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Guerre en Ukraine: comprendre les motivations de Poutine

Temps de lecture : 6 min

Stratégiques, idéologiques et historiques: les clés pour comprendre les raisons des opérations militaires en Ukraine.

Le drapeau national de l'Ukraine flottant au-dessus de Kiev, le 26 février 2022. | Genya Savilov / AFP
Le drapeau national de l'Ukraine flottant au-dessus de Kiev, le 26 février 2022. | Genya Savilov / AFP

L'offensive russe en Ukraine choque l'Europe et inquiète le monde. Heure après heure, l'opinion publique internationale suit l'évolution de l'invasion russe. Dans le fracas des combats, on peut perdre de vue les raisons profondes et les objectifs structurels de l'État russe en Ukraine. Pour y voir plus clair, il est indispensable d'examiner l'argumentaire déployé par les autorités russes pour justifier leurs actions. Mais justifier n'est pas expliquer. Et scruter les justifications explicites ne permet pas de rendre compte des motivations russes. Loin de là.

Dans la guerre en Ukraine, les non-dits sont tout aussi importants qui les discours. Le storytelling officiel ne dit pas tout. Mais il est en lui-même éloquent. Pour essayer d'y voir plus clair, posons-nous des questions redoutablement simples: pourquoi attaquer l'Ukraine? Pourquoi maintenant? Et pourquoi de cette façon?

Pourquoi l'Ukraine?

Lundi soir et jeudi matin, le président russe a justifié une «opération militaire spéciale» en s'appuyant essentiellement sur trois arguments. Ce discours de propagande dit ce qu'est l'Ukraine à ses yeux.

Le premier argument tient à la nature qu'il attribue au gouvernement ukrainien: cet État, indépendant depuis la fin de l'URSS en 1991, serait dirigé par une «junte», serait infiltré par des «mouvements néo-nazis» et constituerait une colonie des ennemis de la Russie. Ces prétextes à la limite de l'absurde sont destinés avant tout à l'opinion publique russe. Ils reposent sur une vision de l'histoire très largement diffusée en Russie depuis plusieurs années par les manuels scolaires d'histoire, les films, les intellectuels et les célébrations officielles.

D'une part, les autorités russes mettent régulièrement en avant l'épisode de la Seconde Guerre mondiale qui a vu certains Ukrainiens de l'ouest du pays accueillir les envahisseurs allemands en libérateurs. Et certains médias russes insistent souvent sur l'existence –réelle– de mouvements d'extrême droite qui cultivent cet anti-communisme admirateur du régime nazi.

D'autre part, le pouvoir russe actuel n'a jamais fait mystère du peu de respect que lui inspire la classe dirigeante ukrainienne depuis le départ du dernier président ukrainien, Viktor Ianoukovitch, sous la pression populaire, à la fin de 2013. Pour les dirigeants russes en général et le président Poutine en particulier, les président ukrainiens successifs, Porochenko (2014-2019) puis Zelensky (élu en 2019) sont trop soutenus par les États-Unis pour ne pas être présentés comme de simples «marionnettes» et donc comme un gouvernement illégitime. En somme une «junte» installée par Washington pour saper la Russie à ses portes.

Sans l'Ukraine, la Russie ne peut être pleinement une puissance continentale.

Mais, par-delà cette vision historique pour le moins idéologiquement biaisée, plus fondamentalement, le pouvoir russe vise l'Ukraine pour des raisons structurelles.

Par sa taille (40 millions d'habitants et un territoire vaste comme deux fois la France), par sa position géographique (entre Russie et Europe, entre mer Noire et espace caucasien) et par son histoire (l'Ukraine a été intégrée à l'empire russe au XVIIIe siècle puis dans l'URSS par la constitution de 1922), l'Ukraine est un élément essentiel du récit de la puissance russe: sans l'Ukraine, la Russie ne peut être pleinement une puissance continentale et, sans l'Ukraine, la Russie est largement coupée d'espaces stratégiques pour elle vers le sud et l'ouest. En outre, l'Ukraine dispose de ressources (terres à blé, littoral, mines) que la Russie a longtemps exploitées.

En somme, la Russie attaque aujourd'hui l'Ukraine pour empêcher ce territoire stratégique de continuer de s'éloigner de la Russie. Pour la présidence russe, l'Ukraine doit être attaquée en priorité car elle constitue la pièce maîtresse de son influence en Europe, en contact avec la Hongrie, la Roumanie et la Pologne. En maîtrisant l'Ukraine, la Russie reconstitue le «glacis défensif» qui, selon les stratèges soviétiques, devaient la garantir de l'influence occidentale.

Pourquoi maintenant?

Le calendrier obéit à des considérations de long terme et de court terme.

Les circonstances récentes étaient, du point de vue de Moscou, favorables à une attaque aujourd'hui. La présidence Biden est affaiblie par le départ d'Afghanistan, la pandémie, des dissensions internes et la méfiance des alliés européens; la présidence Macron arrive au terme de son premier mandat et la nouvelle équipe gouvernementale allemande est en phase d'installation; la présidence ukrainienne est usée par trois années de pouvoir; les cours élevés du gaz et du pétrole depuis un an ont permis à la Russie de reconstituer ses réserves de change; et les opinions publiques sont obnubilées par la pandémie et la reprise économique.

De plus, la Russie teste les Occidentaux à l'aide de manœuvres militaires depuis décembre et a constaté qu'aucun État n'était prêt à prendre le risque d'une confrontation directe avec les armées russes. Le tournant de l'année offrait une réelle fenêtre d'action à la Russie en Ukraine.

Le tempo obéit également à des tendances plus longues. D'une part, les États-Unis semblaient se désintéresser de l'Europe pour s'investir dans la gigantomachie du XXIe siècle: sa rivalité avec la Chine. Le lancement de l'alliance avec l'Australie (Aukus) au détriment des intérêts français a suscité en outre une certaine méfiance en Europe. En conséquence, l'OTAN était prise dans une nouvelle crise de confiance après la présidence Trump.

D'autre part, le calendrier politique russe ne présente pas de réels risques pour le président: après deux décennies au pouvoir, son statut est définitivement établi et les contestations sont très maîtrisées. Et le retour de la Russie dans deux États clés de l'ancienne URSS, la Biélorussie depuis 2020 et le Kazakhstan depuis 2021 permettait à la Fédération de trouver des alliances de revers. Enfin et peut-être surtout, l'Ukraine commençait à redresser la tête après l'annexion de la Crimée et le début de la guerre dans le Donbass.

En somme, l'estocade militaire vient après huit années d'usure du pouvoir ukrainien et vingt ans de critiques contre l'OTAN.

Pourquoi de cette façon?

Lundi, au moment où le président russe avait reconnu les enclaves séparatistes comme États indépendants, trois grands scénarios étaient encore ouverts pour l'intervention russe: un scénario minimal de mitage du territoire ukrainien sans combats; un scénario de guerre limitée pour établir une emprise sur sur le littoral de la mer Noire et dans le bassin du Don (Donbass) et un scénario maximaliste de conquête. C'est la guerre de haute intensité sur l'intégralité du territoire ukrainien qui a été choisie.

Enfin, et peut-être surtout, la stratégie choisie vise à intimider les Européens et à impressionner les Chinois.

Pourquoi cette ampleur dans le mouvement militaire et diplomatique? Il en va de sa conception des sanctions. Qu'elle ait considéré les menaces de sanctions économiques occidentales comme peu convaincantes ou qu'elle les ait envisagées comme un coût déjà largement payé pour son action en Ukraine, la Russie parie, une nouvelle fois, sur l'effet d'union sacrée des sanctions: frappée par une crise économique presque certaine, la société russe sera une nouvelle fois poussée vers un élan de solidarité avec ses gouvernants –c'est du moins le calcul de Vladimir Poutine.

Il en va également de son rapport à sa puissance militaire. Depuis 2008 et la guerre avec la Géorgie, la Russie a modernisé son appareil militaire. Elle a réalisé deux plans d'équipement et de modernisation de toutes ses forces depuis 2009; elle s'est aguerrie en Syrie; elle a complété ses capacités militaires par des capacités cyber et des capacités médiatiques. Et elle a reconstitué un réseau d'alliances militaires avec la Chine, l'Asie centrale et la Biélorussie qui lui permet aujourd'hui de mener cette offensive. En somme, la Russie attaque l'Ukraine de façon massive car elle est confiante dans ses forces armées. Pour elle, cette victoire militaire (qui l'expose à des revers politiques de long terme) constituera un motif de fierté nationale assurément.

Enfin, et peut-être surtout, la stratégie choisie vise à intimider les Européens et à impressionner les Chinois. Menacés du feu nucléaire d'une manière à peine voilée s'ils entravent l'action de la Russie, les États membres de l'UE assistent impuissants à l'avancée des troupes russes vers Kiev. Quant au partenariat avec la Chine, la Russie rééquilibre sa position de junior partner en menant une action militaire décomplexée et victorieuse.

Du pourquoi au pour quoi?

En somme, la Russie envahit l'Ukraine pour reconstituer sa puissance, au moment où elle en est militairement capable et où elle encourt le moins de risques stratégiques. Mais que fera-t-elle de sa victoire? Se contentera-t-elle d'une «démilitarisation» de l'Ukraine comme elle le prétend? Établira-t-elle un gouvernement qui lui est favorable? Ou entreprendra-t-elle d'annexer graduellement tout ou partie de l'Ukraine? De la justification de propagande à la création d'un nouvel ordre stratégique, il peut y avoir très loin.

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