Politique

Pourquoi les élus sont-ils aussi peu nombreux à parrainer des candidats?

Temps de lecture : 5 min

La consultation des élus s'achève ce vendredi: pour l'heure, 12.451 des 47.000 représentants de l'État habilités à le faire ont accordé un parrainage.

Les demandes de parrainage d'un candidat à l'élection présidentielle sont validées par le Conseil constitutionnel. | Bertrand Guay / AFP
Les demandes de parrainage d'un candidat à l'élection présidentielle sont validées par le Conseil constitutionnel. | Bertrand Guay / AFP

35.000 maires, 4.058 conseillers, 1.758 conseillers régionaux, 577 députés, 348 sénateurs, 79 députés européens…

Les 47.000 élus habilités par la République à parrainer un candidat ont jusqu'à ce vendredi 18h pour délivrer le précieux ticket d'entrée vers le premier tour de l'élection présidentielle qui se tiendra le 10 avril. La consultation devrait aboutir à la qualification de douze candidats et à la déception de beaucoup d'autres, recalés au pied d'un suffrage pour lequel ils avaient déjà battu campagne. Au regard du registre quasi définitif des parrainages, ces prétendants malheureux pourraient regretter amèrement les signatures qui leur manquent.

En effet, 12.451 élus se sont servis de leur prérogative. Un chiffre en forte baisse par rapport au suffrage de 2017, détaille Corentin Poyet, chercheur en sciences politiques à l'université de Tampere en Finlande, qui avait comparé le nombre de parrainages entre l'échéance de 2012 et celle de 2017 dans Les parrainages des candidats à l'élection présidentielle. Pour qui votent les élus?: «Après une forte augmentation dans les années 2000, le chiffre s'était stabilisé depuis 2012 autour de 14.500 parrains.»

Des coups à prendre

Mais alors, comment expliquer le renoncement de près de 2.000 représentants nationaux? Pour Florent Guénard, maître de conférence en philosophie politique à l'École normale supérieure (ENS), les raisons sont d'abord liées à la suppression de l'anonymat.

En 2016, dans le cadre d'un vaste plan visant à renforcer la transparence de la vie publique, le parlement vote l'introduction de la publicité de l'ensemble des parrainages. Jusque-là, seuls les parrains tirés au sort dévoilaient le candidat qu'ils avaient appuyé. Un changement de règle qui fait peser un poids plus lourd sur les épaules des maires selon le maître de conférence: «Le système dysfonctionne car il n'est plus anonyme. Le non-anonymat expose les élus à des plaintes, des remarques voire des pressions de leurs administrés.» Dans un contexte où la violence à l'endroit des élus s'accroit, ils craignent les réactions que la décision peut engendrer.

«Il y a plus de coups à prendre que d'avantages à en tirer», abonde Bruno Daugeron, professeur des universités en droit public. Aux yeux d'un conseil municipal, départemental ou auprès d'habitants d'une commune, l'action de parrainer est vite perçue comme une marque de soutien alors que le parrainage est avant une autorisation administrative, rappelle Corentin Poyet. «Il y a une forme de confusion: le parrainage est une caution républicaine morale et non une sélection sur des critères politiques», tranche le chercheur.

Éviter toute étiquette

Les maires représentent l'écrasante majorité du bataillon d'élus disposant de la périlleuse habilitation. Sous le mandat de François Hollande là encore, les groupements intercommunaux, qui incitent les communes à se rassembler en une sorte de superstructure afin de financer des projets d'aménagement trop coûteux pour qu'une seule mairie les supporte, se sont considérablement renforcés. Les maires sont toujours plus dépendants de leurs collègues.

Avec la chute des familles politiques qui structuraient la vie politique, le scrutin de 2017 a troublé le système de parrainages.

«Il faut regarder les pressions qui s'exercent dans les intercommunalités. Souvent, le président du groupement est le maire de la plus grande commune. Il est affilié à un parti. Les maires de petites communes se disent: “ça ne vaut pas le coup que je donne mon parrainage au risque de perdre le financement d'un de mes projets”», résume Bruno Daugeron. «Les risques de brouilles lors des conseils sont réels», confirme Corentin Poyet.

Parmi les édiles, la plupart n'arborent aucune étiquette politique sous leurs écharpes tricolores. Ils ont été élus dans l'optique d'une gestion rigoureuse de leur administration plus que sur des valeurs politiques. Le parrainage peut instantanément renvoyer à une proximité idéologique. Certains maires préfèrent alors se tenir loin de la politique nationale, ce qui a pour effet de favoriser les candidats issus de grands partis.

«Les maires encartés accordent instantanément leurs signatures quand il est plus difficile de convaincre un maire peu enclin à le faire», insiste Florent Guénard. Avec la chute des familles politiques qui structuraient la vie politique, le scrutin de 2017 a troublé le système de parrainage. «Face à l'émergence de candidats hors parti, les élus sont livrés à eux-mêmes», ajoute l'auteur de La passion de l'égalité (Seuil).

Dans ce contexte, les partis historiques bénéficient d'un maillage territorial dont ils profitent. «Aujourd'hui, on se retrouve avec une configuration qui est une troublante interrogation pour la démocratie. Les candidats qui ont le plus de parrainages sont ceux qui cumulent le moins d'intentions de vote. Ceux qui rassemblent le plus d'intentions de vote peinent à recueillir les parrainages», remarque Bruno Daugeron, professeur en droit public. Investie par une initiative populaire portée par près de 400.000 personnes regroupées au sein de la Primaire populaire, Christiane Taubira n'a, par exemple, pas dépassé les 200 autographes d'élus.

Défi démocratique

Mercredi, l'ancienne ministre de la Justice a annoncé son renoncement. Dans une salle tenue par ses militants silencieux, elle a regretté: «Dans une démocratie, on n'entrave pas une candidature par une démarche administrative mais par le suffrage universel. […] Nous veillerons à ce que la prochaine élection présidentielle soit débarrassée de ce filtre administratif», avant de poursuivre: «Nous en tirons l'enseignement du délitement de notre démocratie [….] et la fracture entre les institutions et les citoyens.»

«Ce problème technique d'obtention des 500 parrainages est en passe de devenir une problématique démocratique», commente Bruno Daugeron. Pour y remédier, plusieurs dispositifs sont mis en avant. Parmi eux, le référendum d'initiative partagée pourrait servir d'inspiration. Entré en vigueur en 2008, ce processus permet de porter une proposition de loi au référendum si cette dernière est appuyée par près de 200 parlementaires et soutenue par plus de 4 millions de citoyens.

«Ce système a des raisons d'être. Il faut un tri du nombre de candidats en démocratie. Le choix est d'autant plus éclairé si l'offre politique est resserrée.»
Florent Guénard, maître de conférence en philosophie politique.

À l'instar de la primaire populaire qui a soutenu la candidature de Christiane Taubira, l'idée d'une cooptation des candidats par des citoyens et des élus est une proposition soutenue par plusieurs bords politiques. Dans ce sens, Jean-Luc Mélenchon, le candidat de La France insoumise, avait conditionné sa participation au suffrage de 2022 à une «investiture populaire» de 150.000 personnes. Un seuil que le député des Bouches-du-Rhône a très vite atteint.

D'autres penchent pour l'abolition du système de parrainages. Une solution qui a tout de la fausse bonne idée selon Florent Guénard: «Ce système a des raisons d'être. Il faut un tri du nombre de candidats en démocratie. Le choix est d'autant plus éclairé si l'offre politique est resserrée. Les élus ont cette mission.»

Par ailleurs, le système de parrainages n'a, si l'on en croit les travaux de Corentin Poyet, jamais accouché d'une aberration démocratique: «Durant plusieurs campagnes successives, des candidats ont avancé être discriminés par les parrainages, mais à ma connaissance aucun candidat n'a été véritablement empêché de se présenter.»

Il n'est donc pas incongru de croire que la question des parrainages agitera autant l'échéance de 2027 que celle de 2022. Mais d'ici là, le paysage politique aura certainement beaucoup changé.

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