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La guerre en Ukraine va-t-elle enterrer l'entente entre Poutine et Erdoğan?

Temps de lecture : 5 min

Les présidents russe et turc entretiennent une relation très singulière, sorte «d'alliance objective», faite de méfiance réciproque, de compétition collaborative et d'interdépendance.

Le président russe Vladimir Poutine et le président turc Recep Tayyip Erdoğan lors d'une rencontre à Téhéran, le 7 septembre 2018. | HO / Turkish presidency press office / AFP
Le président russe Vladimir Poutine et le président turc Recep Tayyip Erdoğan lors d'une rencontre à Téhéran, le 7 septembre 2018. | HO / Turkish presidency press office / AFP

L'offensive russe en Ukraine place la Turquie dans une situation délicate. Écartelée entre un partenariat étroit, militaire et commercial avec Kiev et une forte dépendance, économique, énergétique et sécuritaire à l'égard de Moscou, Ankara, membre de l'OTAN, veut adopter la position la plus neutre possible. Car elle aussi, joue gros.

D'un côté, la situation économique (54% d'inflation) est mauvaise et des rétorsions russes l'enfonceraient un peu plus encore. De l'autre côté, sur le plan stratégique, si la façade maritime sud de l'Ukraine tombait aux mains de Moscou, la Turquie se retrouverait en tête-à-tête avec la puissance russe en mer Noire ainsi qu'elle l'est depuis plusieurs années au nord de la Syrie.

Pourtant, la façon dont le président turc a écourté sa tournée africaine afin de rentrer en Turquie de toute urgence, le jour même où Vladimir Poutine déclarait unilatéralement l'indépendance des «républiques populaires» autoproclamées de Donetsk et de Louhansk, et alors que 150.000 hommes étaient déjà massés aux frontières de l'Ukraine, laisse à penser que Recep Tayyip Erdoğan a été pris par surprise. Impression confirmée par une certaine valse-hésitation les jours suivant le début de l'invasion russe. Rien, en effet, n'a ressemblé à une réponse stratégique de la part d'Ankara, élaborée et cohérente voire planifiée.

Certes, Ankara a dénoncé l'offensive de Moscou en termes sévères et sans ambiguïté au nom du droit international, comme elle l'a déjà fait en 2014 en condamnant l'annexion de la Crimée, en partie par solidarité avec la communauté musulmane tatare de la péninsule. Mais elle n'a pas traduit ses propos en actes et n'a pas pris part aux sanctions, très tôt qualifiées d'inefficaces par le plus proche conseiller de Recep Tayyip Erdoğan. Puis, tout en appelant un jour l'OTAN à s'engager plus énergiquement, le président Erdoğan donnait, le lendemain, l'ordre à son représentant à Strasbourg de s'abstenir lors du vote suspendant la Russie de son droit de représentation au Conseil de l'Europe tandis que son représentant à l'Assemblée générale des Nations Unies recevait, lui, le feu vert pour voter la résolution exigeant le retrait des forces russes de l’Ukraine.

Un pas en avant, deux pas en arrière, malgré l'habileté de Kiev à pousser Ankara dans ses retranchements. En effet, après quelques jours, et pas mal de pressions ukrainiennes en coulisses, la Turquie qui a la haute main sur les détroits du Bosphore et des Dardanelles (Convention de Montreux, 1936) a dû reconnaître que ce qui se passait était bien un «état de guerre», et qu'elle devrait donc appliquer l'article 19 de cette convention, c'est-à-dire fermer les détroits aux navires de guerre des nations belligérantes. Mais l'article 19 s'applique tout autant aux navires russes qu'ukrainiens, s'est-elle empressée de préciser à l'intention de Moscou.

À vrai dire, la portée de cette décision est limitée, voire symbolique. Voilà plusieurs semaines que la flotte de guerre russe est déjà en mer Noire. D'ailleurs, Ankara n'a pas en revanche fermé son espace aérien aux avions russes. Mais ce qui s'est joué autour des détroits a éclairé la position délicate de Recep Tayyip Erdoğan vis-à-vis de Vladimir Poutine.

Revanche

La façon, vidéo à l'appui, dont les autorités ukrainiennes mettent en scène l'efficacité des quelques drones turcs (une grosse dizaine peut-être) qu'elles possèdent participe aussi des pressions de Kiev.

Lorsque ces drones avaient été utilisés par Kiev contre les forces pro-russes du Donbass, Vladimir Poutine en avait été furieux. Il aurait pris son téléphone pour tancer Recep Tayyip Erdoğan. Cette fois-ci, un tweet (désormais effacé) de l'ambassade ukrainienne à Ankara a vanté les dégâts causés par les drones turcs sur des chars russes en y voyant même une revanche pour la mort des 34 soldats turcs «martyrs» bombardés par les aviations syrienne et russe en février 2020. Une manière de rallier, par-dessus l'épaule de Recep Tayyip Erdoğan, une opinion publique turque qui en avait été très secouée, et peut-être de glisser un coin entre les présidents turc et russe.

Ces pressions ukrainiennes sur Recep Tayyip Erdoğan mettent en lumière la vulnérabilité de ce dernier, qui ne veut pas confronter la Russie. Si la Turquie fut le premier pays à affréter plusieurs avions d'aide humanitaire à destination de l'Ukraine, il est peu probable qu'elle lui fournisse, à la différence des Européens, de nouvelles armes –sauf peut-être si la livraison de celles-ci était prévue dans le contrat signé le 3 février juste avant que l'invasion russe ne débute. Profil bas donc.

Éviter les sanctions à tout prix

Ankara veut à tout prix éviter les mesures de rétorsion russes à quelques mois d'élections qui s'annoncent cruciales et compliquées pour le numéro un turc. Or l'économie va mal et des représailles russes pourraient affecter des secteurs vitaux pour le pays: le tourisme, les livraisons de gaz, celles de blé, la construction de la première centrale nucléaire du pays ainsi que la sécurité de la Turquie. En effet, l'armée russe n'aurait pas grand mal à provoquer une nouvelle crise humanitaire dans la poche d'Idlib en Syrie, jetant ainsi des milliers de réfugiés syriens en direction de la Turquie qui en accueille déjà près de quatre millions.

Il est donc fort probable que Recep Tayyip Erdoğan, qui s'est beaucoup rapproché des milieux eurasiatiques ces dernières années, cherche à garder cette position mi-chèvre mi-chou: critiquer l'invasion russe, rappeler l'importance de l'intégrité territoriale de l'Ukraine sans prendre de sanctions. De son côté, Vladimir Poutine n'a pas nécessairement envie de se couper de son interlocuteur turc qu'il a parfaitement su instrumentaliser, en particulier en lui vendant des S400, pour affaiblir le flan oriental de l'OTAN.

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Tout dépendra de la durée de cette guerre et évidemment de son issue, mais pour l'instant l'enjeu commun aux deux hommes consistera sans doute à conserver cette relation très singulière, une sorte «d'alliance objective», faite de méfiance réciproque, de compétition collaborative et d'interdépendance, qui les a conduit à s'affronter sur certains terrains (Libye, Haut-Karabakh, Syrie) tout en partageant le même récit anti-occidental, la même mentalité revancharde vis-à-vis de l'Europe, le même dessein révisionniste et de projection de puissance. Autrement dit, la même volonté d'instituer un nouvel ordre international.

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