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De l'Argentine au Venezuela, l'Amérique latine divisée face à l'Ukraine

Temps de lecture : 7 min

Si certains pays ont fini par afficher leur soutien à Kiev, d'autres choisissent de ne pas s'aligner ou de se ranger derrière Poutine, comme le Venezuela. Un nouveau vent de tensions qui invite à une certaine vigilance.

Vladimir Poutine s'exprime devant la Société géographique russe à Saint-Pétersbourg, le 10 avril 2012. | Yana Lapikova / Ria-Novosti / AFP
Vladimir Poutine s'exprime devant la Société géographique russe à Saint-Pétersbourg, le 10 avril 2012. | Yana Lapikova / Ria-Novosti / AFP

Proposer que l'Argentine devienne «la porte d'entrée de la Russie en Amérique latine». Agrémenter l'offre d'un grand sourire et d'une salutation chaleureuse, dont les Sud-Américains ont le secret. Le tout, trois semaines seulement avant l'invasion de l'Ukraine par Moscou, le 24 février. Pour le président péroniste Alberto Fernández, le timing n'aurait pas pu être pire. Mais, comme s'en est immédiatement défendu le ministère argentin des Affaires extérieures, à peine tombées les premières bombes sur l'Ukraine: l'Argentine n'a pas été la seule invitée de Poutine. En effet, Emmanuel Macron, le chancelier allemand Olaf Scholz et le président brésilien Jair Bolsonaro avaient également fait le voyage au Kremlin durant le mois de février.

Reste que les spectacles diplomatiques qui se sont joués étaient très différents entre les Européens et les Latino-Américains. Les photos qui illustrent les sommets entre l'hôte russe et ses convives européens mettent en scène un face-à-face froid, entre deux mandataires séparés par une table grande comme la carte de la Russie. De leur côté, Fernández et Bolsonaro semblent avoir été reçus de manière plus chaleureuse, comme pour afficher une proximité… qui s'avère aujourd'hui embarrassante.

«Les présidents argentin et brésilien se sont fait rouler dans la farine. Ils se sont rendus à Moscou convaincus que la situation en Ukraine n'allait pas empirer. Poutine s'est servi d'eux, considère Christophe Ventura, directeur de recherche à l'Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS). L'intérêt pour Poutine était de montrer qu'il n'était pas isolé et qu'il maintenait de bonnes relations avec des pays émergents, y compris dans cette région lointaine, qui est un peu aux États-Unis ce que l'Ukraine est à la Russie.»

Jair Bolsonaro et Vladimir Poutine au Kremlin, à Moscou, le 16 février 2022. | Mikhail Klimentyev / Sputnik / AFP

Ressusciter le tiers-monde?

Sur la mappemonde des réactions immédiates au conflit, préparée par Le Grand Continent, l'Argentine et le Brésil affichaient, le jour de l'invasion, des positions intermédiaires, respectivement une condamnation sans riposte et pas de condamnation du tout. En Amérique latine, d'autres étaient clairement alignés derrière Vladimir Poutine au début de l'invasion: Cuba, le Nicaragua, le Venezuela. Depuis, les deux premiers pays ont revus leur position et se contentent aujourd'hui de ne pas soutenir l'intervention russe. Seul le Venezuela affiche toujours un franc soutien à la Russie. Autant de divisions régionales qui ressortent deux jours après le début de l'invasion, quand l'Organisation des États américains (OEA) vote une sanction envers la Russie. Quatre pays s'abstiennent: Argentine, Brésil, Nicaragua et Bolivie. Et mercredi 2 mars, lors du vote d'une résolution de l'Assemblée générale des Nations unies exigeant «que la Russie cesse immédiatement de recourir à la force contre l'Ukraine», Cuba, le Nicaragua et la Bolivie se sont abstenus, tandis que le Venezuela n'a pas pris part au vote.

Entre non-alignement et soutiens assumés, équidistance et tardives condamnations, à quelle logique répondent ces réactions diverses et visiblement si éloignées de celles des Européens? L'Amérique latine joue-t-elle à ressusciter le tiers-monde, selon l'expression du démographe français Alfred Sauvy? Aujourd'hui encore, de Buenos Aires à Caracas, on utilise à tort et à travers ce concept dans son acceptation économique, ainsi que celle de «premier monde», pour désigner l'Amérique du Nord et l'Europe occidentale. «Nous parlons volontiers des deux mondes en présence, de leur guerre possible, de leur coexistence, etc., oubliant trop souvent qu'il en existe un troisième, le plus important, et en somme, le premier dans la chronologie. C'est l'ensemble de ceux que l'on appelle, en style Nations unies, les pays sous-développés», écrit Sauvy, le 14 août 1952, dans L'Observateur.

«Cette crise arrive au pire moment pour la région, qui préférerait ne pas avoir à se positionner trop clairement anti-russe»
Christophe Ventura, directeur de recherche à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS)

Plus loin, une autre phrase vient rappeler l'importance des régions périphériques dans l'affrontement Est-Ouest: «Ce qui importe à chacun des deux mondes, c'est de conquérir le troisième ou du moins de l'avoir de son côté. Et de là viennent tous les troubles de la coexistence.»

Plutôt que de parler de tiers-monde, le politologue argentin Juan Negri préfère évoquer un «climat de non-alignement, qui est certes en partie hérité des années 1970». Ce qui surprend le plus, aux yeux du responsable du pôle Sciences politiques de l'Université Di Tella, à Buenos Aires, c'est que «Poutine a beau être homophobe, anti-démocratique… ce sont les secteurs de gauche qui le soutiennent ici. Ailleurs, les positions proches de Trump et de Bolsonaro s'alignent sur le président russe.»

La Chine, pierre d'achoppement

Depuis Paris, Christophe Ventura rappelle, lui, la pluralité des positions des pays de la région: «Sur l'affaire ukrainienne, l'Amérique latine s'est montrée plutôt désunie. Entre les soutiens venant de Cuba, du Venezuela ou du Nicaragua et les positions plus mesurées d'autres pays, il y a une grande distance. Ce qui est sûr, c'est que cette crise arrive au pire moment pour la région, qui préférerait ne pas avoir à se positionner trop clairement anti-russe.»

Pour ce spécialiste de l'Amérique latine, deux fils sont à tirer. Le premier concerne la géopolitique vaccinale de la Russie, qui a fourni «90 millions de doses contre le Covid-19, ce qui lui vaut [en réponse] une attitude de gratitude». L'Argentine et quelques-uns de ses voisins ont lancé leur campagne de vaccination avec Spoutnik V, seul bouclier face à la pandémie, à une époque où les doses venant des laboratoires occidentaux n'arrivaient pas.

La deuxième piste, plus importante, est celle de l'arbre russe qui cache une forêt d'investissements… chinois! «La Russie maintient des liens avec le continent sur des secteurs stratégiques: l'agriculture, l'énergie, etc.», analyse Christophe Ventura. «Cependant, elle ne compte pas pour beaucoup dans le commerce extérieur. La pierre d'achoppement, c'est la Chine, alliée russe et deuxième partenaire commercial de l'Amérique latine.» Une association en plein essor, puisque l'augmentation du volume d'échanges entre la Chine et l'Amérique latine, de 2020 à 2021, est évaluée à 41,1%.

Si l'on revient, avec le chercheur de l'IRIS, sur la culture diplomatique du continent, on comprend mieux pourquoi les accointances avec Poutine ne pouvaient éternellement freiner les déclarations en faveur de la paix. «Il existe une tradition de neutralité, poursuit Christophe Ventura. Les diplomaties latino-américaines sont construites autour de grandes convictions sur plusieurs points essentiels: le non-usage de la force, l'autodétermination, le multilatéralisme… Autant de cases que la Russie ne coche pas.»

Quand l'Argentine finit par se mouiller

Depuis le premier jour du conflit, quelques positions ont ainsi évolué, çà et là. Ce n'est pas le cas de Bolsonaro, qui a revendiqué sa neutralité et invoqué les «nombreuses affaires» (au sens de business) qui lient les deux pays. En Argentine, le ministre des Affaires étrangères, Santiago Cafiero, a lui fini par annoncer que son pays recevrait des réfugiés ukrainiens, si l'ONU demandait une collaboration. Le président Fernández a déclaré que la paix dans le monde avait été «altérée par l'invasion militaire de la Russie», dans un discours prononcé au Congrès, face à l'opposition de droite, qui avait saisi l'opportunité et affichait des dizaines de drapeaux ukrainiens.

Pourquoi Buenos Aires a-t-elle tant attendu pour se mouiller sur cette affaire? «Pour le “kirchnerismo” [le clan de l'ex-présidente Cristina Kirchner, ndlr], l'objectif a toujours été de renforcer des liens avec des pays non occidentaux, précise Juan Negri. Cette position idéologique s'accompagne de relations instables avec les États-Unis. Le voyage de février s'inscrit immédiatement avec l'accord avec le FMI sur la dette. C'est une tentative de démonstration d'une certaine autonomie. Au-delà de ça, l'Argentine, comme l'ensemble du continent, est obligée de maintenir de bonnes relations avec l'Occident.»

Les positions des gouvernants seraient-elles le reflet de celles de leurs votants, ou vice-versa? La timidité des manifestations en rejet à l'invasion russe dans les capitales latino-américaines s'explique peut-être par une certaine équidistance sociologique. Les Latinos ont-ils été influencés par la loi du mort-kilomètre? Peut-être un peu.

En tout cas, côté médias, alors que l'Union européenne vient d'interdire RT et Spoutnik, de nombreux internautes et observateurs latino-américains s'indignent de l'étiquetage, par Twitter, de journalistes qui collaborent avec ces médias. Ces derniers sont aujourd'hui marqués du label «média affilié au gouvernement russe», comme ailleurs dans le monde.

Une démarche fustigée par ce politologue:

Et ici par le Foro de Periodismo Argentino, le forum argentin du journalisme:

Enfin, le vent de tensions qui soufflent d'Est en Ouest invite à une certaine vigilance sur des points particuliers de la carte. Les relations tendues entre la Colombie et le Venezuela pourraient empirer sous l'effet de cette conjoncture géopolitique, car Bogota et Caracas affichent des positions diamétralement opposées.

Entre la Colombie, seul pays partenaire de l'OTAN, fidèle allié des États-Unis, et le Venezuela, soutien sans faille de la Russie de Poutine, difficile de trouver des visions plus antagonistes. Une préoccupation relayée par la chercheuse Arlene B. Tickner, associée à l'Université colombienne Del Rosario, lors d'un débat organisé par le think tank Global Americans. «Le contexte est préoccupant, puisque nous nous trouvons actuellement face à une absence de relations diplomatiques entre les deux pays, a expliqué l'experte en relations internationales. Cela s'ajoute aux problèmes de sécurité qui marquent leur frontière et aux tensions liées aux deux millions de Vénézuéliens qui vivent en ColombieDans ce contexte, les exercices militaires réalisés conjointement entre la Colombie et les États-Unis, ces jours-ci, en pleine mer des Caraïbes, soufflent sur des braises déjà chaudes.

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