Politique / Économie

Défendre le pays, préserver la planète, sauver notre porte-monnaie: le triple défi du prochain quinquennat

Temps de lecture : 11 min

Il sera de plus en plus dur de satisfaire ceux qui se préoccupent de leurs fins de mois et ceux qui veulent éviter la fin du monde vivable. La guerre déclenchée par la Russie complique encore les choses. Et les finances publiques vont être fortement sollicitées.

Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères, et Bruno Le Maire, ministre de l'Économie et des Finances, le 28 février 2022 à l'Élysée. | Ludovic Marin / AFP
Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères, et Bruno Le Maire, ministre de l'Économie et des Finances, le 28 février 2022 à l'Élysée. | Ludovic Marin / AFP

La folie guerrière de Vladimir Poutine a fait passer au second plan la publication du sixième rapport du GIEC, portant cette fois sur les conséquences du changement climatique et les problèmes d'adaptation à ce changement. Les conclusions à tirer d'une lecture rapide de ce rapport, ou même simplement de son résumé pour les décideurs, sont claires: le réchauffement climatique est en cours, ce n'est pas quelque chose qui va éventuellement se produire dans un futur lointain; les conséquences en sont d'ores et déjà inévitables, et il faut s'y préparer. Mais il est encore possible de réduire la violence du choc si l'on s'attaque très sérieusement et rapidement aux émissions de gaz à effet de serre.

Si les dirigeants politiques et les électeurs mettaient réellement l'intérêt général au cœur de leurs préoccupations, l'écologie en général et le climat en particulier seraient le thème central de la campagne. C'est loin d'être le cas. Il faut dire que la désastreuse irruption d'Éric Zemmour dans le débat politique a d'emblée tout faussé et détourné l'attention des vrais problèmes qui concernent tous les Français, qu'ils soient de droite ou de gauche.

La roue tourne et beaucoup s'aperçoivent que Zemmour n'a rien d'autre à proposer que ses fantasmes passéistes et machistes. Mais du temps a été perdu. C'est d'autant plus fâcheux que les mesures à prendre pour limiter le changement climatique et s'adapter à lui touchent de multiples aspects de notre existence –transport, logement, nourriture...– et qu'elles ne sauraient être dictées par un petit groupe de technocrates ou une seule chapelle politique.

Transformer l'économie française

Le Plan de transformation de l'économie française, proposé par l'équipe du Shift project à l'initiative de Jean-Marc Jancovici, avance des solutions, mais celles-ci ne sont pas à prendre ou à laisser; ce sont des propositions qu'il convient de discuter et d'enrichir. Les décisions qui seront prises dans les cinq prochaines années ne seront efficaces que si elles reçoivent l'approbation d'une grande majorité de la population persuadée qu'elles seront bénéfiques. Des mesures mal conçues ou mal comprises ne pourraient conduire qu'à l'échec.

La hausse des prix des carburants n'a pour seul effet immédiat et perceptible qu'une baisse du pouvoir d'achat.

On a eu un avant-goût de ce qui pourrait se produire avec le mouvement des «gilets jaunes». L'idée d'une taxation des émissions de CO2 est en théorie excellente. Des prix élevés ont un effet dissuasif, comme on le voit avec le tabac. Mais là, l'effet positif est net: en arrêtant de fumer, non seulement on fait de sérieuses économies, mais on se porte mieux.

Avec la taxe carbone et le renchérissement du prix des carburants, c'est plus compliqué: en l'absence de moyens de transports alternatifs rendant les mêmes services de rapidité, de confort et de disponibilité que l'automobile, la hausse des prix des carburants n'a pour seul effet immédiat et perceptible qu'une baisse du pouvoir d'achat.

Et ce sont les plus démunis qui en souffrent le plus, ceux qui habitent là où l'immobilier est le moins cher, donc le plus éloigné de tout et le plus mal desservi, et qui n'ont pas les moyens d'acheter les véhicules les plus modernes et les plus sobres.

Nécessaire intervention de l'État

Il ne serait donc possible de continuer sur cette voie qu'à une condition: utiliser les ressources générées par la hausse de la taxe pour préserver le pouvoir d'achat de ceux qui seraient le plus pénalisés par cette mesure. Ce qui n'est pas simple: si l'on voulait éviter un dispositif très coûteux parce que touchant trop de monde, comme la prime inflation de 100 euros, il faudrait prévoir un système administratif lourd, qui ne pourrait éviter les erreurs et les oublis, et ferait donc de toute façon des mécontents.

La mise en place d'unités de production d'énergies alternatives, qu'elles soient renouvelables ou nucléaires, aura aussi un coût élevé.

Pour vraiment réduire les émissions, il faut à la fois repenser l'urbanisme et l'aménagement du territoire pour limiter les déplacements contraints, et réorganiser les transports (transports en commun, véhicules individuels moins polluants, vélo...). Cela demande du temps et une organisation rigoureuse et planifiée. L'initiative privée a évidemment un rôle à jouer, mais une telle transformation ne peut se faire sans l'intervention de l'État et des collectivités locales.

D'une façon générale, les mesures qui devront être prises pour limiter le recours aux énergies fossiles dans tous les domaines (agriculture, industrie, transport, chauffage) auront un coût élevé, dont une partie devra être prise en charge par la collectivité. La mise en place d'unités de production d'énergies alternatives, qu'elles soient renouvelables ou nucléaires, aura aussi un coût élevé, et l'État devra encourager financièrement ce colossal effort d'investissement.

Comment augmenter le pouvoir d'achat?

Cela, on le sait depuis longtemps déjà: la transition énergétique ne sera pas une partie de plaisir et, taxe carbone ou pas, le prix de l'énergie est appelé à augmenter. Ce qui n'est pas bon pour le pouvoir d'achat. Alors, pour éviter qu'il ne stagne voire ne recule, il faudrait augmenter les revenus. Élémentaire, mon cher Watson!

Mais, si l'on s'inscrit dans une logique de long terme, il faut se demander d'où viennent les hausses de salaires et de niveau de vie. La réponse est simple: d'une productivité sans cesse accrue depuis les débuts de l'ère industrielle. Et ces gains phénoménaux de productivité, à quoi les doit-on? À un usage de plus en plus intensif de l'énergie, dans l'agriculture comme dans l'industrie.

Pour le maintien ou la hausse du pouvoir d'achat dans certains secteurs, il paraît difficile de croire que l'on pourra éviter un surcroît de solidarité nationale.

Il ne faut pas se raconter d'histoires: si l'on se réfère aux statistiques recueillies dans la dernière Statistical Review of World Energy de BP portant sur l'année 2020, le pétrole est la première source d'énergie dans le monde, avec 31,2% du total de l'énergie consommée, devant le charbon (27,2%) et le gaz naturel (24,7%). Soit un total de 83,1% pour les énergies fossiles.

Viennent ensuite l'énergie hydraulique (6,9%), les énergies renouvelables (5,7%) et le nucléaire (4,3%). La route vers les énergies «vertes» est encore longue, surtout si l'on a la prétention de se passer du nucléaire. De surcroît, on sait que les énergies dites vertes ne le sont pas tant que cela, et que leur développement n'est pas neutre pour l'environnement.

Conclusion: si l'on prend au sérieux les avertissement du GIEC sur le risque climatique, on ne doit guère compter sur un usage encore en hausse de l'énergie pour doper la productivité globale des activités humaines et faire monter le niveau de vie de façon conséquente.

Dans le détail, c'est encore plus compliqué. Une entreprise industrielle peut travailler encore à faire des gains de productivité, qui permettront d'augmenter les salaires (ou les dividendes…). Dans les services à la personne, là où il faudrait encore créer beaucoup d'emplois et où se pose le plus la question du niveau des rémunérations, les possibilités de gains de productivité sont réduites: on voit avec ce qui se passe dans les Ehpad qu'on a même souvent été plus loin qu'il ne l'aurait fallu en ce domaine.

Pour le maintien ou la hausse du pouvoir d'achat dans certains secteurs, il paraît difficile de croire que l'on pourra éviter un surcroît de solidarité nationale.

Guerre économique et financière

La crise ukrainienne vient sérieusement compliquer la donne. Après avoir parlé de «guerre économique et financière totale» avec la Russie, Bruno Le maire s'est fait taper sur les doigts et a dû revenir sur ses propos, mais sur le fond il avait raison. C'est bien d'une guerre économique qu'il s'agit, et aucun des belligérants n'en sortira indemne même si la Russie doit en être la principale victime. Les dommages collatéraux, selon la formule souvent employée, risquent même d'être graves pour des pays complètement extérieurs au conflit et qui ne participent pas aux sanctions économiques.

C'est ce que rappelle Gilbert F. Houngbo, président du FIDA (Fonds international de développement agricole, institution des Nations unies): «Cette région de la mer Noire joue un rôle majeur dans le système alimentaire mondial et exporte au moins 12% des calories échangées dans le monde. On estime que 40% des exportations de blé et de maïs en provenance de l'Ukraine sont destinées au Moyen-Orient et à l'Afrique, régions qui sont déjà en proie à des problèmes liés à la faim et où de nouvelles pénuries ou augmentations des prix alimentaires pourraient favoriser des troubles sociaux.»

Hausse des prix et pertes d'activité

Les pays européens subissent les conséquences du conflit de façon différenciée, selon leur proximité avec la Russie et le niveau de leurs échanges avec elle. Mais, dans tous les cas, ils subissent la hausse du prix du pétrole et du gaz, avec un prix du Brent monté à plus de 120 dollars le baril, ainsi que celle des cours d'autres matières premières comme le palladium, principalement utilisé dans l'industrie automobile pour les pots catalytiques.

À cela s'ajouteront les pertes de production dues au manque de matières premières et à la perte de débouchés en Russie. Pour nous, le choc se traduira par plus d'inflation, alors que la hausse des prix a déjà été de 3,6% sur un an en février selon les premières estimations de l'Insee. Quant à la perte d'activité, elle pourrait représenter entre 0,7 et 1% du PIB selon les calculs de Rexecode.

Il faut noter que cette estimation «très préliminaire», selon les termes mêmes employés par cet institut, est modérée. Les économistes d'Oxford Economics ont déjà revu, à la hausse pour l'inflation et à la baisse pour la croissance, les premiers calculs qu'ils avaient faits juste après la déclaration de guerre le 24 février.

Avec des troubles en Ukraine qui dureraient jusqu'en 2023, des sanctions internationales encore durcies et des mesures de rétorsion prises par la Russie (réduction des livraisons de gaz), la hausse des prix pourrait atteindre en moyenne cette année 6,6% dans la zone euro, après une pointe à 7%, et la croissance du PIB de la zone pourrait ne pas dépasser 2,2% cette année et 0,9% en 2023, après avoir atteint 5,2% en 2021. Encore faut-il préciser, ajoutent ces économistes, qu'il n'est pas difficile d'imaginer des scénarios encore plus négatifs…

Chauffer moins: bon pour l'environnement et le pouvoir d'achat

Un seul point peut paraître positif dans ce tableau: le drame ukrainien devrait inciter les Européens à réduire plus vite qu'ils ne l'envisageaient jusqu'à présent leur dépendance envers les énergies fossiles en général et le gaz russe en particulier. Le 3 mars, l'Agence internationale de l'énergie (AIE) a proposé à l'Europe un programme d'action en dix points qui pourrait permettre de réduire ses achats de gaz russe d'au moins un tiers dès cette année.

Il n'y aurait même pas besoin d'aller jusqu'à «se geler les fesses», comme le suggère Ariane Mnouchkine.

Certaines mesures ne vont pas toutes dans le sens d'une réduction des émissions de gaz à effet de serre (acheter du gaz de schiste américain, par exemple!), mais d'autres devraient faire réfléchir et conduire à des modifications substantielles de comportement: il en est ainsi du chauffage des immeubles (mesure numéro 9). L'AIE constate qu'en moyenne, dans l'Union européenne, la température maintenue à l'intérieur est supérieure à vingt-deux degrés Celsius: or une simple baisse d'un degré des thermostats conduirait à réduire de 10 milliards de mètres cubes la consommation annuelle de gaz.

Ce n'est pas négligeable si l'on compare ce chiffre aux 155 milliards de mètre cubes de gaz que l'Union importe chaque année de Russie (soit 40% de sa consommation). Ce serait bénéfique pour l'environnement et pour le pouvoir d'achat, et cela ne représenterait pas un gros sacrifice. Il n'y aurait même pas besoin d'aller jusqu'à «se geler les fesses», comme le suggère Ariane Mnouchkine.

Plus de dépenses publiques et moins d'impôt?

Mais il ne faut pas se leurrer: la guerre en Ukraine va rendre la gestion économique encore plus difficile que ne pouvaient le supposer les candidats à l'élection présidentielle au moment où ils ont établi leurs programmes. Car non seulement il risque d'y avoir plus d'inflation et moins de croissance, mais il va falloir compter avec des dépenses supplémentaires, qu'il s'agisse de l'aide humanitaire ou des dépenses militaires. Les salaires auront du mal à suivre l'inflation, et les finances publiques, déjà fortement sollicitées depuis deux ans, ne pourront pas faire face à toutes les demandes. Socialement, la situation risque d'être tendue.

Jusqu'à présent, les candidats continuent comme si de rien n'était, et Emmanuel Macron, qui s'est lancé dans la bataille, joue exactement le même jeu que ses concurrents: dans sa «Lettre aux Français», il marche allègrement dans les plates-bandes de Valérie Pécresse en promettant de «poursuivre la baisse des impôts pesant sur le travail et la production». C'est une promesse intéressante que l'on serait prêt à accueillir avec empressement si l'on était sûr qu'elle puisse être tenue.

Les entreprises sont sorties de la crise du Covid-19 avec une dette nette à peine supérieure à ce qu'elle était il y a deux ans.

Il est certain que l'Europe ne va pas revenir rapidement à ses règles antérieures (il est même peu probable qu'elle y revienne un jour), aux déficits publics qui ne devraient pas dépasser 3% du PIB et aux dettes publiques qui ne devraient pas excéder 60% de ce même PIB. Mais, discipline européenne ou pas, on ne peut se permettre de laisser filer éternellement les déficits. Le «quoi qu'il en coûte» a des limites.

On peut juger idiots les impôts dits de production (comme la C3S, contribution sociale de solidarité des entreprises, la CVAE, contribution sur la valeur ajoutée des entreprises ou la CFE, cotisation foncière des entreprises) qui pèsent sur les entreprises, qu'elles gagnent beaucoup d'argent ou qu'elles n'en gagnent pas. Mais que fait-on pour compenser les dizaines de milliards que coûterait une nouvelle réduction? Augmenter encore le déficit, augmenter un autre impôt moins idiot, baisser certaines dépenses?

Il en est de même pour les baisses de cotisations sociales qui devraient permettre de réduire l'écart entre le salaire brut et le salaire net, et augmenter ainsi le pouvoir d'achat. Ces cotisations permettent de financer des prestations. Alors, que fait-on pour remplacer le manque de recettes? Baisser les prestations ou chercher d'autres recettes? Dire comme Marine le Pen que l'on va trouver les recettes supplémentaires nécessaires en renforçant la lutte contre la fraude aux cotisations et prestations sociales (sous-entendu: principalement celle qui vient des immigrés), c'est se moquer du monde.

Selon une étude de la Banque de France sur la situation financière des entreprises et des ménages en janvier 2022, les entreprises sont sorties de la crise du Covid-19 avec une dette nette à peine supérieure à ce qu'elle était il y a deux ans, et les ménages avec un surplus d'épargne estimé à 175 milliards d'euros (sachant que, évidemment, ce sont les ménages les plus aisés qui ont pu constituer cette épargne supplémentaire). La France aborde ainsi cette nouvelle période de turbulences dans une situation plutôt satisfaisante, mais avec un budget de l'État qui a été bâti pour 2022 avec un déficit déjà estimé à 154 milliards d'euros.

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