de thérapie. Si James Blake avoue un certain mythe sur les artistes, qu'il faudrait «être anxieux pour être créatif», reste qu'exercer un métier artistique entraînerait deux fois plus de risques pour une personne de présenter un trouble psychique, selon une étude.

Cependant, encore faut-il réussir à en parler: «il y a une vingtaine d'années, le sujet de la santé mentale était inaudible», rappelle Jean-Victor Blanc, psychologue et auteur de Pop & Psy.

Surtout en France. Le dernier album de Stromae, Multitude, regorge de paroles explicites: «Aidez-moi, j'me sens si seul. C'est mon droit d'être déprimé dans mon fauteuil» / «Le célibat me fait souffrir de solitude. La vie de couple me fait souffrir de lassitude». Lors de son premier concert parisien, il ne se cachait même pas d'être stressé ou en manque de confiance: «ça va, c'est pas trop pourri?», a lancé au public celui qui n'était pas monté sur scène depuis sept ans.

Il faut dire que Belge revient de loin: le Lariam, un médicament antipaludique, lui a provoqué de sévères effets secondaires qui ont joué sur sa santé mentale (paranoïa, envies suicidaires…). Tous ses tourments se sont retrouvés gravés dans sa chanson, «L'enfer».

Et c'est en quelque sorte une avancée, nous dit Jean-Victor Blanc: «Jusque-là, les images que l'on avait de la maladie mentale venaient du spectre de la violence ou du fait divers. Aujourd'hui, ce sont des personnes qui ont du succès, qui ont une aura. Ça change drastiquement le visage de la maladie mentale.»

Pris au sérieux

Aux États-Unis, ça n'a rien de nouveau. Des pop stars comme Justin Bieber, Selena Gomez, Billie Eilish (dont une chanson est une lettre de suicide) évoquent depuis longtemps leurs troubles et l'assument. À la différence qu'aujourd'hui, elles sont entendues. Lorsque Amy Winehouse était au plus bas, on parlait de caprices ou de dérives. C'était même rock'n'roll. Les photos de Britney Spears qui se rase la tête en 2007 ont fait le bonheur de la presse à scandale qui a adoré s'en moquer.

Aujourd'hui, le sujet est pris au sérieux. Tellement que les artistes peuvent sauver des vies. Lorsque Mariah Carey a annoncé être atteinte de troubles bipolaires en 2018, c'est devenu un pic de recherches sur Google. Peu de temps après le happening de Stromae au JT de TF1, la ligne nationale de prévention du suicide a croulé sous les appels.

Accoucher de ses maux est aussi cathartique pour les artistes. «Tout d'un coup, on se rend compte, on se rend compte que l'on peut sublimer les douleurs», admet le duo Terrenoire, Révélation masculine des Victoires de la Musique 2022. Les frères Stéphanois ont notamment publié une chanson sur le décès de leur père en pleine pandémie. «La mort était partout, on s'est rendu compte que notre deuil à nous résonnait avec ceux des autres. Notre chanson était comme une béquille. On a reçu beaucoup de messages en ce sens. Nous ne sommes pas des médecins mais notre métier peut aussi se situer du côté des gens qui soignent.», confessent-ils. Avec un certain challenge: «charger les morceaux d'une énergie particulière pour que ça puisse faire du bien et pas déprimer.»

Stromae aussi, l'admet sur RTL: «Tant mieux si ça peut aider les autres et si ça délie des tabous sur les maladies mentales.» Mais que les artistes parlent de leurs états psychologiques, n'est-ce pas prendre le risque que les personnes les plus fragiles sautent le pas du suicide, par exemple?

Il faut s'en prémunir, surtout chez les adolescents, concède Vincent Cornalba, psychologue et auteur de L'adolescent et sa musique: «À l'adolescence, il y a un effet d'imitation extrêmement fort, comme s'il fallait chercher une sorte d'identité prêt-à-porter», souligne-t-il. Les artistes chez les plus jeunes représentent «une enveloppe toute faite». «Si l'adolescent est dans un mal-être de passage, s'appuyer sur un artiste qui chante que l'on peut s'en sortir, c'est une aide considérable. Mais si cela devient une identification fermée, il n'aura pas les ressources pour faire la distance entre lui et l'artiste», explique-t-il.

La dépression, d'autant plus, concernerait 4 à 8% des adolescents. Alors pour éviter des drames, tout est une question de glamourisation pour Jean-Victor Blanc. En juin 2014, Lana Del Rey provoque un tollé après une interview accordée au Guardian dans laquelle elle révèle vouloir déjà être morte. «Le décès de jeunes musiciens n'est pas quelque chose que l'on peut romancer», tweete à l'époque Frances Bean Cobain, fille de Kurt Cobain et Courtney Love. Elle déplore que le suicide soit un sort désirable parce que les gens trouvent ça «cool».

Devenir «le dépressif de service»

Reste que la question de la santé mentale est encore tabou en chanson et dans tous les genres de musique. Le journaliste Shkyd a enquêté sur la question de la santé mentale dans le rap. «Pas facile d'assumer d'être déprimé dans un milieu sur-virilisé qui fronce les sourcils face aux “fragiles”», écrit-il.

Avec d'autres, il a aussi travaillé sur une enquête du Cura sur la santé et le bien-être dans l'industrie musicale en France. Ce qu'il déplore, c'est que les artistes ne soient pas plus suivis: «Il y a des choses mises en place aux États-Unis par exemple pour la santé des artistes. On leur met à disposition 1.500 dollars pour qu'ils aillent voir un psy, un nutritionniste… tout ce qui peut leur être utile dans son développement. Qu'ils n'aient aucun frein ou d'épisodes de dépression», souligne-t-il.

Ce qui, en France, permettrait peut-être, de normaliser le sujet de la santé mentale dans la musique? Car Jean-Victor Blanc le constate: si ces questions sont aujourd'hui relativement mises en avant, il demeure difficile pour les artistes d'en devenir un porte-étendard.

Le docteur Blanc tente depuis plusieurs mois d'organiser un festival de musique et de rencontres autour de la santé mentale. Et il se heurte à la réticence de musiciens, nombreux à ne pas souhaiter devenir «le ou la dépressive de service». Stromae serait-il plus ouvert? Reste que le chanteur ouvre son album sur une note d'espoir. Le nom de la chanson qui ouvre le disque? «Invaincu».

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