Politique

Une campagne présidentielle étrange et inédite sous la Ve République

Temps de lecture : 6 min

À moins de quarante jours du premier tour, Emmanuel Macron aurait tort de penser que l'élection est jouée, même s'il possède une avance confortable sur ses adversaires. L'enjeu va être de mobiliser l’électorat.

Emmanuel Macron lors de son départ du Salon de l'agriculture, le 26 février 2022. | Ludovic Marin / AFP
Emmanuel Macron lors de son départ du Salon de l'agriculture, le 26 février 2022. | Ludovic Marin / AFP

Le décor définitif est enfin planté. À moins de quarante jours du premier tour de l'élection présidentielle, tous les acteurs et toutes les actrices du scrutin qui constitue la clef de voûte de la Ve République sont en place. Via une lettre aux Français publiée dans la presse jeudi 3 mars, Emmanuel Macron a officialisé une candidature qui ne faisait plus aucun doute depuis plusieurs mois. Le président de la République a ainsi mis fin à un faux suspense.

Depuis plusieurs semaines, la montée de la tension à l'est de l'Europe était annonciatrice d'une perturbation grave des relations internationales en temps de paix et, plus prosaïquement, d'un chamboulement du déroulement de la campagne électorale en France. L'invasion de l'Ukraine, engagée le 24 février par l'armée russe sur décision de Vladimir Poutine, a fait rejaillir le spectre d'une guerre généralisée au cœur du continent européen.

Sept candidats et candidates déjà là en 2017

C'est donc dans des conditions particulières, pour ne pas dire étranges et inédites, que va se dérouler cette campagne dont le premier tour, le 10 avril, verra s'opposer douze candidats et candidates. C'est un de plus qu'en 2017, où sept d'entre eux étaient déjà présents: Emmanuel Macron (LREM), Marine Le Pen (RN, ex-FN), Jean-Luc Mélenchon (LFI), Nicolas Dupont-Aignan (DLF), Jean Lassalle (Résistons), Philippe Poutou (NPA) et Nathalie Arthaud (LO).

À côté de Valérie Pécresse (Les Républicains), les autres nouveaux venus sont Éric Zemmour (Reconquête), Yannick Jadot (Europe Écologie-Les Verts), Fabien Roussel (Parti communiste) et Anne Hidalgo (Parti socialiste).

Ces conditions sont étranges et inédites car l'événement mondial que constitue la guerre de Poutine en Ukraine phagocyte tout le reste. C'est-à-dire que pour la première fois sous la Ve République, une présidentielle, qui par nature est une consultation domestique au sens où elle focalise tous les paramètres de politique intérieure, est dominée par une épreuve militaire extérieure conduite par un pays étranger.

L'information et la désinformation au cœur du combat

Conséquence pour le chef de l'État sortant: il prévient dans son adresse aux Français qu'il «ne [pourra] pas mener campagne comme [il l'aurait] souhaité en raison du contexte». Il est vrai que s'ajoute à ce contexte le fait que la France est en charge de la présidence tournante du Conseil de l'Union européenne, ce qui confère au président de la République en exercice des responsabilités supplémentaires.

Alors que la campagne électorale de la «mère des batailles» crée, en général, une sorte de bulle temporaire qui enferme le pays sur lui-même, cette fois il est soumis au feu incessant –si on peut dire– de l'information et de la désinformation venant d'un théâtre extérieur. Et ce phénomène inédit depuis plus d'un demi-siècle s'accompagne d'une inquiétude considérable de l'opinion face à l'agression militaire en cours contre un pays souverain. Les images reçues à flot continu ne peuvent qu'entretenir ce stress qui est mesuré mesuré par l'Ifop.

Ifop

D'autres événements extérieurs qui ont heurté l'opinion de plein fouet se sont produits dans le passé, mais à des périodes assez éloignées du scrutin présidentiel. Sans être exhaustif, on peut citer l'affaire du Rainbow Warrior en juillet 1985: un navire de Greenpeace avait été coulé dans le port d'Auckland par des agents français, faisant un mort, Fernando Pereira, photographe néerlandais d'origine portugaise. En 1990-1991, la guerre du Golfe, mettant aux prises l'Irak, qui a envahi le Koweït, et une coalition de trente-cinq États dont la France, provoque des remous jusqu'au cœur du pouvoir mitterrandien, puisque le ministre de la Défense, Jean-Pierre Chevènement, opposé à la guerre, donne sa démission.

L'événement qui a frappé de plein fouet une campagne présidentielle française ne s'est pas produit, à proprement parler, sur un théâtre extérieur, même s'il était très éloigné géographiquement de la métropole. Il s'agit de la prise d'otages de la grotte d'Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie, en 1988.

À deux jours du premier tour de la présidentielle, des indépendantistes kanaks attaquent une gendarmerie, quatre gendarmes sont tués et vingt-quatre autres sont pris en otage. La France est alors en période de cohabitation: le président de la République, François Mitterrand, et son Premier ministre, Jacques Chirac, sont tous deux candidats, et leurs relations sont exécrables, ce qui ne facilite pas la résolution de l'affaire. Celle-ci s'achèvera à quelques jours du second tour, après un assaut, par un bilan assez lourd côté indépendantiste. Finalement, Mitterrand sera réélu face à Chirac.

Se méfier des boulevards

La situation est aussi inédite par l'ampleur de l'avance qui est donnée à Macron sur ses adversaires dans les intentions de vote mesurées par les instituts de sondage. Tous le placent, à l'heure actuelle, au minimum à 25%, ce qui représente un électeur sur quatre ayant l'intention de voter, et jusqu'à 30,5% dans un sondage Ipsos du 5 mars, ou en tout cas 29% dans la dernière enquête roulante signée Ifop en date du 4 mars.

Ipsos

Ifop

Ces scores, qui ne sont pas des prévisions et qui ne présagent en rien le résultat réel de Macron au soir du 10 avril, lui donnent aujourd'hui, pour les marges les plus basses, plus de dix points d'avance sur Le Pen, sa concurrente immédiate, quinze sur Pécresse, et dix-sept sur Zemmour et Mélenchon. Ces répartitions des intentions de vote sont corroborées par un autre institut, OpinionWay, qui effectue également un sondage roulant (renouvellement de 500 personnes interrogées tous les jours sur un échantillon total de 1.500 personnes).

OpinionWay

BVA

Le niveau actuel du chef de l'État montre que sa situation ne peut pas être comparée à celle de Valéry Giscard d'Estaing en 1981, à la fin de son septennat, ou dans une moindre mesure à celle de Nicolas Sarkozy en 2012, à la fin de son quinquennat. Ces deux ex-présidents étaient alors confrontés à ce qui pouvait ressembler, selon la formule d'un sondeur, à une «ambiance de fin de règne». Un autre signe de ce positionnement contraire est donné par l'écart des intentions de vote pour le second tour mesurées aujourd'hui.

Un scrutin présidentiel n'est jamais une formalité, et ce serait une faute de le considérer comme tel.

Selon OpinionWay, Macron l'emporterait face à Le Pen (57% contre 43%), face à Pécresse (59% contre 41%) et face à Zemmour (65% contre 35%) alors qu'il a été confronté à plusieurs crises pendant plus de la moitié de son mandat. Et malgré les critiques récurrentes de toutes les oppositions, ce qui est assez logique et sain dans un régime démocratique, il est parvenu à maintenir son socle électoral en bon état pendant cinq ans. Au point, confie un autre sondeur, qu'une «bonne partie de l'opinion n'imagine pas un de ses concurrents aux commandes».

Cette observation est confirmée par une enquête Ipsos sur la capacité des principaux candidats à incarner le rôle de président. À la question de savoir si les candidats et candidates qu'on leur présente ont les qualités requises, selon eux, pour exercer la fonction, les Français et les Françaises répondent positivement à 51% pour Macron.

Cette proportion tombe à 33% pour Pen, 30% pour Pécresse, 27% pour Mélenchon et 23% pour Zemmour. Des chiffres qui, somme toute, amoindrissent singulièrement l'image d'hommes et de femmes d'État qu'ils renvoient à l'opinion.

Ipsos

Toutefois, ces données ne peuvent pas conduire à penser que l'élection est jouée d'avance. L'erreur de Macron serait de penser qu'il peut enjamber le scrutin pour faire un double quinquennat d'un seul tenant. Ce que lui reprochent, par avance, les oppositions. Un scrutin présidentiel n'est jamais une formalité, et ce serait une faute de le considérer comme tel. D'autant qu'un risque d'abstention record est redouté par pas mal de sondeurs, un paramètre dont on sait qu'il est mis en avant, à tort ou à raison, pour écorner la légitimité d'une élection.

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Malgré la situation internationale dangereuse et le soutien majoritaire que semble recueillir actuellement le chef de l'État –fermeté sur les sanctions et maintien du dialogue avec Poutine–, l'opinion publique est en attente d'une confrontation des idées, tant pour la partie bilan du quinquennat que pour la facette des perspectives pour le pays à court, moyen et plus long terme. C'est un autre défi de taille qui se présente à tous les protagonistes et peut-être encore plus au premier d'entre eux: celui d'entraîner le plus largement l'électorat dans les choix qui lui sont proposés. Ce ne sera pas une mince affaire.

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