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Créer une zone d'exclusion aérienne au-dessus de l'Ukraine est une très mauvaise idée

Temps de lecture : 5 min

Ça n’arrivera pas, parce que nous ne voulons pas déclencher la troisième guerre mondiale.

À New York, le 5 mars 2022, une manifestante brandit une pancarte demandant de «fermer le ciel au-dessus de l'Ukraine». | Ed Jones / AFP
À New York, le 5 mars 2022, une manifestante brandit une pancarte demandant de «fermer le ciel au-dessus de l'Ukraine». | Ed Jones / AFP

Il est temps de bannir de notre vocabulaire l'expression «zone d'exclusion aérienne».

Cela permettrait de clore le débat sur la nécessité, ou pas, d'en imposer une dans le ciel de l'Ukraine. Cette locution donne l'impression que c'est une démarche toute simple, purement protectrice, presque passive, un peu comme un agent de sécurité qui brandit un panneau à un passage piéton.

Si l'on devait adopter une terminologie plus exacte, qui décrirait mieux à la fois son ampleur et ses enjeux, on parlerait «d'opérations de combat aérien» ce qui, dans les circonstances actuelles se traduirait par «entrée en guerre contre la Russie». Est-ce que les 74% d'Américains –soit la part d'entre eux qui affirment soutenir l'idée d'une zone d'exclusion aérienne–seraient partants pour ça?

À ce stade, à Washington l'opinion générale semble être qu'établir une zone d'exclusion aérienne au-dessus de l'Ukraine afin d'entraver l'invasion lancée par Vladimir Poutine serait une idée catastrophique. La Maison-Blanche l'a rejetée, et même les nombreux républicains à l'affût de nouvelles raisons pour s'opposer à Joe Biden ont à peine protesté.

Pourtant, le débat fait toujours rage. C'était même le sujet le plus bouillant pendant les débats politiques télévisés de ce dimanche aux États-Unis. Dans l'émission «Meet the Press», le sénateur démocrate Joe Manchin, de Virginie-Occidentale, a affirmé qu'il pensait que la possibilité ne devait pas «être totalement écartée».

La principale raison pour laquelle cette idée n'a pas disparu est que le président ukrainien Volodymyr Zelensky –le dirigeant politique le plus admiré du monde, à juste titre– continue d'en réclamer une. Il semblerait presque grossier de rejeter sa requête d'emblée.

La croix et la bannière

Imposer une zone d'exclusion aérienne, voilà ce que ça veut dire, exactement: empêcher tous les avions qui ne sont pas les nôtres de voler dans un espace aérien défini. Au cours des dernières décennies, les États-Unis en ont imposé une au-dessus de l'Irak, de la Libye et de la Serbie, afin de protéger les civils d'attaques de régimes tyranniques. Mais cette protection implique que l'on attaque les agresseurs, que l'on tire sur les avions qui pénètrent dans la zone et que l'on bombarde les armes de défense anti-aérienne qui menacent nos appareils à nous.

Ces zones sont extrêmement complexes à mettre en place. Au cours des dix années qui ont séparé nos deux guerres en Irak, lorsque les États-Unis et le Royaume-Uni ont imposé des zones d'exclusion aériennes dans le sud (pour protéger les chiites) et le nord (pour protéger les Kurdes), les avions de combat ont effectué plus de 200.000 sorties et lâché plus de 1.000 bombes sur plus de 240 cibles. En 1996, lors d'une campagne de deux jours pour détruire les missiles sol-air irakiens, ils ont lancé quarante-quatre missiles de croisière.

Comparée aux armées de Saddam Hussein et de Slobodan Milošević, l'armée russe en Ukraine dispose de davantage d'avions et de systèmes anti-aériens, et à plus longue portée.

En 1999, pendant la guerre du Kosovo, les avions de combat des États-Unis et de l'OTAN ont mis soixante-dix-huit jours à instaurer une zone d'exclusion aérienne au-dessus d'une aire de la taille du Connecticut. Et les avions ont tiré 743 missiles air-sol pour détruire quarante-quatre sites de lancements de missiles sol-air et une poignée d'armes anti-aériennes (pour établir une zone d'exclusion aérienne, l'armée doit oblitérer les armes terrestres susceptibles de prendre ses avions pour cibles). Malgré cela, deux de ces avions ont été abattus et les États-Unis n'ont jamais assuré leur suprématie aérienne, c'est-à-dire un contrôle total de l'espace aérien et l'élimination de toutes les menaces terrestres.

L'Ukraine fait une fois et demie la taille de l'Irak et huit fois celle de la Serbie. Et si une zone d'exclusion aérienne n'aurait pas besoin de couvrir le pays tout entier, elle devrait protéger les zones autour de Kiev, Kharkiv, Odessa et les corridors humanitaires vers Lviv et plus à l'ouest. En outre, comparée aux armées de Saddam Hussein et de Slobodan Milošević, l'armée russe en Ukraine dispose de davantage d'avions et de systèmes anti-aériens, et à plus longue portée.

Ce serait donc une opération plus vaste, plus complexe et, surtout, plus mortelle.

De meilleures méthodes

En d'autres termes, les États-Unis et l'OTAN entreraient en guerre contre la Russie. Ils endommageraient énormément de matériel militaire russe et tueraient un grand nombre de soldats, même en s'abstenant de bombarder des tanks, véhicules et lignes d'approvisionnement russes –et une fois engagés dans la bataille, des pressions seraient exercées pour qu'ils le fassent aussi.

Il existe d'autres (meilleurs) moyens aériens de contrer les forces russes.

Vladimir Poutine pourrait raisonnablement penser que ce serait l'étape suivante. Dans la confusion de la guerre, il pourrait croire que les avions de l'OTAN sont déjà en train de le faire et réagirait en conséquence.

Une zone d'exclusion aérienne pourrait même ne pas être un moyen très efficace de protéger les civils ukrainiens attaqués. La plupart d'entre eux ont été blessés ou tués par l'artillerie russe, pas par des avions.

Il existe d'autres (meilleurs) moyens aériens de contrer les forces russes. Ces derniers jours, le secrétaire d'État américain Antony Blinken a annoncé que l'OTAN avait désormais le «feu vert» pour envoyer des avions de chasse à l'Ukraine, notamment des MIG de fabrication russe dont les pilotes ukrainiens savent se servir. Ils pourraient être utilisés pour faire exploser les convois de blindés, les lignes d'approvisionnement et autres concentrations de puissance militaire russes.

L'envoi d'avions par l'OTAN s'inscrirait dans la continuation, à plus grande échelle, de la fourniture d'autres types d'armes qu'elle envoie en Ukraine depuis plusieurs jours, pratique que Poutine ne semble pas considérer comme une intervention directe, en tout cas pour l'instant.

Le jeu n'en vaut pas la chandelle

Lorsqu'il a lancé son invasion, Poutine a déclaré que toute tentative d'interférence de la part de l'Occident déclencherait «des conséquences telles que vous n'en avez encore jamais vues». Beaucoup ont interprété cette remarque comme la menace d'avoir recours à des armes nucléaires. Si les États-Unis et les autres pays de l'OTAN intervenaient directement dans la guerre, ils pourraient arrêter l'offensive russe et probablement, d'ailleurs, vaincre totalement l'armée russe, et ce en quelques jours.

Le faire signifierait intervenir directement dans le conflit, ce qui pourrait réellement déclencher la troisième guerre mondiale.

Seulement voilà, Poutine serait alors confronté au choix suivant: soit se rendre et subir une humiliation totale, soit envoyer quelques missiles nucléaires tactiques sur des cibles-clés en Ukraine, ou peut-être sur des bases aériennes dans des pays de l'OTAN, pour tenter de regagner un peu de poids dans des négociations de cessez-le-feu.

C'est parce que la Russie possède des armes nucléaires que Biden insiste depuis le début du conflit sur le fait que ni les États-Unis, ni l'OTAN n'interviendront directement. La puissance nucléaire de Poutine explique également pourquoi les dirigeants de l'OTAN ont rejeté la demande de Zelensky d'instaurer une zone d'exclusion aérienne. Le faire signifierait intervenir directement dans le conflit, ce qui pourrait réellement déclencher la troisième guerre mondiale.

Défendre l'Ukraine, c'est important. Cela mérite d'endurer beaucoup de désagréments et de sacrifices. Mais ça ne vaut pas ça.

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