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Cette terrible vérité sur Poutine que personne n'avait vue

Temps de lecture : 11 min

Vladimir Poutine n'a pas toujours dirigé son pays seul. Aujourd'hui, c'est devenu un vrai dictateur qui semble se soucier bien peu des conséquences de ses actes.

Le président russe Vladimir Poutine au Forum des jeunes du Caucase du Nord Mashuk 2018, à Piatigorsk, le 15 août 2018. | Alexei Druzhinin / AFP
Le président russe Vladimir Poutine au Forum des jeunes du Caucase du Nord Mashuk 2018, à Piatigorsk, le 15 août 2018. | Alexei Druzhinin / AFP

Il aura fallu attendre que, le matin de l'attaque, à 5h45, heure de Moscou, Vladimir Poutine, cravate rouge, visage fermé, annonce le déclenchement d'une «opération militaire spéciale» dans une déclaration préenregistrée pour comprendre que l'homme qui est à la tête de la Russie depuis près de vingt-trois ans ne bluffait pas et que l'armée de 200.000 hommes qu'il avait regroupée depuis trois mois aux frontières de l'Ukraine était bien là pour envahir le pays.

Ce ne fut pas seulement un choc pour la twittosphère politique américaine. Ce fut un choc pour beaucoup des plus grands experts et décideurs politiques aux États-Unis, en Europe et même en Ukraine. Le chef du renseignement allemand fut tellement pris au dépourvu qu'il se trouvait alors encore à Kiev et dut être évacué.

Mais s'il y a bien des personnes pour qui le choc a été particulièrement violent, ce sont les spécialistes en géopolitique travaillant en Russie, qui s'accordaient majoritairement pour dire que Poutine ne se lancerait jamais dans une telle guerre.

Une semaine encore avant le début de l'invasion, sir John Sawers, ancien chef du MI6, l'agence de renseignement britannique (soit le poste qu'occupe «M» dans James Bond), et que l'on peut donc considérer comme particulièrement expérimenté en la matière me déclarait: «L'idée selon laquelle Poutine pourrait envahir toute l'Ukraine, renverser le gouvernement de Kiev et occuper le pays pour les années à venir ne m'avait jamais semblé vraiment réaliste.»

Même chez les dirigeants qui annonçaient pourtant depuis des semaines qu'une offensive majeure était imminente, la surprise se fit entendre. «Je ne parviens pas à croire que cela soit fait en votre nom, a déclaré le Premier ministre britannique Boris Johnson, en tentant de s'adresser, l'espace d'un instant au peuple russe. Ni que vous appeliez vraiment de vos vœux le statut de paria que cela va désormais faire peser sur le régime de Poutine.»

Le Kremlin n'a plus rien d'un «régime»

Cependant, cette expression, «le régime de Poutine», qui revient dans toutes les conversations sur la politique russe depuis presque vingt ans, explique d'une certaine manière pourquoi tant de personnes qui croyaient comprendre la Russie se sont trompées au sujet du conflit avec l'Ukraine. Il est aujourd'hui devenu clair que le Kremlin n'est plus du tout, comme beaucoup le croyaient, un «régime» (soit un système de gouvernement où plusieurs personnes, des responsables de la sécurité aux milliardaires, peuvent influencer les prises de décision).

Au lieu de cela, la Russie est devenue ce que les politologues qualifient de dictature personnelle, c'est-à-dire un système où les caprices d'un homme, et d'un homme seul, déterminent toute la politique. Autant dire tout de suite que ce que cela sous-entend est aussi redoutable pour la Russie que pour le reste du monde.

Les Américains tendent à voir le monde de la même manière que Joe Biden le décrit dans ses discours, avec une division nette et distincte entre «démocraties» et «autocraties». Mais la réalité est que le spectre politique des États autoritaires dépend du pouvoir exercé par un seul et même individu (et l'endroit où se place le pays sur ce spectre a une incidence certaine sur les questions de guerre et de paix). À une extrémité de ce spectre, nous avons les régimes dirigés par des civils, comme la Chine de Hu Jintao ou l'Union soviétique de Léonid Brejnev, dans lesquels le pouvoir est partagé avec un parti politique, qui supervise le dirigeant. À l'autre extrémité, nous avons les dictatures personnelles comme, disons, celle de Saddam Hussein, dans lesquelles les rivaux sont éliminés, les loyalistes récompensés, un culte de la personnalité est instauré et toute l'autorité passe par le glorieux leader.

La littérature géopolitique laisse penser que les dictatures personnelles sont plus imprévisibles et dangereuses pour le monde extérieur que les autres sortes d'autocraties.

Les chercheurs ont constaté qu'elles sont plus susceptibles de déclencher des guerres, par exemple (les régimes institutionnalisés dirigés par des civils sont quant à eux à peu près susceptibles d'avoir recours à la force que les démocraties) et qu'elles ont aussi tendance à voir de moins bons résultats sur le plan militaire (ce qui n'a rien de surprenant vu qu'ils sont entourés de personnes qui leur disent tout le temps oui). Mais si les régimes civils sont moins enclins à lancer des conflits destructeurs et irréfléchis à court terme, ils peuvent néanmoins constituer de véritables bombes à retardement sur le long terme.

Cela s'explique par le fait qu'en vieillissant, leurs structures complexes finissent par s'affaiblir et par permettre aux dictateurs de consolider le pouvoir personnel qu'ils exercent. Dans une étude à paraître, Andrew Leber et Matthew Reichert, de l'université d'Harvard, et Christopher Carothers, de l'université de Pennsylvanie, expliquent que ce phénomène a tendance à se produire lorsqu'il n'existe plus de vieille garde influente d'élites politiques pour les arrêter. Tout cela résume assez bien ce qui s'est passé avec la Russie ces vingt dernières années.

Nombre de personnes à travers le monde considèrent déjà depuis longtemps que Vladimir Poutine est un dictateur, mais ce n'était jusqu'ici pas le cas de la plupart des analystes et politiques de Russie.

Pour peu qu'elles s'intéressent un peu aux informations, nombre de personnes à travers le monde considèrent déjà depuis longtemps que Vladimir Poutine est un dictateur, mais ce n'était jusqu'ici pas le cas de la plupart des analystes et politiques de Russie. Et si l'on observe les quasi vingt-trois années durant lesquelles Poutine a dirigé la Russie, force est de constater qu'ils ont eu longtemps raison de penser ainsi. En effet, il s'agissait alors d'un régime complexe, dans lequel beaucoup de personnes exerçaient leur influence et pouvaient freiner les élans de Poutine.

Vladimir Poutine a accédé au pouvoir en 1999, après avoir été désigné par Boris Eltsine pour devenir son successeur. À l'époque, il était une sorte d'homme fort populiste et semi-démocratique, plus proche du président turc Recep Tayyip Erdoğan que du Poutine d'aujourd'hui. C'est lors des élections truquées de 2004 qu'il vira à l'autoritarisme pur et simple. Néanmoins, aux yeux de l'ambassade des États-Unis, même lorsqu'il installa Dmitri Medvedev comme président fantoche de 2008 à 2012, son gouvernement s'apparentait à celui d'un régime influencé par des oligarques et des conseillers en sécurité.

Les grandes manifestations contre le gouvernement ont peut-être fait évoluer la pensée de Vladimir Poutine, qui s'est mis à resserrer son emprise sur le pouvoir dès son retour à la présidence, en 2012. Comme le font remarquer Leber et ses coauteurs, personne en Russie n'était alors en mesure de le défier. Mais même lorsque, en 2014, il décida d'annexer la Crimée, la décision ne fut prise qu'après une nuit d'intenses discussions avec ses conseillers du Kremlin (et après avoir commandé en secret des enquêtes d'opinion). Il y avait encore un semblant de «régime», même s'il était certain que Poutine en tenait fermement les rênes.

Poutine, seul homme de son gouvernement

Cela nous amène à aujourd'hui. L'une des principales raisons pour lesquelles de nombreux experts en politique étrangère pensaient que la Russie bluffait au sujet d'une invasion était qu'ils supposaient que Poutine ne prenait pas ses décisions seul. Cette supposition a sous-tendu une grande partie de la stratégie occidentale.

Les experts pensaient que le fait de menacer les oligarques russes de sanctions, par exemple, encouragerait le cercle privé de Poutine à s'opposer à la guerre. Offrir des compromis, comme des modifications dans la constitution ukrainienne, l'autonomie pour la région du Donbass dans le cadre de l'accord de Minsk, ou un moratoire de vingt ans sur l'expansion de l'OTAN, pourrait satisfaire les acteurs rationnels du régime, pensait-on, même si Poutine lui-même avait des visions de conquête territoriale plus ambitieuses. Les menaces de sanctions économiques étaient censées susciter l'inquiétude des oligarques par rapport à la réaction de l'opinion publique. La perspective de pertes importantes, de ce qui était déjà certain d'être une guerre très impopulaire, a convaincu un grand nombre de personnes qu'un régime se préoccupant un tant soit peu de l'opinion publique ne l'entreprendrait pas.

Mais le monde se rend maintenant compte que le gouvernement de Poutine ne se compose en réalité que de Vladimir Poutine. Et il ne s'inquiète apparemment plus de ce que la guerre signifiera pour les milliardaires russes, et encore moins pour les petites gens.

Tout le monde l'a brutalement compris lors de l'étonnante session du Conseil de sécurité de Russie il y a une semaine. Dans la salle grandiose et ornementée de Sainte-Catherine, au Kremlin, ancienne salle du trône impérial où a été annoncée l'annexion de la Crimée en 2014, Poutine a réuni ses lieutenants les plus anciens afin de «les consulter» sur l'opportunité de reconnaître l'indépendance des prétendues républiques populaires de Louhansk et de Donetsk.

Non seulement la majeure partie d'entre eux semblaient visiblement mal à l'aise, mais le chef des renseignements extérieurs de la Russie, Sergueï Narychkine, avait l'air réellement effrayé –au point de ne plus savoir si on lui demandait s'il fallait ou non accueillir les républiques au sein de la Russie elle-même ou simplement si elles devaient être reconnues comme indépendantes.

Le même changement était plus subtilement visible dans la salle Sainte-Catherine après le début des combats.

Poutine a convoqué les principaux hommes d'affaires du pays à ce que la presse occidentale a décrit comme une «réunion d'oligarques». Toutefois, comme l'a astucieusement noté Max Seddon, le chef du bureau du Financial Times à Moscou, peu des personnes présentes ressemblaient à l'image que l'on se fait des oligarques: des milliardaires indépendants, puissants et influents, du genre de ceux qui dominaient la Russie dans les années 1990.

Au lieu de cela, les participants à la «réunion des oligarques» étaient, dans l'ensemble, des directeurs des sociétés d'État issus des services de renseignement ou des amis de Poutine devenus grandes fortunes, des hommes qui doivent leur position à Poutine, et non l'inverse, des hommes qui lui servent de remplaçants et d'hommes de paille dans les hautes sphères de l'économie. Pour comprendre leur position politique, il suffit d'entendre une blague courante à Moscou: «Ce ne sont pas des oligarques, ils travaillent juste comme oligarques.»

«Le seul endroit où il faut être pour comprendre cette guerre, c'est dans la tête de Vladimir Poutine.»
Tom Friedman, journaliste au New York Times

À ce stade, l'analyse de ce que pourrait faire ensuite la Russie consiste en grande partie à deviner l'état d'esprit de Poutine. (Comme l'a dit Tom Friedman, du New York Times, «le seul endroit où il faut être pour comprendre cette guerre, c'est dans la tête du président russe Vladimir Poutine».)

La presse regorge de spéculations sur sa santé mentale. Maintenant qu'il a ordonné la mise en état d'alerte des forces nucléaires russes, nous sommes tous obligés d'envisager la possibilité que ce conflit puisse, d'une manière ou d'une autre, dégénérer en destruction nucléaire massive. En tout cas, on ne voit pas bien qui pourrait empêcher Poutine d'agir de façon irrationnelle.

Isolement paranoïaque

Mais comment se fait-il qu'autant de personnes n'aient pas vu que Poutine et son régime avaient changé? Une partie de la réponse réside dans le fait que le pouvoir est aux mains de Poutine depuis tellement longtemps que les analyses sont restées, en grande partie, figées dans le passé. La vision d'une Russie dominée par des «oligarques» s'est transformée en légende et n'a pas évolué avec leur liquidation effective en tant que classe. (Le fait que les Occidentaux connaissent de nombreux milliardaires russes rencontrés au forum de Davos, mais ne connaissent pas les responsables de la sécurité qui ont adopté de manière croissante le genre de nationalisme religieux qui semble avoir gagné Poutine, n'a pas aidé.)

La pandémie a également rendu difficile, pour les personnes extérieures, de remarquer la descente apparente de Poutine dans un isolement paranoïaque. Ces dernières années, il s'est apparemment cloîtré à l'aide de mesures ultra-strictes de confinement personnel et de distanciation physique qui pourraient avoir affecté son jugement. La longueur absurde des tables auxquelles s'est assis Poutine à l'occasion des rencontres est devenue un symbole de son isolement (et un très bon mème). Emmanuel Macron aurait trouvé, début février, qu'il était «un homme très différent» de celui qu'il était lors de leur dernière rencontre, en 2019.

Enfin, l'analyse occidentale de la Russie a échoué parce qu'elle dépend de l'analyse par les Russes de leur propre société, qui s'est soldée par un échec encore plus catastrophique. Dans le pays, une classe d'experts endurcis par des décennies de propagande a sous-estimé les conséquences qu'avait eues le démantèlement systématique du journalisme russe sur leur capacité à savoir ce qui se passe à l'intérieur du Kremlin. À cette situation s'ajoute un certain déni, qui explique qu'il leur était tout simplement devenu trop terrifiant d'envisager que les Russes vivaient dans une dictature où tous les garde-fous avaient disparu.

Bien que répandue aux États-Unis, l'idée que la Russie est une société habituée aux tyrans fait passer complètement à côté de l'essentiel. L'Union soviétique poststalinienne était un régime autoritaire dirigé collectivement par des civils, et non un régime d'une seule personne. Poutine avait moins de 5 mois à la mort de Staline, ce qui signifie que l'aptitude à repérer les signes annonciateurs de la mise en place d'une dictature personnelle est presque aussi éloignée pour les Russes qu'Hitler l'est pour les Allemands.

Un retour en arrière pour les Russes

À quoi pouvons-nous nous attendre maintenant que Poutine a franchi une nouvelle étape? Malheureusement, la littérature spécialisée laisse se profiler un avenir sinistre pour les Russes. Comme les études pouvaient le prévoir, l'invasion de l'Ukraine ne se passe pas très bien. Cependant, si l'on en croit un ensemble de données de 2009, seulement 12,5% des dictatures personnelles ont perdu leur pouvoir dans les deux ans qui ont suivi la perte d'une guerre. Les recherches menées par Desha Girod, Megan Stewart et Meir Walters à Georgetown suggèrent que les autocrates bénéficiant de richesses pétrolières ont plus de facilités à réprimer la dissidence dans leur pays tout en résistant à la pression internationale.

D'autres recherches montrent également de manière exhaustive que les dirigeants tels que Poutine ont tendance à perdre le pouvoir que lorsqu'ils meurent ou qu'ils sont destitués lors d'un coup d'État. Plus la personnalisation d'un gouvernement est forte, plus il est difficile de réussir un coup d'État, mais il est encore plus difficile d'imaginer une passation pacifique de pouvoirs en Russie.

Il subsiste toutefois une lueur d'espoir. Parmi les États autoritaires les plus riches au monde, la Russie est sans doute le seul à avoir brièvement, à un moment de son histoire moderne, connu un semblant de démocratie et de liberté (la question de savoir si l'on considère toujours la Turquie comme démocratie fait encore débat). Tous les autres –les monarchies pétrolières du Golfe, la Chine, Singapour, le Kazakhstan– n'ont jamais connu qu'un régime totalitaire. Cela pourrait inciter certaines élites russes et les citoyens lambda à réagir plutôt qu'à accepter une intensification de l'autocratie. La guerre de Poutine impose déjà à la société un nouvel ordre répressif et les sanctions internationales l'isolent de l'économie mondiale.

Dans les deux cas, cela constitue un retour en arrière pour les Russes, vers un État qui se rapproche plus que jamais de l'URSS –une tâche considérablement plus difficile que ce qu'ont tenté d'autres dictateurs personnels. Tout comme l'invasion de l'Ukraine s'avère plus difficile que Poutine ne semble l'avoir prévu, il pourrait en être de même pour l'oppression.

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