Politique

A-t-on seulement déjà connu une présidentielle sous le signe de l'union de la gauche?

Temps de lecture : 5 min

La multiplication des candidats de gauche à l'élection présidentielle de 2022 inquiète les électeurs potentiels. Une dispersion qui ne date pas d'hier.

François Mitterrand lors de sa campagne présidentielle de 1974. | AFP
François Mitterrand lors de sa campagne présidentielle de 1974. | AFP

Aussi loin que l'on remonte dans l'histoire de la gauche, elle n'a jamais été unie. Il ne s'agit pas tant de gauches irréconciliables que de différends tactiques, stratégiques voire organisationnels.

La gauche est née au XIXe siècle d'une matrice commune, le socialisme, et a cherché par de multiples moyens à transformer l'ordre économique et social existant. Dès son origine, une multitude de groupes s'en sont réclamés. À la fin du XIXe siècle par exemple, il est possible de dénombrer près d'une demi-douzaine de partis appelant à construire une nouvelle société.

Il arrive qu'aujourd'hui leurs noms soient parfois rappelés, soit à l'occasion de la publication par un chercheur, ou uniquement pour commémorer l'anniversaire d'un illustre édile: Jean Allemane et le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire, Jules Guesde et le Parti ouvrier français, Édouard Vaillant et la Fédération socialiste des travailleurs, Jean Jaurès et les socialistes indépendants.

À l'exception de ce dernier, les interprétations divergentes qui donnaient naissance à des partis et des candidatures multiples ont été oubliées. On note par ailleurs l'existence d'une gauche sociale refusant de participer aux élections, appelant, selon les mots d'Octave Mirbeau, à «la grève des électeurs», car estimant que seule l'action sur le terrain peut apporter une transformation sociale d'envergure. Cette dimension de la gauche existe toujours aujourd'hui: on la retrouve dans les courants libertaires, et parfois au sein du mouvement syndical et associatif.

Ajoutons que, non organisés à gauche, nombre de partis comme les franges des radicaux ont cheminé longtemps avec la gauche, se mélangeant parfois sans se confondre. La mystique unitaire remonte au début du XXe siècle, lorsqu'au congrès du Globe, la Section française de l'internationale ouvrière (SFIO) –c'est-à-dire le Parti socialiste– est créée, faisant oublier qu'une partie des parlementaires n'y adhère pas, et que le PS s'inscrit parfois en concurrence et parfois en complémentarité avec la Confédération générale du travail (CGT), refusant le jeu politique et électoral.

Une unité au mieux précaire

La Première Guerre mondiale, la révolution bolchevique et les scissions politiques et syndicales des années 1920 à 1922 ravivent les divisions en enterrant, au moins temporairement, l'idée même d'unité. Pour les uns, cette dernière est conçue pour plumer la volaille socialiste, selon la formule du secrétaire du PC Albert Treint, tandis que les autres la rejettent. Parallèlement, le Parti radical et ses figures comme Édouard Herriot ont toujours été soutenus, puis ont soutenu la gauche au pouvoir.

La mystique unitaire renaît à deux reprises. D'abord lors du Front populaire, lorsque la riposte aux menaces factieuses favorise l'unité d'action tant sur le plan des manifestations que sur celui de l'action syndicale et politique. Seuls les communistes prônent alors l'unité des organisations; les autres formations restent particulièrement méfiantes face à la section française de l'internationale communiste. À la Libération, le même schéma se reproduit: la gauche sociale et socialiste reste là aussi hostile à l'unité, la mise en place des démocraties populaires soulignant la volonté réelle des communistes.

Initialement, le changement de République de 1958 ne modifie pas la nature des divisions.

Sur le plan électoral, dans les deux cas, les candidatures restent divisées et il n'est pas question pour les uns ou pour les autres d'abandonner leur identité: seules demeurent les concessions électorales des uns envers les autres. Le candidat de gauche le mieux placé reste en lice. La guerre froide ravive les divisions, et deux blocs principaux se font face: les socialistes et les communistes. Les accords de désistement sont rares.

Initialement, le changement de République de 1958 ne modifie pas la nature des divisions. Ce sont des questions tactiques et stratégiques, tant dans le camp socialiste que communiste, qui permettent la mise en œuvre en 1965 de la candidature de François Mitterrand, facilitée par la mort du dirigeant du PCF, Maurice Thorez. Cette élection entérine aussi le désistement systématique pour le candidat de gauche le mieux placé lors des scrutins à portée nationale ou locale.

L'élection présidentielle suivante, en 1969, voit revenir la division des candidatures. Il est possible de dénombrer quatre candidatures se réclamant de la gauche: la SFIO, les radicaux de gauche, le PCF et les trotskistes de la Ligue communiste. La structuration nouvelle d'anciennes formations comme les trotskistes et l'apparition de nouveaux courants dans la gauche, avec l'écologie politique, augmentent le nombre de candidatures, mais ne changent rien à la nature des divisions.

Huit candidats en 1974

En 1974, huit candidats de gauche sont présents: un socialiste, un communiste, deux trotskistes, deux listes fédéralistes se réclamant du socialisme, un monarchiste (paradoxe) de la Nouvelle Action royaliste, et surtout la première candidature écologiste incarnée par René Dumont. Le programme commun de gouvernement puis l'union de la gauche restent une union de combat, les deux principaux alliés socialiste et communiste espérant prendre le dessus électoral sur leur partenaire.

Le nombre baisse en 1981, car les trois dernières formations évoquées ne présentent pas de candidat, tout comme la Ligue communiste révolutionnaire (LCR); en revanche le Parti socialiste unifié (PSU) apparaît à la course à la présidentielle, comme une suite logique des élections législatives de 1973 et 1978 où il a remporté des succès. La gauche, divisée au premier tour, remporte l'élection.

La configuration à six candidatures se répète en 1988, l'apparition du dissident communiste Pierre Juquin entraînant la disparition de deux listes: celle de la LCR et du PSU. S'y ajoutent cinq autres candidatures: socialistes, communistes, écologistes, Lutte ouvrière et le Parti communiste internationaliste.

Seule l'élection de 1995 semble marquer une exception, puisque seulement quatre candidatures de gauche s'affrontent: socialiste, communiste, écologiste et trotskiste (Lutte ouvrière). Mais ce faible nombre s'explique en raison de contingences militantes, les autres forces n'ayant pas réuni la possibilité de se présenter.

2002, l'année de la débandade

En 2002, la désunion complète de la gauche –avec huit candidatures– entraîne un éparpillement qui aboutit à la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour, alors que l'ancienne gauche plurielle avait des chances de l'emporter. Bien que celle-ci soit durablement traumatisée par ce résultat, le même schéma se répète en 2007, le Parti radical de gauche en moins: on compte de nouveau sept candidatures. En 2012 et en 2017, la diminution des candidatures est liée en partie à l'apparition de Jean-Luc Mélenchon, qui inclut à deux reprises les communistes et une partie de la gauche radicale.

Dans l'immense majorité des cas, la gauche est allée aux élections en ordre dispersé, sans que cela inquiète réellement les candidats ni les électeurs.

Parallèlement, la primaire de la gauche socialiste et radicale puis de la gauche socialiste et écologiste entraîne de facto une diminution du nombre de candidats, mais leur nombre reste à six. Dès lors, la démultiplication des candidatures en 2022 est tout sauf une surprise, puisqu'elle représente une continuité historique. Même s'il s'en défend, ce même morcellement se retrouve dans le mouvement syndical, qui compte une demi-douzaine de confédérations concurrentes. Ce n'est donc pas la division des candidatures qui explique l'échec annoncé de la gauche.

Dans l'immense majorité des cas, la gauche est allée aux élections en ordre dispersé, sans que cela inquiète réellement les candidats ni les électeurs. La principale distinction entre le passé et le présent est la capacité de la gauche à mobiliser –voire à avoir des projets permettant de rassembler– comme si son idéal d'allier justice sociale et liberté ne rencontrait plus d'échos, peut-être du fait de sa propre responsabilité.

La gauche est en déshérence, ayant perdu son socle électoral traditionnel et sa fonction auprès des groupes sociaux qu'elle cherchait d'abord à défendre, et oubliant peut-être ce qui a fait sa raison d'être: la question sociale.

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