Culture

«The Batman», plus noir que noir, le trou noir

Temps de lecture : 4 min

La nouvelle aventure à grand spectacle du super-héros surjoue systématiquement les aspects sombres, qui deviennent non seulement le masque de son indigence narrative, mais le signe de l'usure d'une recette.

Robert Pattinson en héros revêtu de son armure et hanté par des idées de la même couleur.  | Warner Brothers
Robert Pattinson en héros revêtu de son armure et hanté par des idées de la même couleur.  | Warner Brothers

On cherche en vain à se souvenir d'une précédente campagne promotionnelle entièrement bâtie sur le caractère négatif du super-héros et du film qui lui est consacré.

Nulle exagération ou falsification ici de la part de la publicité, la mouture 2022 de l'homme chauve-souris est effectivement définie par la noirceur de tout: du monde qu'il décrit, de l'humeur du personnage principal, des images systématiquement plongées dans la pénombre, et le plus souvent sous la pluie pour faire bonne mesure.

Warner et DC Comics auraient-ils fait de Tarkovski et Béla Tarr leurs maîtres à filmer? Pas vraiment. Ce parti pris, qui semble à la fois chercher à renouveler une franchise usée jusqu'à la corde et vouloir surfer sur des succès récents, aboutit à de curieux paradoxes, à propos d'un produit dont les objectifs mercantiles ne sont nullement mis en veilleuse pour autant.

Un concept, pas un style

Le côté hyper dark n'est ici ni un point de vue, ni une ressource, c'est ce que le marketing appelle «un concept»: une sorte de code qui doit tout affecter, indépendamment de ce dont il est question.

C'est-à-dire, contrairement à ce qu'on croit parfois, le contraire d'un style, si le style résulte de choix formels issus d'un point de vue, d'une perception du monde, d'une visée narrative et, dans le meilleur des cas, de compréhension.

Deux ombres se croisent sur la conception du Batman nouveau, celle du Dark Knight de Christopher Nolan et celle du Joker de Todd Philips: deux très bons exemples de ce qui relève précisément du style, comme aboutissement d'un projet et non comme point de départ.

Curieusement, lorsque le héros apparaît sous l'identité de Bruce Wayne, Robert Pattinson ressemble… au Joker dans The Dark Knight –la version échevelée qu'en donna Heath Ledger.

À visage découvert, celui de Bruce Wayne, un héros singulièrement destroy. | Warner Brothers

En vengeur masqué, tout son jeu consiste à paraître encore plus rigide, minéral, pesant que ses prédécesseurs –on n'est pas loin de la caricature à force de souligner combien est torturé le redresseur de torts à la noire carapace. Ce qui est particulièrement injuste pour un aussi bon acteur que Pattinson.

Le confortable «tous pourris»

Obéissant au même principe, le portrait de la société de Gotham énumère avec une sorte de délice la dépravation extrême de toutes les élites, selon un discours qui relève davantage du populisme simplificateur que de la critique des abus de pouvoirs et des trahisons par des dirigeants de l'ordre et de la morale dont ils sont supposés être les défenseurs. Dans le contexte actuel, le côté «tous pourris» a des relents aussi complaisants que nauséabonds.

Pour faire bonne mesure, le scénario ajoute dans les motivations du super-vilain la lutte des classes, mais ne fait mine de toucher au plus sacro-saint des piliers de l'idéologie dominante, la famille, que pour la réhabiliter illico.

De même, tout en affichant un pessimisme si généralisé qu'il acquiert des airs de simplisme paresseux, il se débrouille in extremis pour sauver les deux impératifs catégoriques du spectacle hollywoodien, le happy end et la possibilité d'une suite.

Un méchant (Paul Dano) inventif mais maltraité, aussi, par le scénario. | Warner Brothers

En cherchant bien, on trouve sans doute un intrigant paradoxe: Batman le héros est ennuyeux, et ce qu'il a à faire est de l'ordre d'une routine vaine, alors que le méchant est doté d'une inventivité qui devient le seul ressort stimulant de toute l'affaire. Même si le film s'abstient de lui donner une autre consistance que celle d'une boîte à malices cruelles et infantiles. Mais cette approche est régulièrement broyée par les rouages des péripéties et le parti pris d'une ombre qui ne dissimule que du vide.

Avec le Batman de Matt Reeves, l'épaisse couche de noirceur semble surtout servir à créer une unification artificielle d'éléments disparates empruntés à de nombreux autres films –aux titres déjà évoqués s'ajoute à l'évidence Seven, voire Zodiac.

Usure de la pop-mythologie

Tenu à bout de bras par un considérable travail de l'équipe déco, même si là aussi dans un unique registre, et des acteurs solides, cet assemblage dont l'horizon collapsologue relève davantage du manque d'idées que d'une quelconque proposition sur l'état du monde, ou de la cité, interroge surtout sur l'usure d'une figure de la pop-mythologie.

Tout comme Batman vs Superman, de désolante mémoire, mais selon une ligne de fuite opposée, il indique l'usure de la figure issue de l'univers des comics qui avait auparavant, notamment avec Tim Burton et Christopher Nolan, donné lieu à certains des développements les plus féconds, aussi bien comme commentaires sur le fonctionnement de la cité que comme propositions cinématographiques.

Ce n'est pas forcément une mauvaise nouvelle. On parle ici de héros inventés il y a près d'un siècle, figures mythologiques en phase avec un monde qui a profondément changé. Malgré l'artillerie lourde des superproductions les recyclant ad nauseam, les limites des vengeurs masqués à l'ancienne pointent vers la nécessité d'inventer d'autres personnages, pour raconter autrement d'autres légendes.

Mais celles-ci ont de la peine à s'inventer, plus encore à s'installer. Il suffit de voir l'indigence du dernier épisode de Matrix, dont le premier épisode passa à l'époque pour la grande fiction post-moderne, et qui n'a vraiment rien de la Resurrection annoncée.

À cet égard, l'exemple le plus significatif est sans doute le triomphal dernier épisode (en date) de Spider-Man, No Way Home: à l'évidence, sa manière gentille de recycler lui aussi les éléments du passé répond à une demande, tout en témoignant également de l'usure de la recette.

La phase post-Covid a ouvert une demande de retrouvailles avec le grand spectacle dont il est probable que The Batman va également bénéficier. Mais la question d'une véritable invention, de figures, de ressorts dramatiques et, ou, d'un style, est plus que jamais à l'ordre du jour.

Les critiques cinéma de Jean-Michel Frodon sont à retrouver dans l'émission «Affinités culturelles» de Tewfik Hakem, le samedi de 6h à 7h sur France Culture.

The Batman

de Matt Reeves

Avec Robert Pattinson, Zoe Kravitz, Paul Dano, Jeffrey Wright, John Turturo

Séances

Durée: 2h57

Sortie le 2 mars 2022

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