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Retraites: l'illusion française

Eric Le Boucher, mis à jour le 06.06.2010 à 19 h 35

Les Français n'ont visiblement pas lu le rapport du COR qui est pourtant limpide sur l'état réel de notre système de retraites.

La politique économique est devant un lourd dilemme de communication. Le gouvernement doit éviter que la demande privée ne s'effondre au moment où il va réduire les déficits et resserrer les boulons de la dépense publique. Pour cela, il doit maintenir suffisamment de «confiance» chez les ménages comme chez les entreprises. Sinon, la méfiance grossira l'épargne, la consommation piquera du nez, la croissance avec, et le pays s'engagera dans une longue stagnation.

Le discours du gouvernement ne passe pas

Concrètement, la question est de savoir si, sur les trois sujets qui engagent l'avenir –la dette, les dépenses de santé et la retraite–, les Français sont capables d'entendre la vérité. François Fillon a fait en 2006 un livre pour répondre oui. Pourtant, le sondage sur les retraites publié mercredi 26 mai dans Les Echos permet d'en douter: 53% des Français jugent qu'«on peut garantir les retraites sans avoir à augmenter la durée de cotisation ou à repousser l'âge légal de départ». Il ne faut pas revenir sur cet «acquis social» qu'est la retraite à 60 ans, il y a d'autres solutions, dit une majorité de nos compatriotes.

Ce sondage montre l'échec de la stratégie de communication du gouvernement. La prudence, l'appui sur le dernier rapport normalement impartial du Conseil d'orientation des retraites (COR), la «consultation» des syndicats et la proposition, avancée tout timidement, de passer à 62 ou 63 ans, n'ont pas établi les bases d'une crédibilité gouvernementale. L'idée toute mathématique que le problème est «démographique» et qu'il faut travailler plus longtemps si l'on vit plus longtemps, n'a pas cassé l'illusion d'«une autre politique».

En jouant sur ce thème, le Parti socialiste semble avoir gagné l'opinion. Si l'on a travaillé depuis l'âge de 16 ans, il est normal de pouvoir partir quand on est fatigué, dit Martine Aubry. Il faut maintenir le droit au départ à 60 ans. Comment le financer? En taxant le capital et les banques et en relevant les cotisations.

Ce projet du PS paraît «le plus juste» à 59% des Français. Sur l'axe de la «confiance», le gouvernement fait moins bien que le PS. Du moins en ce qui concerne le projet de départ.

Regardons les chiffres

Les Français n'ont visiblement pas lu le rapport du COR qui est pourtant limpide sur l'état réel de notre système de retraites. Que dit le COR? Que le rétablissement de l'équilibre du financement passe par un retard de l'âge moyen du départ à la retraite de... 5 ans à l'horizon de 2020, de 7 ans en 2030 et de 10 ans en 2050.

Si l'on retient un retard de seulement 2 ans des départs, pour équilibrer les comptes, il faudra en plus d'ici à 2020 ou bien hausser les prélèvements de 2,5% (de 28,8% à 31,3%) ou bien baisser le niveau des pensions de 12% (le rapport entre pension et revenu d'activité), ou un mélange des deux. En 2030, le relèvement nécessaire sera de 5% ou la baisse de 22%.

Le PS n'est pas clair entre le droit au départ à 60 ans (maintenu) et l'âge de départ effectif (possiblement augmenté). Mais pour fixer les idées, ne pas toucher à l'âge de départ effectif force à hausser les cotisations de 5% ou à abaisser les pensions de 25%. En 2030, ce sera un relèvement de 7,5% ou une baisse de 30%, pour atteindre l'équilibre financier.

Un recul de 2 ou 3 ans, comme le propose le gouvernement, ou de zéro, comme dit le PS, impose de monter les cotisations et de trouver des recettes hors système. Nicolas Sarkozy remet en cause son bouclier fiscal, le PS mise sur les taxes du capital et des banques (mais ayant grillé cette cartouche, comment réduira-t-il par ailleurs le déficit général et celui de la santé?). Comme il n'est pas sain de compter longtemps sur les impôts ou les cotisations qui pèsent sur les actifs (les «jeunes»), le problème des retraites est en réalité simplifié: il faut soit reculer beaucoup plus l'âge des départs, soit abaisser les pensions. Mais au lieu de présenter ce choix clair, au lieu de mener bataille pour justifier une baisse des pensions, comme Olivier Ferrand de Terra Nova, ou bien encore comme dit Laurence Boone, au lieu «de redonner un sens à l'épargne retraite, en assurant à chacun un système clair et visible sur le long terme de retraites par points», nos politiques rejettent les vraies réformes et, par facilité, pénalisent les actifs. Et tous les trois ans, ils doivent remettre l'ouvrage sur le métier dans les cris et les manifs. Est-ce le bon moyen d'obtenir la confiance?

Eric Le Boucher

Photo: Three monkeys / Anderson Mancini via Flickr License CC by

Chronique également parue dans Les Echos du 28 mai 2010.

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Cofondateur de Slate.fr
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