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Le Pen, Zemmour, Mélenchon: le malaise très relatif des candidats pro-russes face à la guerre en Ukraine

Temps de lecture : 4 min

Les discours des candidats à l'élection présidentielle 2022 sauront s'adapter à la «nouvelle normalité» d'une guerre sur le sol européen et ne feront évoluer qu'à la marge leurs propositions.

Marine Le Pen en visite à Moscou, le 26 mai 2015. | Kirill Kudryavtsev / AFP
Marine Le Pen en visite à Moscou, le 26 mai 2015. | Kirill Kudryavtsev / AFP

L'assaut russe sur l'Ukraine a surpris la plupart des Occidentaux mais cette «surprise stratégique» a surtout été forte chez les candidats à l'élection présidentielle de 2022 ayant tenu dans le passé des propos ambigus pro-russes: on pense en particulier à Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise), Marine Le Pen (Rassemblement national) et Éric Zemmour (Reconquête!).

Tous avaient attribué la dégradation de la situation à la «propagande américaine» bien plus qu'aux agissements de Vladimir Poutine. Le choc du réel n'en a été que plus violent et, pour certains analystes, le conflit marque un tournant, non seulement dans l'histoire contemporaine de l'Europe, mais plus localement dans la campagne présidentielle française, renforçant, dans une période d'incertitude, l'équipe en place du sortant Emmanuel Macron. Il est possible toutefois que ce choc soit très mesuré pour les candidats pro-russes.

Une question rhétorique

La dynamique des candidats pro-russes repose sur d'autres facteurs que les questions internationales. Contrairement aux pays d'Europe orientale, où la menace russe apparaît très concrète, la France demeure protégée par sa géographie. Les risques d'invasion de son territoire ont disparu avec la défaite de l'Allemagne en 1945 et le changement de politique allemande observé actuellement –exportation de matériels de guerre vers l'Ukraine, financement de l'achat d'armes par l'Union européenne, des initiatives jusque-là inconcevables pour le pacifisme allemand– ne remet pas en cause cette réalité fondamentale.

À partir de là, la question russe est, pour l'essentiel, un objet rhétorique. Pour les partisans de Jean-Luc Mélenchon, le sujet majeur de la campagne est de se positionner pour le maintien et l'extension d'un État dépensier. Pour ceux de Zemmour et de Le Pen, séparés par des facteurs sociologiques (les premiers étant plus jeunes, plus bourgeois, les seconds appartenant davantage aux classes populaires), la question primordiale est l'immigration africaine et musulmane et les «risques» du multiculturalisme.

Ainsi, pour ces partis, les discours des candidats sauront s'adapter à la «nouvelle normalité» d'une guerre sur le sol européen et ne feront évoluer qu'à la marge leurs propositions.

Comme leurs premières déclarations le montrent, les candidats pro-russes vont rapidement prendre acte de leur erreur initiale («c'est Poutine qui a attaqué») puis sous-entendre que le dirigeant russe a été contraint de commencer une guerre par la politique américaine d'expansion de l'OTAN vers l'Ouest.

Chez Jean-Luc Mélenchon, héritage du marxisme et de la «guerre froide», l'axe fondamental de la pensée reste une méfiance ancienne envers «l'impérialisme américain». Chez Marine Le Pen, plus malléable sur le plan idéologique, des considérations matérielles comme le financement par la Russie de sa campagne électorale en 2017 ont pu jouer dans le soutien à Moscou. Chez Éric Zemmour, intellectuellement plus charpenté, l'hostilité aux «Anglo-Saxons» est aussi vive que la conception d'une Russie fantasmée, bastion nationaliste résistant à l'islam (pourtant seconde religion russe en nombre) et soucieux de maintenir ses intérêts immémoriaux.

Pourtant, là aussi, l'exemple allemand, dont la politique étrangère a été transformée par la création de la République fédérale d'Allemagne en 1949, prouve combien la diplomatie d'un État, loin d'être immuable, varie selon la nature de son gouvernement. Au-delà des métaphores dont abusent les polémistes, quel rapport entre Bismarck, sa politique d'unification de l'Allemagne «par le fer et par le sang», et la paisible diplomatie européenne de Mme Merkel?

Une culture politique française pro-russe dès le XIXe siècle

L'orientation pro-russe de ces candidats repose enfin sur un substrat très solide dans la culture politique française.

Il n'est pas inutile de rappeler que la France, nation révolutionnaire, où le PCF obtenait un tiers de suffrages en 1945, a noué des liens forts avec la Russie communiste. De son côté, au XIXe siècle, la droite légitimiste selon la célèbre distinction de René Remond voyait déjà dans l'empire des tsars, pilier de la Sainte Alliance, une garantie contre les révolutions libérales.


L'arrivée du communisme en 1917 a douché cet enthousiasme conservateur mais elle ne l'a pas éteint. Des liens entre Moscou et la France libre se sont noués contre l'Allemagne nazie (escadron Normandie-Niémen). La période gaulliste a illustré ce lien franco-russe avec la sortie du commandement intégré de l'OTAN (1966) ou l'idée d'une Europe «de l'Atlantique à l'Oural».

Après la fin de la guerre froide, la proximité des positions russe et française est à relever, depuis le soutien initial à la Serbie en Yougoslavie jusqu'au refus de la guerre en Irak (2003).

Provincialisation de la pensée française?

Depuis le début de la crise ukrainienne, les candidats pro-russes estiment qu'ils ne font souvent que dire tout haut ce que la diplomatie française formule in petto. À leurs yeux, Poutine n'a pas tort de contester la politique américaine, il a raison de juger la Russie humiliée par l'expansion de l'Alliance atlantique ou de contester l'existence même de l'Ukraine, si liée au passé russe, si près de Moscou qu'elle ne doit pas entrer dans l'OTAN.

D'autres évoquent la «finlandisation», comme moindre mal, c'est-à-dire proposer au pays concerné d'opter pour la neutralité sans s'opposer frontalement à la Russie en échange d'une forme de liberté intérieure. Un concept qui aurait été entendu dans la bouche du chef de l'État français d'après des journalistes l'accompagnant dans l'avion qui l'emmenait à Moscou.

Ces positions et modèles envisagés semblent bien éloignés de ceux des alliés occidentaux, et sans rapport avec la réalité des évolutions de l'Ukraine –un État souverain et démocratique, plus grand que la France, peuplé de plus de quarante millions d'habitants. Sans compter que les candidats –pro-russes ou non– doivent aussi composer avec une opinion française avant tout intéressée par des enjeux nationaux (pouvoir d'achat, immigration), un phénomène révélateur d'une forme de provincialisation de la pensée française.The Conversation

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

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