Société / Culture

En 2022, la mode veut absolument nous faire voir la vie en couleurs

Temps de lecture : 6 min

Et si on remettait un peu de joie dans cette ambiance de fin du monde?

Du rose, rien que du rose, et tout ira bien! | Capture d'écran douloveher via YouTube
Du rose, rien que du rose, et tout ira bien! | Capture d'écran douloveher via YouTube

«Think pink», passer au vert, être dans le rouge pour mieux broyer le noir. Sous le spectre du Covid, le contexte ambiant a donné à la mode d'irrépressibles envies de couleurs traduites dans les collections printemps-été. Une façon positive de tourner la page. Du color block à outrance pour échapper à la dictature du noir et pour adopter une attitude résolument YOLO à défaut de savoir ce que demain réserve.

Plein feu sur la couleur, le jaune continue son bonhomme de chemin rejoint par l'orange qui pétille, le rouge qui s'enflamme et le rose qui passe du timide à l'exubérant tandis que cinquante nuances de vert sont à croquer.

Pour Vincent Grégoire, directeur Insights de l'agence de conseil en stratégie NellyRodi, les tendances se dessinent: «On voit la lumière, on va tourner la page, cela passera par la couleur. 2020 a été l'année de la résistance; 2021, la résilience et 2022 sera la renaissance. Renaissance à la vie, à la couleur dans une forme de “​​​​​​color therapy” qui va éclore comme un “blossom” festif.»

La couleur au fil des conventions

La couleur a toujours été une thématique de la mode, mais elle est restée discrète très longtemps. Apparente, elle fut souvent aussi l'apanage des élites.

Chantre d'un ton fuchsia, Elsa Schiaparelli dans les années 1930 fait figure d'exception avec son rose shocking à jamais associé à la maison et remis chaque saison à l'honneur. Dans le film Funny Face (1957) a lieu une scène mémorable dans la rédaction d'un magazine américain. Prise par une idée fulgurante, la rédactrice va décréter un joyeux «Think Pink!» mis en chanson, éliminant les autres couleurs au profit du seul rose.

C'est surtout dans les années 1960 que les conventions changent, les couleurs deviennent de plus en plus présentes, s'emparent de nombreux domaines du design, des voitures aux cuisines dans un esprit pop. En mode –grâce aux possibilités des nouvelles fibres, souligne Vincent Grégoire– se dessine une explosion de fantaisie colorée avec Yves Saint Laurent et plus tard Kenzo, pour qui le rouge se mariait à l'orange ou au violet sans jurer. Le télescopage de couleurs et les confrontations de teintes, frileusement juxtaposées pendant longtemps par crainte de mauvais goût, déferlent désormais dans une rue qui a pris le pouvoir.

Les années 1970 ont prolongé la couleur mais de façon plus bariolée avec les tenues des hippies. Les créateurs des années 1980, les Mugler, Montana, etc. ont privilégié une rigueur géométrique associée à des couleurs vives et franches. Une période où chaque créateur avait sa palette en signature. Mais le noir des Japonais a surgi et a posé une chape so(m)bre sur la couleur.

«La couleur a eu un parcours chaotique; parfois marginalisée, elle a été assimilée à quelque chose de criard. On ne choisit pas la couleur pour être différent, la couleur rassemble, c'est un élément fédérateur.»
Jean-Charles de Castelbajac

Chantre des couleurs primaires et créateur polymorphe, Jean-Charles de Castelbajac les privilégie dans ses dessins et tout au long de ses collections. Aujourd'hui ce n'est pas par hasard qu'il signe des modèles pour Benetton (depuis 2019) dont le slogan est «United colors».

Il raconte: «J'ai ranimé la machine à couleurs de Benetton, rebaptisée “the rainbow machine”; c'est un choix qui parle à nouveau aux jeunes générations.» S'il a toujours prôné l'usage de la couleur, il voit dans la situation actuelle un timing parfait. «La couleur a eu un parcours chaotique; parfois marginalisée, elle a été assimilée à quelque chose de criard. On ne choisit pas la couleur pour être différent, la couleur rassemble, c'est un élément fédérateur.» Ainsi s'explique son choix des chasubles arc-en-ciel dessinées pour les ecclésiastiques, à l'occasion des Journées mondiales de la jeunesse en 1997.

Il raconte également son expérience avec Roger Talon pour retravailler les couleurs des avions d'Air France. Ils ont dû se confronter à des codes très établis: «En première classe, les “nantis”, coquille d'œuf, tourterelle…; en business, les “bourgeois”, bleu marine, vert bouteille, bordeaux… Seule l'éco osait la couleur!»

Audacieuses et en rupture, les propositions du duo furent balayées par les théoriciens de la couleur de la compagnie. Il cite cet exemple amusant pour constater qu'aujourd'hui tout s'est inversé: les enseignes bas de gamme peuvent choisir des couleurs sobres alors que le flashy est désormais prôné par le luxe chez Gucci, Prada, Dior…

Explosions des couleurs cette saison

Ce n'est pas anodin que la plupart des collections privilégient la couleur notamment avec la notion de color block, un terme qui prône l'association de couleurs «fortes» pour créer un effet.

Dans le documentaire September Issue (l'emblématique numéro de rentrée qui indique les tendances à suivre) consacré au Vogue américain, via le quotidien de ses deux papesses, la rédactrice en chef Anna Wintour et la styliste la plus importante, la flamboyante Grace Coddington, une séance photo impose le color block comme un quasi oukase de mode que les femmes devront suivre. «It's this with this, and this with this», explique la styliste, s'emparant avec autorité de pièces de couleurs vives pour les assembler les unes aux autres.

Aujourd'hui explosent le jaune, le vert, l'orange, le rose, le bleu, le violet dans les versions les plus outrées. Valentino choisit un jaune vif, un violet puissant. Nina Ricci (dernière collection du duo Botter-Herrebrugh) mise sur le bleu opposé au noir ou en plages de couleurs aux découpes biomorphiques façon Hans Arp. Les talons des chaussures sont aussi hauts en couleurs. Maison Margiela enveloppe les silhouettes d'amples manteaux rouges, bleus et opte pour de maxi bottes jaune canari.


Chez Comme des garçons, si le noir est toujours là, s'invitent puissamment le rose, le vert sur des mannequins coiffés de perruques plastifiées de toutes les couleurs. À découvrir en silhouettes de femmes fleurs en vitrines du Dover Street Market de Londres. Sous les auspices d'un motif arc-en-ciel, AZ Factory (feu Alber Elbaz) fait rayonner le vert prairie et fleurir le rose.

Un rose choisi aussi par Lola Rykiel. Petite-fille de Sonia, elle prolonge l'aventure mode familiale avec sa marque Pompom (à prononcer Pompon) créée en 2019. Si elle reprend le noir et le velours très Rykiel, elle se démarque par son choix assumé d'un rose Barbie qu'elle aime de façon irrésistible depuis l'enfance et pour lequel elle fait un quasi coming-out: «Ma couleur préférée est le rose, que j'associe souvent au noir, je le décline sur différents tons, j'ajoute des paillettes. J'aime son côté hyper féminin, mais aussi layette. C'est une couleur pour une femme forte et fragile.»

Dans la jeune génération, Craig Green multiplie l'usage de la couleur dans des formes originales, parfois futuristes, bleu, jaune… dans des tenues matelassées et des vestes bicolores un peu yéti.

«La mode va chercher le positif. C'est l'heure d'un manifesto de la couleur, une couleur en exutoire.»
Vincent Grégoire, agence NellyRodi.

La couleur se joue de façon puissante, color block plutôt que noyée dans une masse d'imprimés chamarrés moins présents sauf de façon quasi traditionnelle chez Versace qui continue ses couleurs flamboyantes en versions psychédéliques où s'invite l'iconique méduse. Anrealage, avec ses recherches technologiques, joue le multicolore en déconstruction de formes géométriques (multiplication de triangles) en réel et virtuel avec l'avatar de Belle, héroïne d'un film d'animation de Mamoru Hosoda.

Quelques pastels jouent la légèreté et la tendresse. Ainsi la couleur de l'année définie par Pantone demeure assez sobre: le Very Peri opte pour un bleu violet; un côté parme plein de charme? Véronique Leroy opte pour le jaune pâle ou le vert d'eau. Giambattista Valli le vert, le corail. Patou (par Guillaume Henry) voit la mode en rose.

Signe de liberté, la couleur va refléter le plaisir d'une vie à l'extérieur retrouvée. Pour Vincent Grégoire, «la mode va chercher le positif. C'est l'heure d'un manifesto de la couleur, une couleur en exutoire et en feel good. Des couleurs franches comme le jaune, le vert, le rouge toujours élégant, raffiné, mais aussi transgressif. Pas trop de bleu.» Fidèle à sa posologie des trois couleurs, Jean-Charles de Castelbajac voit la vie polychrome: «Color is back». Bientôt des rues comme un parterre de fleurs? YOLO.

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