Santé / Monde

Il n'y a presque pas d'antivax en Amérique du Sud

Temps de lecture : 7 min

Malgré les faiblesses structurelles des systèmes de santé et le retard des premières doses de vaccins, ces pays affichent des taux de vaccination records. Comment l'expliquer?

Une vaccination contre le Covid-19 à Quilmes (province de Buenos Aires) en Argentine, le 1er avril 2021. | Ronaldo Schemidt / AFP
Une vaccination contre le Covid-19 à Quilmes (province de Buenos Aires) en Argentine, le 1er avril 2021. | Ronaldo Schemidt / AFP

Les têtes d'ange défilent à l'écran. Certaines se cachent derrière une attestation de vaccination contre le Covid-19. Cette poignée de gamins argentins surmontent la honte de la caméra et, après avoir répété avec leurs parents, récitent leurs témoignages. «Je n'ai pas eu mal. On sent une petite piqûre et rien de plus.» «Je me suis vacciné contre le Covid pour prendre soin de moi, de ma grand-mère, de ma famille!»

Un enfant conscient d'être vacciné «pour prendre soin de [sa] grand-mère». La réaction intuitive, plutôt surprenante pour une oreille française, s'avère très courante en Amérique du Sud, où les solidarités intergénérationnelles semblent prévaloir sur toute autre logique. Alors, faut-il responsabiliser à ce point l'enfant, l'adolescent ou le jeune adulte du sort de ses aînés, quitte à le coincer dans un triangle dramatique au sein duquel il devra être sauveur? Est-il vraiment nécessaire de communiquer autour de la vaccination des plus jeunes, perturbés par un parcours scolaire chahuté et des activités ludiques en dents de scie depuis le début de la pandémie? Autant de questions qui ne se posent pas vraiment à Buenos Aires, ni dans les autres capitales du sous-continent.

Adhésion généralisée

Datant de fin octobre 2021, quand l'Argentine se lançait (parmi les premiers pays) dans la campagne d'immunisation des enfants, ce spot de Pakapaka, la chaîne publique dédiée aux moins de 12 ans, est révélateur de l'adhésion massive des Argentins, et plus généralement de l'ensemble des Sud-Américains, à la campagne de vaccination contre le Covid-19. Car si personne ou presque ne rechigne à piquer son bambin, c'est bien que la confiance envers les vaccins y est très élevée. Dans le sous-continent, aucune génération ne proteste contre la généralisation du vaccin.

Une situation bien différente de celle des États-Unis ou de certains pays européens, comme la France. Au-delà des symboles, les chiffres sont là pour donner corps à ces différentes perceptions sociales. Selon Covidbehaviors.org, 93% des Argentins interrogés en décembre 2021 se disent favorables à l'immunisation de leurs enfants, contre seulement 63% en France et 67% aux États-Unis. Le pays des gauchos est tout sauf une exception régionale. La Colombie, le Pérou, le Chili, le Brésil… ces États affichent tous des taux d'adhésion supérieurs à 90%, selon cette étude, qui s'appuie sur l'opinion de dizaines de milliers de sondés par pays et qui est prise comme référence par nombre d'experts, notamment ceux de l'Organisation panaméricaine de la santé (PAHO), bureau régional de l'OMS.

Le cas du Brésil interpelle encore davantage, puisque la bonne volonté de la population contraste avec les positions négationnistes du président d'extrême droite Bolsonaro.

Si, en France, Emmanuel Macron préfère les «emmerde[r]», dans les pays du cône sud, les non-vaccinés ne demandent qu'à recevoir leur dose. Le président français doit connaître la détermination des opposants, ce qui lui donne une raison pour ne plus chercher à les convaincre. Seulement un Français non vacciné sur dix est disposé à changer sa situation, contre près d'un tiers des Argentins dans le même cas.

Côté statistiques toujours, l'Amérique du Sud est la région avec le taux de vaccination le plus élevé, à égalité avec l'Europe occidentale, d'après la carte de Our World in data. Mi-février, l'Argentine (78,2%), le Chili (89,4%) ou encore le Brésil (71,7%) affichent des taux de vaccination égaux ou supérieurs à ceux des États-Unis (64,7%), de la Grande-Bretagne (72,5%), de la France (77,2%) ou encore de l'Allemagne (74,8%).

Une performance d'autant plus remarquable si l'on considère les faiblesses structurelles des systèmes de santé de ces pays et surtout le retard des premières doses de vaccins, qui furent servies aux pays périphériques et non producteurs dans un second temps. Le cas du Brésil interpelle encore davantage, puisque la bonne volonté de la population contraste avec les positions négationnistes du président d'extrême droite Bolsonaro.

Cet article aurait pu parler de l'ensemble de l'Amérique latine, mais son auteur n'a pas souhaité s'aventurer en Amérique centrale et encore moins jusqu'au lointain Mexique, qui affiche un taux de vaccination inférieur à ceux du Sud (60,9%) et dont la population pourrait être mobilisée par des logiques collectives différentes. De même, les exceptions de la Bolivie (46,7%) et du Paraguay (44,1%) pourraient faire écho à des réalités locales complexes, qui mériteraient une étude à part.

Un esprit communautaire très marqué

Affirmer qu'il n'y a pas d'antivax en Amérique du Sud, c'est à peine forcer le trait. Sans nier la persistance d'oppositions marginales, il faut signaler la transversalité et la massivité de l'adhésion aux vaccins et de la (quasi) absence de débat sur cette solution contre la pandémie. Comment expliquer ce phénomène?

Les médias internationaux ont largement relayé les réticences d'une partie importante des «Américains» (entendez les Étatsuniens) à se plier aux règles de la lutte contre le Covid-19. Mais avaient-ils noté à quel point les Sud-Américains semblent quant à eux déterminés à se positionner en premiers de la classe?

«On pourrait penser qu'une pandémie globale ne relève pas des idéologies politiques et pourtant celles-ci ont été fondamentales pour définir comment chaque individu a perçu, débattu et fait face au Covid-19, résume la docteure Silvina Brussino, directrice de l'Institut de recherches en psychologie de l'Université nationale de Córdoba (Argentine) et spécialiste de la psychologie politique. Aux États-Unis, il a été démontré que la perception du virus a été fondamentalement différente entre les rangs républicains et démocrates. Les Républicains se sont montrés plus préoccupés par la défense des libertés individuelles et les Démocrates par le virus.»

Une logique qui a dans un premier temps épargné les sociétés sud-américaines, telle que l'Argentine, frappée par une union sacrée tout aussi surprenante qu'éphémère, qui avait fait grimper la popularité du président Alberto Fernández à des niveaux records, au premier semestre 2020. Les divisions politiques s'étaient ensuite réactivées, notamment sur la base des négociations sur l'acquisition de vaccins et de l'accord avec la Russie pour Spoutnik-V. Pourtant, loin des agitations médiatico-politiques, les files d'attente des centres de vaccination n'ont pas dégrossi, dès l'arrivée des premières doses jusqu'à aujourd'hui.

«La conscience collective, le sentiment d'appartenir à une collectivité dont il faut prendre soin… Tout cela a dépassé le cadre de l'idéologie politique, c'est devenu un sens commun.»
Nicolas Viotti, anthropologue.

«L'Argentine et les pays voisins sont des sociétés marquées par un fort esprit communautaire et grégaire. L'adhésion aux mesures contre le Covid s'explique notamment grâce à ce prisme communautaire, affirme le docteur en médecine et professeur d'Université Daniel Flichtentrei. C'est l'inverse des sociétés européennes, qui présentent un degré élevé d'individualisme et où la défense de la liberté personnelle semble conduire dans certains cas à une déconnexion d'avec les intérêts de l'ensemble de la communauté. Le libéralisme, l'individualisme et la méritocratie… Ce sont des luxes réservés aux pays riches!» Des libertés individuelles aux caprices individualistes, il n'y a qu'un pas selon notre interviewé. Pas question de s'attarder sur l'esprit critique, quand il s'agit d'affronter une pandémie.

Une tradition de santé publique et universelle

En Argentine, le rapport intime des citoyens avec leurs systèmes publics d'éducation et de santé expliquerait en partie ce sentiment d'appartenance à une communauté soudée. Les applaudissements aux médecins et infirmières, au début de la pandémie, compenseront les salaires rachitiques attribués au personnel de santé. «La patrie, c'est l'autre», affirmait en 2013 la péroniste Cristina Fernández de Kirchner, alors présidente argentine (aujourd'hui actuelle vice-présidente).

«La conscience collective, le sentiment d'appartenir à une collectivité dont il faut prendre soin… Tout cela a dépassé le cadre de l'idéologie politique, c'est devenu un sens commun», selon Nicolas Viotti, anthropologue spécialiste des croyances. Viotti étudie actuellement les mouvements de méfiance envers les savoirs experts et scientifiques, antivax y compris. «Statistiquement il n'y a pas photo, les antivax sont bien moins nombreux qu'aux États-Unis ou en Europe! affirme le chercheur associé au CONICET (le CNRS argentin). En Argentine et dans les pays voisins, ils viennent soit des droites néolibérales soit de courants revendiquant des formes alternatives de vie… Mais il s'agit dans tous les cas de niches.»

Nous remontons le fil d'explication socio-historique jusqu'aux années 1960 et 1970, une période marquée par la libéralisation des mœurs et un virage dans le rapport de l'individu avec sa société d'appartenance. «La méfiance se construit autour du processus de subjectivation. Cette idée que l'individu est l'axe de tout, ce qui donne la possibilité de s'émanciper et de remettre en cause les institutions, l'État, les industries pharmaceutiques, explique Nicolas Viotti. En Occident s'est formé un type d'individu profondément autonome et disons… post-étatique! Mon hypothèse, c'est que ce phénomène n'a pas été aussi prégnant en Amérique latine qu'aux États-Unis ou en Europe. Les années 1960 et 1970 ne se sont pas déroulées de la même manière. Certes, il y a eu des mouvements de contre-culture ici aussi, mais c'est resté marginal.»


Quant au Brésil, le chercheur, qui a vécu plusieurs années à Rio de Janeiro, où il a obtenu son diplôme de docteur en anthropologie sociale, nous donne une piste d'explication sur le non-alignement de la société vis-à-vis de la posture du président: «Ce pays est marqué par des inégalités profondes, mais le système unique de santé (SUS) est aujourd'hui revendiqué par les populations pro-vaccin, majoritaires. Ce système a renforcé la tradition brésilienne de santé publique et universelle.» Peu importe si la santé publique se détériore, son existence-même offre un socle à la conscience collective d'une société qui décide de prendre soin d'elle-même… Sans trop se préoccuper des déclarations de ses dirigeants politiques!

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