Economie

Arrêtons un peu avec la peur de l'inflation

Daniel Gross, mis à jour le 08.06.2010 à 19 h 39

Ce n'est pas le plus gros problème des Etats-Unis actuellement.

Pourrions-nous s'il vous plaît arrêter, aux Etats-Unis, de nous tracasser pour l'inflation –au moins pendant quelques mois? Forte expansion du bilan de la Fed et politique de taux d'intérêt zéro, plan de relance massif (avec les déficits qui en découlent): depuis le début de la crise financière en 2008, on craint fort que, par une quelconque loi d'airain économique, tout cela ne finisse par affaiblir notre monnaie [le dollar, NDLE], gonfler le coût des emprunts d'Etat à long terme et causer de l'inflation. (L'an dernier, j'ai écrit un article sur le débat qu'il y a eu à ce sujet entre l'historien Niall Ferguson et l'économiste Paul Krugman.)

2,2%

Selon presque tous les indicateurs (à l'exception, notable, du prix de l'or), l'inflation observée et les prévisions d'inflation sont restées remarquablement contenues depuis l'automne 2008. Même quand la croissance est revenue aux Etats-Unis. Et tout porte à croire que la tendance est toujours à la déflation, ou du moins à l'absence d'inflation. Mi-mai, le Bureau des statistiques du travail américain a indiqué que l'inflation –telle que mesurée par l'indice des prix à la consommation– avait diminué de 0,1% en avril. Sur les 12 derniers mois, l'inflation a été sage: 2,2%. Si on exclut du calcul les prix volatils des produits alimentaires et de l'énergie, la tendance à long terme est plus réjouissante. Sur l'année écoulée, l'indice de base a augmenté de 0,9% seulement –c'est «l'inflation sur 12 mois la moins élevée depuis janvier 1966». (Jetez un œil sur le graphique de l'inflation que Paul Krugman a posté sur son blog le 19 mai)

Comment peut-on l'expliquer? Il y a certes des facteurs qui boostent l'inflation, comme le prix de l'or, le rebond du prix des commodités (observez l'évolution sur le long terme de l'indice Dow Jones-UBS Commodity), la croissance rapide de la Chine et d'autres marchés émergents, et la politique fiscale et monétaire lâche. Mais dans ce contexte post-récession, d'autres forces agissent contre l'inflation, surtout au sein des deux premières économies mondiales que sont les Etats-Unis et la zone euro. Même si l'Amérique s'est redécouvert une capacité de croissance, l'économie n'est toujours pas au mieux de sa forme, comme le montrent les chiffres du chômage et de l'utilisation des capacités de production. Et difficile d'identifier des produits dont le prix est en hausse aux Etats-Unis. Le coût du logement se stabilise, il n'augmente pas. L'énergie? Non plus. Les prix du pétrole ont chuté ces dernières semaines.

Les marchés ne semblent pas envisager que l'inflation puisse faire monter les taux d'intérêt et affaiblir la monnaie américaine. Le «trade-weighted dollar» (le poids de la monnaie américaine par rapport aux monnaies des partenaires commerciaux des Etats-Unis) s'est renforcé depuis 2008 et s'est rétabli –comme le montre ce graphique. Les prévisions d'inflation sont contenues, comme le prouvent les rendements des TIPS, des obligations du Trésor américain protégées contre l'inflation. Le rendement des obligations sur 10 ans est désormais de 3,2%, c'est dérisoire. Regardez ce graphique montrant l'évolution sur 5 ans des obligations d'Etat à 10 ans: est-ce que ça ressemble à un environnement inflationniste?

L'Europe pourrait s'installer dans la déflation

Certes, chaque fois qu'il y a une crise dans le monde, les investisseurs se ruent pour acheter des dollars et des obligations d'Etat, ce qui fait baisser les taux d'intérêt. La dernière crise en date –les problèmes en Europe– ont nourri encore la déflation. L'économie de la zone euro est à peu près aussi importante que celle des Etats-Unis. Mais elle traverse un moment très difficile. En réponse à la crise, la Banque centrale européenne a augmenté la taille de son bilan, comme l'a fait la Fed en 2008 et 2009. Mais l'Europe mène une politique fiscale radicalement différente de celle qu'ont menée les Etats-Unis. Au lieu de baisser les impôts et d'augmenter massivement, de façon temporaire, les dépenses, les gouvernements européens optent pour l'austérité. L'Allemagne, l'Espagne, la Grèce et le Portugal coupent drastiquement dans les dépenses de l'Etat et augmentent les taxes. Ces politiques fiscales de rigueur vont certainement affecter la consommation et les affaires, ralentir la croissance et faire chuter les prix. L'Europe, toujours traumatisée par ces années d'inflation qui ont suivi l'hyperinflation des années 1920, pourrait s'installer dans la déflation.

La forte hausse de la consommation et de la production en Chine, en Inde et dans d'autres marchés émergents pourrait provoquer de l'inflation. Mais pour l'instant, ce n'est pas le cas. Et l'organisme américain chargé de maintenir la stabilité des prix semble convaincu par toutes ces preuves. Lors de sa réunion du mois d'avril, le Comité des marchés ouverts de la Fed a fait son laïus habituel et a discuté de la nécessité d'augmenter les taux d'intérêt et de brader des actifs pour éviter l'inflation. Il a toutefois conclu que celle-ci était largement sous contrôle.

Les prévisions d'inflation sur le long terme étant stables et l'accalmie sur les ressources devant probablement se poursuivre, les décideurs politiques estiment que l'inflation globale comme l'inflation de base devraient rester faibles en 2012. L'inflation mesurée devrait demeurer sous les taux que les décideurs politiques considèrent en accord avec le double mandat de la Réserve fédérale.

Cette déclaration du comité et les chiffres des marchés que j'ai cités pourraient être signes d'une dangereuse complaisance. La Fed et les marchés se sont déjà trompés dans le passé sur ses choses-là. Et certains des facteurs qui agissent contre l'inflation sont des réactions instables, pas toujours prévisibles. Mais au palmarès des risques globaux pesant sur l'économie, l'inflation ne devrait pas apparaître en haut de la liste.

Par Daniel Gross

Traduit par Aurélie Blondel

Photo: Making money/Photos8.com via Flickr CC License by

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