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Les suicidés de l'iPad

Les fans d'Apple doivent-ils se sentir responsables des morts dans les usines chinoises?

La semaine dernière, les médias chinois se sont procuré le contrat que la société Foxconn fait signer depuis peu à tous ses employés: une sorte de pacte de non-suicide où chacun s'engage à ne pas attenter à ses jours. Le contrat incite les salariés qui rencontrent des problèmes au travail ou dans leur vie quotidienne à se confier à leurs proches ou à joindre le «centre d'aide aux ouvriers» de Foxconn.

Il est également indiqué que désormais, Foxconn ne pourra en aucun cas être désigné comme responsable du suicide d'un employé et payer des dommages et intérêts aux familles. Une dernière clause qui a provoqué la colère des médias chinois, puisque selon certaines sources, Foxconn verserait aujourd'hui à ces familles environ 13.000 euros, soit 10 ans de salaire minimum dans une usine Foxconn –10 années physiquement et psychologiquement éprouvantes à assembler des produits pour Apple, Dell, HP, Microsoft, Nintendo, et d'autres géants de l'électronique.

Et le résultat de cette sinistre équation, c'est qu'un employé de Foxconn a plus de valeur mort que vivant. Ces dédommagements post-suicides pourraient être une raison plausible à la vague de suicides qui a touché la société cette année, puisqu'au moins dix ouvriers ont mis fin à leurs jours. (D'autres ont survécu à leur tentative.) Si statistiquement, le nombre n'est pas alarmant –après tout, Foxconne emploie 800,000 ouvriers– la façon dont les salariés se suicident est étrangement similaire: presque tous se sont donné la mort sous les yeux de leurs collègues, en sautant d'immeubles situés dans le campus de Foxconn.

Pour tous ceux qui achètent des gadgets assemblés chez Foxconn, il y a deux façons d'appréhender ces décès. La première, c'est se dire que Foxconn, Apple et les autres doivent enquêter sur cette vague de suicides et empêcher que cela se reproduise. La seconde est un peu plus «personnelle». Si vous possédez un iPod, un iPhone, un iPad, un Mac Mini, une Xbox, une Wii ou même un simple PC, il y a de fortes chances pour que votre engin sorte de l'usine Foxconn. On peut alors très bien se considérer comme complice de la situation; dans ce cas, c'est à nous –à vous, à moi– de mettre fin à ces suicides.

Dans quelle mesure sommes-nous coupables?

L'iPad est, c'est vrai, un produit créé par des ingénieurs qui habitent dans la Silicon Valley. Mais sans ouvriers chinois, Apple aurait été incapable de sortir l'iPad, l'iPhone, et tous les produits qu'ils nous vendent depuis 10 ans. Idem pour n'importe quel autre boîte du même genre. L'industrie informatique fonctionne uniquement grâce à des gens qui acceptent de passer 12h par jour à assembler des gadgets pour 245 euros par mois –c'est-à-dire moins que le prix de vente de la plupart de ces produits. C'est facile de critiquer Apple, mais est-ce que tous ces géants de l'électronique continueraient à faire assembler leur marchandise chez Foxconn si les consommateurs avaient des scrupules? Impossible de le savoir, puisque personne n'a donné son avis.

Foxconn et ses sympathisants ont émis quelques arguments censés exempter l'entreprise de la responsabilité des suicides de ses salariés. Les usines Foxconn fonctionnent comme des cités dystopiennes: chaque campus loge des dizaines voire des centaines de milliers d'ouvriers, et leur employeur leur fournit tout ce dont ils ont besoin. La plupart des employés ont à peine 20 ans et ont quitté la Chine rurale où ils ont grandi. Cette vie en «huis-clos» peut engendrer toutes sortes de conflits sociaux, indique Foxconn: histoires d'amour qui tournent mal, mal du pays, toxicomanie, soucis financiers. Pour Foxconn, ce sont simplement ces réalités de la vie qui ont poussé certains à mettre fin à leurs jours, et non les conditions dans lesquelles les ouvriers travaillent et vivent.

Apple, ce n'est pas Nike

Tout ça n'est pas complètement invraisemblable. Certains journalistes qui sont allés enquêter sur le terrain ont trouvé des locaux propres et une usine dirigée de manière tout à fait correcte. Les salaires versés par Foxconn sont légaux, et beaucoup estiment que l'entreprise fournit de meilleures conditions de vie que d'autres usines d'assemblages en Chine. Cela explique peut-être pourquoi avant cette vague de suicides, l'indignation morale exprimée à l'égard de ces entreprises high-tech n'a jamais été comparable à celle que soulèvent des géants du textile comme Nike. Foxconn n'a rien d'un sinistre atelier où l'on exploite des enfants.

Selon certains journalistes, cependant, c'est tout comme: les salariés travaillent constamment sous pression, font tous des heures sup', et le soutien psychologique est quasi-inexistant. Juste après les derniers suicides, China Labor Watch, un groupe de surveillance basé à New York, a interrogé 25 ouvriers Foxconn. On leur a demandé de spéculer sur les raisons qui ont poussé leurs collègues à mettre fin à leurs jours. La plupart ont accusé la charge de travail. «On est tous épuisés, et la pression est énorme», ont expliqué à CLW des ouvriers qui assemblent des ordinateurs. «Chaque étape nous prend 7 secondes, ça veut dire qu'on doit être concentrés en permanence, et travailler encore et encore. On travaille même plus vite que les machines; chaque équipe assemble 4.000 ordinateurs Dell, le tout sans jamais s'asseoir. On y arrive parce que c'est un effort collectif, mais beaucoup d'entre nous sont extenués.»

Forte pression sur Foxconn

Et lorsqu'un ouvrier a des comptes à rendre à son employeur, les choses se gâtent. En juillet dernier, lorsqu'un prototype du nouvel iPhone a disparu, les chefs d'équipe ont soupçonné Sun Danyong, 25 ans, travaillant au sein du service logistique, de l'avoir volé. Danyong a nié l'accusation, et aurait confié à ses amis être victime de harcèlement et de violences de la part du service de sécurité de Foxconn. Peu après un interrogatoire, il a envoyé un SMS à sa petite-amie: «Ma chérie, je suis désolé. Retourne chez toi demain. J'ai des problèmes. Ne dis rien à mes parents. N'essaie pas de m'appeler. Je t'en prie, il faut que tu fasses ce que je te dis. Je suis désolé.» Le lendemain matin, il sautait du 12e étage de son immeuble.

Apple, Dell, HP, Nintendo et d'autres ont exprimé leur tristesse, et promis de mener l'enquête. Mais n'en espérez pas davantage de leur part, puisqu'aucune de ces entreprises n'a pour le moment décidé de débloquer des fonds pour encourager Foxconn à changer ses pratiques. Lundi dernier, Apple annonçait avoir vendu 2 millions d'iPad en l'espace de deux mois. La demande est presque plus forte que l'offre, et Steve Jobs a indiqué qu'Apple «travaille dur pour fabriquer assez d'Ipad pour tout le monde.» Et d'où viennent-ils, tous ces iPad? De Foxconn.

Alors, en tant que client Apple, quelle est la meilleure chose à faire? Je ne vais pas appeler au boycott d'une entreprise tout ça parce qu'elle délocalise; ce serait un fiasco puisqu'au final, on finirait par boycotter presque tout. Les Américains dépendent d'une main-d'oeuvre étrangère bon marché pour leurs ordinateurs, de la même manière qu'on dépend tous des dictateurs des états pétroliers pour nous vendre leurs barils. On s'indigne, on trouve ça injuste, n'empêche que ça reste la garantie de notre vie moderne telle qu'on la connaît.

Apple vanté par Greenpeace

Ça ne veut pas non plus dire que Foxconn ne changera jamais ses pratiques. Apple s'est montré très sensible aux variations de la consommation éthique au cours des dernières années. Il y a quelques temps, Apple a été la cible de certaines organisations écologistes, en raison de son très mauvais bilan environnemental. Si la première réaction a été de nier en bloc toutes les accusations, ils se sont rapidement rendu compte qu'il leur était impossible d'être crédibles plus longtemps, et que la mauvaise éco-réputation d'Apple était en train d'affecter son image auprès du public. Alors Apple, dans un éclair de génie, a décidé de transformer son défaut en argument de vente. L'entreprise s'est engagée à devenir davantage éco-responsable, et aujourd'hui, à chaque keynote, Jobs nous vante les mérites écologiques des produits Apple. (Dans le dernier guide Greenpeace pour consommer des produits high-tech plus «verts», Apple se hisse au milieu du classement.)

Si vous ne voulez pas rester les bras croisés, j'ai une solution: la prochaine fois que vous irez dans un Apple Store, demandez à un employé où sont assemblés les iPad. Posez-lui des questions sur les suicides, et demandez-lui si Apple fait pression sur Foxconn pour améliorer les conditions de travail et de vie dans leur usine. Vous êtes actionnaire Apple? Assistez à la réunion annuelle et demandez aux patrons si leurs pratiques de production sont viables à long terme.

Ou bien envoyez un mail à Steve Jobs, qui a récemment décidé de répondre lui-même à certaines réclamations. Lorsque quelqu'un lui a parlé des suicides la semaine dernière, Jobs a pris la défense de Foxconn: «Chaque suicide est une tragédie, mais le le taux de suicides chez Foxconn est bien en-dessous de la moyenne chinoise», puis ajouté qu'Apple travaillait sur le problème. «On est dessus», a-t-il répondu. Et comme le destinataire ne comprenait pas ce qu'il voulait dire par-là, Jobs a expliqué «C'est une expression américaine pour dire que quelque chose a toute notre attention.»

Et en tant que consommateurs, c'est à nous de faire en sorte qu'il tienne sa parole.

Farhad Manjoo. Traduit par Nora Bouazzouni.

Photo: Un père pleure le suicide de son fils, employé de Foxconn, le 29 mai 2010 à Longhua. REUTERS

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