Monde

En Hongrie, Viktor Orbán multiplie les cadeaux pour garder le pouvoir

Temps de lecture : 5 min

Remboursement de l'impôt sur le revenu, hausse des salaires, gel du prix de l'essence... Le dirigeant hongrois national-conservateur pioche volontiers dans l'argent public pour remporter un quatrième mandat consécutif le 3 avril.

Le Premier ministre hongrois Viktor Orbán lors d'une conférence de presse à Lendava, en Slovénie, une ville à forte minorité ethnique hongroise, le 21 février 2022. | Jure Makovec / AFP
Le Premier ministre hongrois Viktor Orbán lors d'une conférence de presse à Lendava, en Slovénie, une ville à forte minorité ethnique hongroise, le 21 février 2022. | Jure Makovec / AFP

L'élection approche à grands pas. Menant la Hongrie sans partage depuis 2010, le Premier ministre national-conservateur sortant, Viktor Orbán, devra vaincre le 3 avril une large coalition d'opposition, conduite par le chrétien-technocrate Péter Márki-Zay, pour remporter un quatrième mandat consécutif. Le challenger d'Orbán souhaite rétablir l'état de droit et l'indépendance de la justice, sérieusement érodés par douze années de dérives antidémocratiques. Il entend aussi chasser «le gouvernement le plus corrompu de mille ans d'histoire magyare», valoriser une «politique propre» et instaurer l'euro.

Face aux promesses idéalistes de «PMZ», le gouvernement sait que le scrutin sera surtout arbitré par des critères économiques après deux ans de Covid. Alors, l'exécutif magyar utilise la plus vieille recette électorale de la planète: balancer les carottes histoire de glaner un maximum de bulletins de vote. Depuis le 1er janvier, les smicards hongrois touchent 200.000 forints bruts (555 euros), soit 19,5% de mieux que l'an dernier. Mais avec 133.000 forints nets (370 euros), les travailleurs magyars au salaire minimum sont les moins bien rémunérés de l'Union européenne, entre la Roumanie et la lanterne rouge bulgare.

Arrosage collectif

Le pouvoir arrose aussi l'ensemble des salariés et salariées du public, annonces martelées les unes après les autres sur la page Facebook officielle de Viktor Orbán. Augmentation de 21% pour les infirmières, puéricultrices et assistantes sociales. Revalorisation de 20% pour les employés du secteur culturel. Hausse de 10% pour les policiers et enseignants. Ce qui n'empêche pas ces derniers, scandalisés par leurs faibles salaires, leurs conditions de travail et l'empreinte de plus en plus perceptible de l'État sur les programmes, de multiplier les débrayages et d'envisager une grève illimitée à compter du 16 mars.

«Cette distribution pré-électorale est irresponsable. Elle me rappelle la période communiste.»
Péter Ákos Bód, économiste

Dans les campagnes et les régions ravagées par la désindustrialisation post-communiste, les principales possibilités d'emploi pérennes consistent à assumer des travaux communaux d'entretien ou de voirie. Les «közmunkások», vaste réservoir de voix pro-Orbán, perçoivent désormais la bagatelle de 100.000 forints bruts (280 euros) au lieu de 85.000 (238 euros) en 2021. Pas de quoi sauter au plafond, surtout avec une telle inflation due à la flambée des prix de l'énergie. Selon l'institut de statistiques KSH, celle-ci atteignait 7,4% sur un an en novembre 2021 (plus haut niveau depuis 2006) et 7,9% en janvier 2022.

«Le gouvernement essaie de contenir l'augmentation des prix en élevant le taux directeur de la banque nationale, mais cela s'avère insuffisant, surtout quand les cadeaux gouvernementaux produisent l'effet inverse. La politique budgétaire actuelle ne peut être poursuivie», tacle l'économiste Péter Ákos Bód. «Cette distribution pré-électorale est irresponsable. Elle me rappelle la période communiste lorsque des mesures destinées à améliorer l'humeur du pays étaient présentées devant le congrès du Parti. Ces décisions coûtent énormément après coup», déplore l'enseignant à l'université Corvinus de Budapest.

Le 15 novembre 2021, au moment où les tarifs de l'essence ne cessaient d'exploser, le gouvernement décrétait un gel de trois mois du prix des carburants à 480 forints (1,34 euro) le litre. Le 12 février, lors de son discours lançant la campagne pour sa réélection, Orbán annonçait la prolongation de la mesure jusque mi-mai. Un coup de pouce non-négligeable pour les automobilistes, mais un drame pour les stations-service les plus modestes. Certaines ont déjà baissé le rideau, d'autres imposent des quantités maximales ou tournent à perte, car le prix calibré par l'État est inférieur à celui d'achat sur le marché.

Carcasse de poulet et montre Cartier

Outre le tarif de l'essence, le pouvoir plafonne celui de plusieurs denrées prisées des consommateurs. Depuis le 1er février et jusqu'au 1er mai, les prix de l'huile de tournesol, de la farine, du sucre cristallisé, du lait demi-écrémé, de la cuisse de porc, du blanc et de la carcasse de poulet sont bloqués au niveau du 15 octobre 2021. Une décision «électoraliste» et «démagogique» selon les détracteurs de l'exécutif. Les commerçants doivent apposer à l'entrée des magasins une affiche d'information spécifique conçue par les autorités hongroises, sous peine d'amendes ou de sanctions administratives.

«Ce blocage s'intègre bien à la politique anti-inflation du gouvernement défendant les familles. Les mesures précédentes, à savoir l'encadrement des tarifs de l'énergie, le plafonnement des carburants et le gel des intérêts des crédits hypothécaires servent le même objectif», commentait le conseiller économique de Viktor Orbán auprès du journal Világgazdaság. «Le gouvernement intervient sur les tendances du marché au détriment des producteurs, des transformateurs et des commerçants afin de remporter les élections. Les consommateurs ne gagnent pas grand-chose», rétorque le magazine HVG.

Les ténors du gouvernement et du parti Fidesz aux affaires n'ont pas manqué de vanter la mesure sur leurs comptes Facebook respectifs, comme chaque décision importante du pouvoir actuel. Le 12 janvier, peu après l'annonce du blocage, la ministre de la Justice et des Affaires européennes, Judit Varga, saluait sur sa page un blocage défendant les Magyars. Problème: l'image accompagnant le post montrait la quadragénaire faisant mine de choisir de la viande dans un marché avec une montre de luxe Cartier d'un million et demi de forints (4.200 euros) au poignet. Un couac copieusement brocardé à l'époque.

Hameçonner les jeunes et les familles

Fin-décembre, Viktor Orbán officialisait une prime exceptionnelle pour les militaires équivalant à six mois de solde, en plus des 10% d'augmentation accordés aux soldats au même titre que les policiers. Le chef du gouvernement hongrois justifiait ce cadeau par leur intense mobilisation contre la pandémie de coronavirus et le blocage de plus de 100.000 migrants illégaux en 2021 à la frontière serbo-magyare. Les médecins de l'hôpital public gagnent 28,5% de plus, mais beaucoup ont rallié le privé pour fuir la tutelle étatique écrasante et 16.700 personnels soignants ont abandonné le secteur l'année dernière.

Chouchou des retraités, Orbán vient de rétablir leur treizième mois et d'accroître les pensions de 5%. «Viktor» tente aussi de charmer les jeunes en exonérant d'impôts les moins de 25 ans. La ristourne entrée en vigueur le 1er janvier s'inspire d'une mesure polonaise similaire. Coût estimé: entre 130 et 150 milliards de forints (362 à 418 millions d'euros), soit le montant du futur stade d'athlétisme des mondiaux 2023 de Budapest. Les familles touchent aussi leur part du gâteau. Les parents avec enfants à charge récupèrent leurs impôts sur le revenu 2021 jusqu'à 809.000 forints (2.254 euros) par personne et les femmes en congé maternité perçoivent 34.230 forints nets supplémentaires (95 euros) par mois.

«Les cadeaux gouvernementaux contribuent certes au renforcement du Fidesz dans les sondages. Mais souvenons-nous que lors des élections de 2014, le Fidesz avait obtenu un résultat particulièrement mauvais malgré l'encadrement des prix de l'énergie et s'est surtout maintenu au pouvoir grâce à la faiblesse de ses adversaires», analyse le politologue Zoltán Gábor Szűcs. Même si Orbán possède une longueur d'avance sur l'alliance d'opposition rassemblée derrière Péter Márki-Zay, le dénouement du scrutin du 3 avril reste indécis et les offrandes ne suffiront peut-être pas pour rempiler jusqu'en 2026.

Newsletters

Que vont devenir les fonds d'aide à l'avortement américains?

Que vont devenir les fonds d'aide à l'avortement américains?

Depuis l'abrogation de l'arrêt Roe v. Wade par la Cour suprême, certains États américains appliquent à nouveau des lois antérieures à 1973. Ce qui rend difficile, voire impossible, le travail des associations et fonds aidant l'accès à l'IVG.

En Moldavie, mémoire et inquiétude vives des guerres passées et à venir

En Moldavie, mémoire et inquiétude vives des guerres passées et à venir

Dans les anciens territoires soviétiques, les guerres successives ont tissé une mémoire collective, mais celle-ci n'échappe pas aux logiques nationalistes, ravivées par l'invasion de l'Ukraine.

Au Québec, tout le monde déménage le même jour. Idée de génie ou malédiction?

Au Québec, tout le monde déménage le même jour. Idée de génie ou malédiction?

Plus de 200.000 foyers se déplacent le 1er juillet. Une tradition vieille de 270 ans, malgré un changement de date en cours de route.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio