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Le «dogme» du tabagisme passif

Jean-Yves Nau, mis à jour le 04.06.2010 à 17 h 34

Un mandarin retraité, fumeur et provocateur s'en prend au dogme du «tabagisme passif» et déclenche un tollé. Décryptage.

Enfin un peu de vent dans les bronches de l'Anti-tabagisme primaire...  Il se nomme Philippe Even. Agé de 79 ans il est connu comme une sorte de loup blanc dans la communauté hospitalo-universitaire parisienne où il a régné sur quelques-uns des plus beaux lobes de la pneumologie. Aujourd'hui professeur émérite à l'Université Paris Descartes (par ailleurs président de l'Institut Necker) il profite pleinement de sa retraite pour rester en éveil: à échéance régulière il lance des messages provocateurs (et souvent stimulants) concernant par exemple les vices de l'industrie pharmaceutique ou la qualité actuelle de la recherche biomédicale française.

Aujourd'hui le pneumologue Philippe Even s'intéresse au tabac. Et à l'occasion de la «Journée mondiale sans tabac»,  il s'attaque au dogme du «tabagisme passif». Il le fait dans les colonnes du Parisien où il déclare que les autorités sanitaires et quelques spécialistes ont, ces dernières années «créé de toutes pièces une peur qui ne repose sur rien». L'affaire a eu pour effet immédiat d'électriser le cénacle des médecins qui mènent ouvertement une «croisade anti-tabac». Elle a aussi vu réagir en toute urgence le ministère de la santé:

«Depuis de nombreuses années, il est établi que le tabagisme passif est responsable en particulier de cancers, d'infarctus et d'accidents vasculaires cérébraux. De plus, les effets du tabagisme passif sur la santé de l'enfant (mort subite du nourrisson, asthme...) sont connus de longue date».

S'indigner? Laisser dire? On pourrait ne voir là qu'une nouvelle querelle sanitaire entre spécialistes sur fond de contestation du principe de précaution. On aurait doublement tort. D'abord parce que l'attaque provocatrice menée par Philippe Even n'est pas totalement dénuée de fondement. Ensuite parce que c'est bel et bien le concept de «tabagisme passif» qui est la clef de voûte de toutes les nouvelles politiques de lutte contre la consommation de tabac dans les pays industriels. Ces  politiques ont pour point commun d'interdire progressivement toute forme de consommation dans les espaces publics. Elles modifient de ce fait les comportements quotidiens de centaines de millions de personnes qui ne parviennent pas à en finir avec leur assuétude au tabac. Et remettre en question (ne serait-ce qu'en partie) la nocivité de l'inhalation de la fumée du tabac par des non-fumeurs revient à ruiner les justifications médicales et sanitaires de ces mêmes politiques.

Résumons l'affaire. Le tabagisme passif? C'est «l'inhalation involontaire, par un sujet non-fumeur, de la fumée dégagée dans son voisinage par un ou plusieurs sujets fumeurs». La prise en compte du caractère potentiellement dangereux de cette inhalation de fumée de cigarette est assez récente. Elle s'est faite progressivement dans le sillage de la démonstration (aujourd'hui incontestable et incontestée) de la forte nocivité de l'inhalation directe de cette même fumée par les fumeurs eux-mêmes.

En France cette question a commencé à être officiellement posée en 1987 dans un rapport remis à Michèle Barzach, alors ministre de la Santé d'un gouvernement Chirac. Attention, document. Voici comment, il y a vingt-trois ans en France, on appréhendait le problème:

« Bien que l'on puisse constater une certaine évolution dans le comportement des fumeurs dans le sens du respect des non-fumeurs, des problèmes difficiles à résoudre se posent, peut-on lire dans le rapport. C'est le cas, par exemple, des bureaux où se réunissent plusieurs personnes dont des fumeurs.  Ceux qui ne supportent pas la fumée, qui lui sont allergiques ou dont l'état de grossesse ne leur permet pas de séjourner dans une atmosphère enfumée, ne disposent pas d'arguments solides pour obtenir des fumeurs qu'ils s'arrêtent, ni pour obtenir un changement de place ou de poste si l'employeur s'y refuse. Outre une information des médecins du travail sur la nocivité du tabagisme passif, des accords pourraient être recherchés entre les employeurs et les représentants des salariés. On pourrait ainsi envisager des appels aux fumeurs de s'abstenir de fumer lorsqu'il y a gêne, l'aménagement de secteurs fumeurs et non-fumeurs, notamment dans les lieux de restauration collectifs ou encore l'aménagement de fumoirs sur les lieux de travail.»

Autre document. Deux ans plus tard, en 1989 un rapport présenté à Venise par le Dr Rodolfo Saracci (Centre international de recherches sur le cancer de Lyon) et Catherine Hill (Institut Gustave Roussy, Villejuif) analysait la quinzaine d'études réalisées alors sur ce thème à travers le monde. Bilan du Dr Saracci :

«La meilleure conclusion que nous puissions tirer de tous ces travaux est qu'il y a une augmentation très nette du risque d'apparition d'un cancer du poumon chez les non-fumeurs exposés à la fumée de tabac. Nous estimons que ce risque chez les femmes concernées est de 20% à 55% plus important que chez les autres femmes. Sur ces bases, nous pouvons conclure que, parmi les personnes exposées à la fumée à domicile, une sur mille mourra d'un cancer du poumon dû à cette exposition. D'une autre manière, on peut dire qu'au sein de la CEE chaque année, plusieurs centaines de personnes meurent d'un cancer du poumon dû au tabagisme passif au qui leur est malheureusement imposé.»

Les industriels du tabac (et en France les responsables de la SEITA) comprirent très vite l'ampleur de la menace. Ils lancèrent alors des campagnes de publicité niant de fait les risques du tabagisme passif en faisant la promotion de l'exercice conjoint de la «liberté du fumeur» (sic)  et de celle du non-fumeur. Quelque chose comme «Je suis libre de fumer comme tu es libre de ne pas le faire... ». L'affaire fit long feu. De nouvelles données épidémiologiques s'accumulèrent confirmant la nocivité de l'inhalation indirecte de la fumée du tabac mais, aussi et surtout, élargissant le spectre des affections concernées bien au-delà du seul cancer du poumon.

En 1997 la très auguste (et, alors, bien peu réactive) Académie nationale de médecine prenait position en ces termes:

«La fumée de tabac constitue la source la plus dangereuse de pollution de l'air, en raison de sa concentration élevée en produits toxiques mais aussi parce qu'on y est exposé à tout âge et pendant des périodes beaucoup plus longues que celles pendant lesquelles on subit une pollution atmosphérique extérieure.»

C'est dans ce contexte que s'inscrit la polémique déclenchée par Philippe Even qui, reprenant la bibliographie existante estime que près de la moitié des études disponibles ne concluent pas à une nocivité du tabagisme passif, les autres concluant à un risque de cancer multiplié par un facteur compris entre 0,02 et 0,15 alors que ce facteur est compris entre 10 et 20 chez les fumeurs «actifs».

Suivant la même logique le Pr Even conteste aussi le nombre de morts prématurées dues  au tabagisme passif en France. Lors de la mise en place des mesures d'interdiction de fumer dans les espaces publics Xavier Bertrand, alors ministre de la Santé avait notamment justifié son action politico-sanitaire à partir des conclusions d'un rapport européen publié en 2006; un rapport dont certains experts reconnaissent aujourd'hui qu'il peut être méthodologiquement critiqué car associant les décès prématurés des victimes du tabagisme passif et des anciens fumeurs.

Dès lors que conclure? «Pour est qui est de l'affaire Even, je ne suis nullement gêné que la France compte encore quelques grands provocateurs; à condition toutefois qu'ils soient bien présentés dans les médias comme des provocateurs et non comme  des autorités incontestées, a déclaré à Slate.fr le Pr Bertrand Dautzenberg, également  spécialiste de pneumologie, président de l'Office français de prévention du tabagisme et l'un des plus farouches adversaires des industriels du tabac. Toujours pour ce qui concerne Philippe Even, son statut de fumeur dépendant le rend moins crédible.»

En réponse à son confrère provocateur le Pr Dautzenberg poursuit :

«Je prends note qu'il dit que le tabagisme actif tue beaucoup plus que le passif et je suis entièrement d'accord. Il dit que le tabagisme passif fait augmenter le risque de cancer de 15%. Je suis d'accord mais contrairement à lui je pense que c'est trop. Il dit que le tabagisme passif aggrave l'asthme et d'autres maladies je suis d'accord. Il critique la publication anglaise de 2006. Je la critique aussi. Je ne l'ai jamais utilisée. Ce travail a été fait depuis leur bureau par deux anglais faisant tourner leur ordinateur, ne s'intéressant qu'à trois maladies et mélangeant fumeur et non fumeur. Pour ma part j'avais fait en 2001 un rapport à la Direction générale de la santé qui a été publié à la Documentation française.

Il ajoute: «Le point fondamental de notre désaccord concerne la mortalité cardiovasculaire. Philippe Even nie que l'on puisse faire une enquête sans exclure les obèses, les diabétiques et les hypertendus qui ont d'autres facteurs de risque alors qu'on les statisticiens savent parfaitement le faire. Les maladies cardio-vasculaires représentent 80% des morts du tabagisme passif. Les données sur cette mortalité sont en accord avec la surmortalité cardio-vasculaire liée à la pollution générale et il faut rappeler que l'on a observé une diminution de 80% de la pollution intérieure  par les particules fines en France après la mise en application des décrets d'interdiction de fumer dans les lieux publics.»

Provocations «trop» médiatisées ou pas du Pr Even, il est désormais clairement établi que l'exposition chronique au tabagisme passif augmente de 25 à 30% le risque de souffrir/mourir d'un infarctus du myocarde.Treize études épidémiologiques et de deux «méta-analyses» qui ont évalué l'impact des interdictions de fumer dans les lieux publics, mises en place depuis 2002 aux États-Unis et en Europe. Conclusions d'une publication dans le dernier Bulletin épidémiologique hebdomadaire: entre la période précédent l'interdiction de fumer et celle la suivant la réduction du risque d'infarctus était comprise entre 17 et 19%.  En France une étude similaire est en cours dont les résultats préliminaires ne permettent pas, pour l'heure, d'observer un tel bénéfice.

Mais encore ? «Sur le fond  la lutte contre le fléau du tabagisme dépend beaucoup plus des politiques que des médecins. En France depuis trente ans les présidents de la République étaient indifférents (et laissaient au mieux faire les ministres de la Santé) à l'exception notable de Jacques Chirac dernière période avec sa décision de lancer le premier «Plan cancer»), conclut le Pr Dautzenberg. Or aujourd'hui  les lobbies du tabac sont présents et actifs tant à l'Assemblée nationale qu'au Sénat et, probablement, à l'Elysée. Rien n'est fait et toutes les données dont nous disposons montrent une aggravation de la situation.  Les Français(es) doivent le savoir: depuis trois ans nous n'avons plus de stratégie politique de contrôle de la consommation de tabac.»

Jean-Yves Nau

LIRE EGALEMENT SUR LE TABAC NOTRE SERIE: La France (re)fume 1, La France (re)fume et se sèvre moins 2 et La France (re)fume et le manque de prévention 3.

Image de Une: Cigarette /  SuperFantastic via Flickr License CC by

 

 

 

 


Jean-Yves Nau
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