Life

Veuves noires et tueuses au foyer

Philippe Boggio, mis à jour le 05.06.2010 à 8 h 54

L'affaire Manuela Cano n'est pas sans rappeler la célèbre Marie Besnard, acquittée et néanmoins toujours soupçonnée d'avoir assassiné douze personnes.

«Les veuves noires»... Ainsi appelait-on les femmes qui n'hésitaient pas, surtout entre les années 30 et 50, à se débarrasser de leur entourage, souvent de leurs maris et amants successifs, et généralement avec ce qu'elles avaient sous la main. Un poison domestique, par exemple. Puis Hollywood et les séries télé ont faussé les portraits de ces tueuses au foyer, meurtrières ménagères, la plupart du temps, de moins de 50 ans, en leur attribuant des physiques de «couguar» ou des ambitions de «wonder woman» (La Veuve noire, de Bob Rafelson, avec Debra Winger, en 1986).

Dans la vie, ces dames avaient plutôt le charme sépia et discret des petites villes de province où elles habitaient, et où il leur est pourtant arrivé d'occire ferme, tant aux Etats-Unis qu'en France. Sous la plume de Simenon, le commissaire Maigret aurait apprécié leur beauté retenue, de gouvernante ou d'infirmière, leurs manières effacées et leur dévouement silencieux. Le féminisme n'était pas encore né, et les veuves noires savaient rester à leur place, en retrait... jusqu'au jour où, avec d'infinies précautions, elles passaient à l'action.

L'idée de se prostituer les aurait choquées, sûrement, mais elles prêtaient au mariage à peu près la même fonction: en finir vite pour s'enrichir, ou passer au conjoint suivant. Plus tard, les destinées féminines allaient s'affranchir, mais en ces années-là, souvent sans dot ni métier, piégées, les veuves noires n'entrevoyaient pour se libérer que la mort apparemment naturelle de l'autre. Leur arme, avant même l'arsenic ou l'incendie criminel, une innocence de principe, et de tous les instants, entretenue comme un gazon depuis les fiançailles, de façon à tenir le soupçon loin de soi, le jour du meurtre, en profitant aussi du fait qu'alors, croyait-on encore, une femme n'était pas capable de tuer. Evidemment, à la minute même du décès, la veuve était en noire, éplorée, et hors d'atteinte de l'enquête, quand il s'en déclenchait une, pour peu que la mort se soit inscrite dans la banalité, voire le vide du quotidien.

Elles étaient moins hautes en couleur que les «serial killeuses» de l'errance américaine qui leur ont succédé, et non motivées par des perversions sexuelles, à la différence de leurs collègues masculins. Elles assassinaient, même à la chaîne, par simple esprit pratique. Certaines sont restées fameuses. Comme l'Anglaise Mary Ann Cotton. 21 meurtres: ses époux, ses enfants, ses beaux-enfants, ses beaux-parents, etc... Ou l'Américaine Blanche Taylor Moore. Père, mère, belle-mère, mari, amant...

En France, la plus célèbre est sans conteste Marie Besnard. La Cour d'assises l'a acquittée, par manque de preuves, en 1961, alors que le parquet lui reprochait d'avoir tué douze personnes de sa famille, dont deux époux successifs, entre 1927 et 1949. Aujourd'hui, beaucoup de magistrats et de criminologues considèrent qu'elle a été la plus talentueuse des veuves noires. Sa vertu, farouchement affichée, sa personnalité, en apparence si éloignée de ce qu'on pensait alors être «une empoisonneuse» ont eu raison des jurés, dans l'un des procès les plus longs de la chronique judiciaire. Après cette grande figure, la criminalité féminine a évolué. On s'est mis à parler davantage des mères infanticides, des tueuses idéologiques ou des braqueuses de droit commun. Toutefois, il se pourrait que revienne, au moins une fois, ce temps suranné des veuves noires.

Manuela Cano. Cette femme de 50 ans, très appréciée de son entourage, jure tant qu'elle peut, depuis sa cellule de la maison d'arrêt de Chambéry, qu'on l'accuse à tort d'avoir fait griller son mari, Daniel, le 31 octobre 2008. Peut-être dit-elle vrai. Coïncidences malheureuses, affirme-t-elle. C'est déjà ce que plaidait Marie Besnard, en 1954, après avoir été appréhendée. Coïncidences... Sauf  que, comme dans la référence historique, le mécanisme maléfique qui la désigne injustement s'est répété plusieurs fois.

Un témoin, au matin, découvre une voiture calcinée dans un champ, à Villard-Bonnot (Isère). A l'intérieur, le cadavre d'un homme. Daniel Cano, un chaudronnier de 58 ans, qui habitait le lotissement voisin, de l'autre côté de la voie ferrée. La voiture est la sienne. La thèse du suicide est d'abord avancée, l'analyse toxicologique révélant que l'organisme du mort contenait une forte de dose de barbituriques. Sa veuve, Manuela, confirme: Daniel Cano était déprimé. Il a pu décider de mettre fin à ses jours, en s'éloignant juste assez de la maison. Cependant, les gendarmes de la Section de recherche de Grenoble découvrent que le défunt ne prenait pas de médicaments. La prescription est au nom de sa compagne. Intrigue aussi le fait que le chien de Daniel ait été retrouvé dans le coffre de la voiture, carbonisé. Daniel Cano, à la réputation de brave homme et d'amoureux des animaux, aurait-il pu avoir le cœur d'entraîner avec lui son compagnon ?

>Commence une longue remontée du temps. Les gendarmes grenoblois entreprennent de reconstituer le parcours existentiel de Manuela, qui rêve, depuis l'adolescence, de quitter la vallée du Grésivaudan, où son père, d'origine espagnole, a été mineur sur le site charbonnier de La Mure; ou de s'y élever socialement.

Après semble-t-il un premier mariage, dont on ne sait pas grand chose, la jeune femme se met en ménage dans la région. Naît une petite fille. Un jour de 1983, son amant bascule soudain dans un coma profond, après avoir avalé d'une forte dose de Temesta. Il a voulu se suicider, assure Manuela. Par miracle, trois mois plus tard, l'homme en réchappe. Il ignore pourquoi on a retrouvé des médicaments dans son organisme et s'insurge contre cette idée de suicide.

Nouvelle histoire d'amour pour Manuela. Un bijoutier. Mais lui aussi tombe dans le coma. La raison? Il a avalé des dérivés morphiniques. Lui aussi survit. Il ne comprend pas ce qui lui est arrivé. Manuela le quitte pour venir habiter avec le gérant d'un bar de Villard-Bonnot. Mais en 1986, cet homme-là décède dans le garage de sa maison, asphyxié par les gaz d'échappement de sa voiture. L'enquête conclut au suicide.

La malchance, décidément, poursuit la jeune femme. Autour d'elle, les hommes n'aiment pas assez la vie. En 1991, le suivant de ses compagnons est victime d'un incendie, dans l'appartement de Manuela, à Brignoud (Isère), et les pompiers retrouvent son corps dans un cagibi. Cette fois, elle est soupçonnée. Mise en examen. Mais elle bénéficie d'un non-lieu. Elle a un alibi, pour la nuit de l'incendie. Son amant a toujours maintenu qu'elle avait passé la nuit, chez lui. L'amant, c'est Daniel Cano.

Commence alors ce qui apparaît, aux yeux des témoins, comme une belle histoire à deux. Leurs amis sont heureux de voir Manuela et Daniel ensemble. On les invite volontiers à dîner. Manuela plaît. Belle femme, elle ne demande qu'à rendre service. Daniel est très amoureux. Elle a voulu une piscine; il la lui a construite, dans le jardin de la maison. On dit qu'il a payé les amendes de sa femme, qui a perdu sa licence d'auto-école pour s'être trouvée impliquée dans un trafic de faux permis de conduire. On dit aussi qu'il aurait souscrit une assurance-vie sur son nom. Mais on dit tellement de choses, à Villard-Bonnot aussi.

Les gendarmes, depuis dix-huit mois, s'efforcent de débrouiller le vrai du faux de ces rumeurs, qui tournent, comme souvent, autour de l'existence d'un magot. «Où est l'argent, demande l'avocat de l'inculpée, Me Ronald Gallo? Ma cliente est pauvre. Il n'y a aucun enrichissement.»

Plus troublant, selon les enquêteurs: dans la nuit du 27 au 28 septembre 2008, soit juste un mois avant de trouver la mort, finalement, dans sa voiture, Daniel Cano échappe miraculeusement à l'incendie qui se déclenche, à 4 heures du matin, dans la chambre où il dort profondément. Manuela ne peut rien pour lui: elle est occupée, en bas, dans la cuisine, selon ses dires. «Mon père a été sauvé des flammes in extremis par les sapeurs-pompiers», a expliqué Nicolas, le fils du défunt, au Dauphiné Libéré. Celui-ci a aussi raconté avoir ensuite entendu le couple se quereller à propos de la cause possible de l'incendie. Manuela s'entêtait à affirmer que le feu était dû à une bougie, allumée dans la chambre à la mémoire d'une parente, décédée depuis peu. Son père, lui, s'emportait en assurant qu'il n'y avait jamais eu de bougie.

Philippe Boggio

Image de Une: Muriel Robin dans Marie Besnard l'empoisonneuse TF1 2006

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